La nuit en mer, théâtre d'options et d'hallucinations

Mardi 7 janvier 2014 à 11h05

L'obscurité tend sur les courses ses stratégies,ses mystères et ses misères. Obsédante, fascinante. Bonheurs et heurts se mêlent dans les récits nocturnes.


VENDEE GLOBE 2012/2013 - SKIPPERS PHOTOS / La Chaîne Météo

Un ultime rayon de soleil, parfois vert pour les chanceux, et les étoiles installent leur éclat céleste. La nuit débarque. Et la mer embarque les angoisses des marins en course. Un feu rouge à bâbord, un feu vert à tribord et une lumière blanche en tête de mât guident le navigateur sur le chemin de l'obscurité. Et de la gagne. La nuit, essentielle, captivante, déroutante.

Il faut avoir traversé un golfe de Gascogne, une Manche ou une mer d'Irlande pour saisir les sensations d'un skipper à la barre d'un bateau. Imaginez-vous sur l'autoroute, pied au plancher, phares éteints, dans le noir complet. Stress total. Frissons assurés.

Bien sûr, les soirs de pleine lune, le champ de mines s'éclaire. Et vous transporte dans les rêves les plus fous. Un moment de plénitude malheureusement trop rare.

Alain Gautier, marin d'expérience, confirme: «La nuit peut être magni­fique en mer, mais elle peut aussi te donner l'impression d'être dans le cul du diable quand la météo est démoniaque. Je me souviens de la Route du rhum en 1998, les conditions étaient dures et la mer de face, ce qu'il y a de pire lorsque tu navigues en solitaire sur un trimaran. Je ne voyais rien, j'étais oppressé. J'ai trouvé une seule solution: mettre de la musique à fond. J'ai passé la nuit à écouter une de mes compilations, ça allait de Johnny à Barbara. J'ai réussi à tenir comme ça jusqu'au petit matin.»

Tenir pour lutter contre la tension, l'appréhension, l'épouvante. Et conduire à l'aveugle, le nez sur les instruments de navigation, seuls indicateurs fiables de la progression du bateau.

 

"La nuit, tu redécouvres tes sensations. La façon de naviguer est plus animale." Kito de Pavant, vainqueur de la Solitaire du Figaro en 2002.

 

Enfin seul face à son instinct et à son destin. Débarrassé de ce soleil qui épuise les rétines. Et des adversaires qui matent à la jumelle.

La nuit, tous les bateaux sont gris. Et l'instant est idéal pour lancer une option payante. Alain Gautier: «J'aime beaucoup barrer dans l'obscurité, la mer prend une autre dimension. Et tu peux tenter des coups. La nuit valorise le talent, l'expérience, la compétence.»

Thierry Chabagny, figariste et tourdumondiste, acquiesce: «La diffé­rence s'accentue entre les bons et les moins bons. Mais naviguer la nuit s'apprend. C'est plus dur d'anticiper le mouvement des vagues. Et en multicoque, tu n'as pas le droit à l'erreur...»

Sur une, deux ou trois coques rôde un autre piège. L'ennemi numéro un des navigateurs solitaires. Le sommeil. Un élément clef de la performance.

«Que le veilleur gagne», a-t-on souvent entendu sur les courses en solo. Mais il faut bien aller se reposer. Impératif lorsque les conditions météo l'autorisent. Souvent par tranches de 20 minutes sur les courses de deux trois jours, comme la Solitaire, et d'une heure sur les tours du monde, comme le Vendée Globe.

Le pilote automatique prend le relais, le radar guette les bateaux de pêche, les cargos, et le réveil finit par sonner. Alarme hurlant souvent à tue-tête. Et parfois pas suffisante pour lever un corps épuisé. Certains ont fini sur les rochers. Et d'autres ont évité de peu le pire. Alain Gautier encore: «En 2003, sur la Solitaire du Figaro, nous naviguions vers le rocher du Fastnet. Je me suis assis juste pour me poser quelques minutes, et je me suis endormi profondément. À un moment, je me suis réveillé. Et par miracle, j'étais au pied du phare, idéalement placé pour virer»...

 

Tous n'ont pas eu cette chance, et nombre de navigateurs solitaires l'ont été beaucoup moins sur leur bateau après plusieurs jours et nuits de combat.

Bienvenue au royaume des hallucinations. Gildas Morvan se souvient: «Jeune, je gérais mal mon sommeil. Et régulièrement je voyais des bêtes hor­ribles sortir de l'eau et me narguer. Au début, elles me faisaient peur. Et puis je leur ai dit de se calmer.»

Une vache, un fumeur, des mili­taires, des adversaires, des parents, de jolies filles, des sirènes... Les exemples d'hallucinations pullulent, transformant les écrans des instruments de navigation au bon gré des imaginations et des degrés de fatigue des ­marins ayant mal géré leur capital lucidité.

Bien des victoires se sont ainsi jouées lors de ces nuits qui peuvent ressembler à un supplice pour certains et au paradis pour d'autres.

Le drame ou le bonheur sous les étoiles, jusqu'à ce que la nature, généreuse malgré l'assaut permanent des hommes, laisse poindre les premières lueurs de l'aube. La délivrance. Jusqu'au prochain rayon vert.


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