L’or vert et rouge de l’île Nusa Lembongan en sursis

Dimanche 24 novembre 2013 à 07h14

Sur cette petite île d’Indonésie, la culture d’algues vertes et rouges attire les touristes du monde entier. Paradoxalement, les habitants abandonnent cette tradition, attirés par l’argent facile du tourisme.


Photo Céline Joussemet

A 9h00, tout est calme le long de la plage de Jungut Batu. La plupart des touristes sont partis avec le fast boat de 8h45 et ceux qui vont venir repeupler la minuscule île de Nusa Lembongan pour la journée sont encore loin, quelque part sur les 12 km de mer turquoise qui sépare ce bout de roche et de terre aride du port de Sanur, au sud de Bali. Les autochtones profitent de ce moment de répit pour s’asseoir le long du remblai parsemé d’hôtels-bungalows. Les femmes posent les paniers emplis de linge à laver et de victuailles à apporter dans les restaurants pour discuter entre elles et, comme toujours, pour rire de tout. Les hommes, eux, fument une cigarette en regardant le relief de Bali se dessiner au loin dans la brume, de l’autre côté du détroit de Badung. Tout le monde reprend des forces. Le rush sera dans une demi-heure, avec l’arrivée de nouveaux bateaux chargés à ras bord d’étrangers.
Seul un vieil homme s’active devant le King Fish Café. Il étale sur le ciment son panier d’algues vertes qu’il est allé ramasser au lever du soleil dans son petit pré marin situé en eau peu profonde près des bateaux multicolores qui jonchent la baie. Il les dispose avec soin sur des bâches bleues pour qu’elles sèchent le mieux possible. Dans trois jours, deux si le soleil tape fort, il pourra venir les récupérer pour les stocker chez lui en attendant de réunir quelques centaines de kilos qu’il vendra à des grossistes de Klungkung ou Denpasar, les villes principales de Bali, d’où elles partiront pour Java, le Japon et le Danemark et serviront à fabriquer des cosmétiques et de l’agar-agar. S’il a besoin d’argent avant, il les vendra en moindre quantité.

 

L’hôtellerie plus rentable
C’est ainsi que vivaient les 5000 habitant de Nusa Lembongan, île de 8km2 située au sud-est de Bali, il y a cinq ans encore. Avant que le tourisme ne s’y développe de façon considérable à la fin des années 2000, avant que les étrangers du monde entier ne soient attirés par ses fonds marins gorgés de coraux, raies manta et « mola mola » (poisson lune), ses belles vagues générées par la barrière de corail et surtout, ce peuple tranquille vivant de la culture d’algues.
Paradoxalement, sur cette partie de l’île où débarquent aujourd’hui les navettes, environ 85 % des habitants ont laissé tomber les fermes d’algues pour se consacrer pleinement au tourisme. Comme Wita, belle femme de 35 ans au sourire contagieux, qui se souvient : « Il y a encore cinq ans, la baie de Jungut Batu était parsemée de champs d’algues. Il devait y avoir seulement trois bateaux amarrés. Avec mon mari, nous cultivions les algues dans une parcelle de mer située juste devant notre actuel restaurant et nos bungalows de location. Il y a trois ans, nous avons arrêté. Il y avait de plus en plus de bateaux pour les touristes désirant faire de la plongée. L’eau est devenue polluée et la qualité des algues s’en est ressentie. De plus, à cette époque, leur prix au poids a baissé. Il est devenu bien plus rentable de se consacrer à l’hôtellerie. »


Le village des résistants
De l’autre côté de l’île, derrière une colline désormais envahie par les villas de luxe des Australiens qui y ont fait exploser le prix du m2, les habitants du village de Lembongan, eux, résistent encore. Bien que la culture des algues ait été introduite seulement à la toute fin des années 70 avec deux espèces venues des Philippines (spinosum et cotoni), afin de créer une économie sur cette île plongée dans la pauvreté, elle est pour eux constitutive de leur identité. Sur les plages de sable blanc et dans la mer turquoise de ce versant Est, les fermes et champs d’algues s’enchaînent. L’or rouge et vert sèche tranquillement le long des chemins de terre et pierres, emplissant l’air d’une odeur appétissante, veillé par les anciens cultivateurs édentés. Ces derniers regardent d’un œil amusé ces touristes passant en scooter avec leur planche pour rejoindre les spots de surf ou les lounge bars avec piscine à débordement, situés au bout de sentiers apocalyptiques où traversent sans prévenir poules et poussins.


Entre espoir et réalisme

D’autres, sur cette partie de l’île, essaient de concilier tourisme et culture des algues, comme Segara, 40 ans, qui fabrique des confitures et « dodol » (pâtes de fruits) avec les algues rouges et vertes et les vend sur les lieux touristiques. Pour elle, « la culture des algues est essentielle et va perdurer ». « Oui, les jeunes de l’île préfèrent travailler dans le tourisme mais, dès qu’ils ont fini leur journée, ils vont aider leurs parents à la culture des algues », assure-t-elle. Elle espère que son fils de 10 ans reprendra sa parcelle de mer, mais elle est bien consciente que certains jeunes quittent désormais carrément la petite île pour rejoindre Bali où le tourisme offre davantage de travail.
17h00, de retour sur la plage de Jungut Batu, le rush est passé. Un gros yacht à trois étages rempli à craquer de touristes australiens, russes et chinois, qui ont payé pour déjeuner dans la baie et glisser tout l’après-midi sur le toboggan géant fixé sur une plateforme au large, repart. Il emmène dans son sillage les fast boats de retour vers Sanur. Les autochtones lèvent à nouveau le nez et sortent des restaurants et hôtels pour regarder en famille le coucher du soleil. Le vieil homme sort à son tour pour voir où en est le séchage de ses algues. Au toucher, il est content. Il salue des hommes du village qui viennent d’accoster sur la plage avec, à bord de leurs bateaux colorés, des groupes de touristes plongeurs qui ont eu leur lot de raies manta et vont passer la nuit dans les bungalows sur la plage. Eux aussi sourient, satisfaits. Pour tout le monde, c’était une bonne journée.
 


SERVICE:
Toutes les prévisions météo du littoral et en mer pour la France par téléphone au 3201*.
Toutes les prévisions météo de vos voyages et vos navigations à l'étranger au 3264**.
Recevez la newsletter
tous les jeudis
* 3201 : Prévisions pour la France - 2,99€ par appel   ** 3264 : Prévisions pour le Monde - 2,99€ par appel
Fermer
Recevez chaque jeudi les coups de coeur de la rédaction