La Méditerranée, mer des nacres

Dimanche 28 août 2016 à 14h46

La grande nacre de Méditerranée est le deuxième plus grand coquillage au monde après le bénitier tropical (Tridacna gigas) : elle peut atteindre 1,20 m de hauteur. Espèce endémique du bassin, connue depuis des siècles, convoitée, surexploitée, désormais protégée mais toujours menacée, la grande nacre continue de fasciner ; elle est aujourd'hui l'objet de toutes les attentions.


sous licence creative commons Arnaud Abadie

Enfouie par sa pointe dans le sédiment, légèrement inclinée vers le courant les valves entrouvertes, la grande nacre filtre patiemment sa nourriture - particules planctoniques et matières organiques. Davantage, tout du moins, que la moule ou l'huître, qui avalent 100 et 40 litres d'eau par 24 heures quand elle filtre un peu plus de 6 litres. Elle ne devrait pas être dérangée, cachée dans l'herbier dense de posidonie, son biotope de prédilection. Qu'un prédateur survienne - la daurade royale (Sparus aurata) et le poulpe (Octopus vulgaris) sont les plus redoutables -, elle fermera instantanément ses deux valves articulées par un muscle puissant. De même à l'approche d'un visiteur en plongée ou en palmes-masque-tuba s'il manque de discrétion ; pour l'ancre d'un bateau s'abattant, c'est moins évident… Certains scientifiques pensent que le petit crabe pinnothère (parfois une petite crevette) qu'elle abrite et qu'elle nourrit la prévient du danger, d'autres estiment qu'il ne fait que profiter, quand il n'est pas considéré comme parasite.

Reine des bivalves

Pinna nobilis
est une espèce à l'hermaphrodisme alternant : elle est mâle et femelle, mais pas au même moment. L'activité sexuelle bat son plein en été, de juin à août, avec des émissions successives de gamètes pour une fécondation en pleine eau. Dans des conditions optimales, la grande nacre de Méditerranée peut vivre 40 ans et mesurer 1,20 m. À cet âge, sa coquille est un hôte de choix pour de nombreux organismes épibiontes (qui se servent d'une autre espèce comme support) : ascidies, algues, huîtres plates. Mais c'est compter sans de multiples menaces : en premier lieu la régression des herbiers à posidonie, son habitat, lui aussi endémique à la Méditerranée ; la destruction par les ancres de bateaux ; les rejets toxiques et la pollution en mer, qui impactent le recrutement annuel des jeunes par destruction des larves ; le chalutage ; le prélèvement par les plongeurs… Autant dire que les vieux spécimens sont devenus rares.
Le plus grand coquillage de Méditerranée a toujours fasciné. Par sa grandeur, sa couleur fauve apparentée à l'or, l'intérieur de ses valves délicatement nacré, ses prétendus pouvoirs. Son byssus - les filaments par lesquels elle s'ancre au substrat - fut largement exploité de l'Antiquité au Moyen-Âge pour confectionner tissus, gants, bas, vêtements, tandis que sa nacre servait à la fabrication de boutons. On utilisait aussi le byssus pour soulager les infections ORL, ou l'on prêtait à l'animal des vertus aphrodisiaques et l'on s'en délectait.

Protection fragile

L'espèce est protégée en France depuis 1992. Elle l'est également aux niveaux européen et international*. Mais notre monde moderne ne l'épargne pas plus. Les aménagements du littoral et le mouillage forain de plaisance (dans les posidonies !) nuisent fortement à cette espèce de petits fonds. Le chalutage est un autre fléau, global. Bon gré mal gré, la grande nacre conserve sa place au sein des herbiers.

Les études sur Pinna nobilis ont commencé au début des années 1970, avec les premiers inventaires d'espèce réalisés dans le Parc national de Port-Cros. Aujourd'hui, les suivis écologiques sont réguliers sur une majeure partie du littoral méditerranéen français (en Méditerranée occidentale, l'Espagne, l'Italie, la Tunisie, la Croatie sont également impliqués) : au Cap d'Agde (Site Natura 2000 Posidonies du Cap d'Agde), dans les eaux peu profondes du Parc marin de la Côte Bleue, autour de l'île des Embiez… La Réserve marine de Cerbère-Banyuls conduit actuellement un programme avec le Criobe (Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement) : cartographie, mesures, prélèvements génétiques sont effectués. Sur 2 600 m2 d'herbiers prospectés dans la baie de Peyrefite, plus de 400 grandes nacres ont été inventoriées et 260 prélèvements ont pu être effectués sur les spécimens adultes. La réserve enregistre aussi de forts recrutements ces dernières années, notamment sur la côte rocheuse des Albères, avec quatre fois plus de jeunes individus (taille inférieure à 24 cm) recensés que d'adultes (81 % - 19 %). Elle n'est pas la seule : les Réserves naturelles de Scandola ou des Bouches de Bonifacio en Corse, le Parc national de Port-Cros, voient aussi s'épanouir de jeunes nacres dans leurs herbiers ; mais une fois de plus, il s'agit là d'aires marines protégées. Sur ces deux îles, les efforts portent sur les programmes de réimplantation. L'opération est longue et délicate : il faut capter les larves de la grande nacre, les élever dans des casiers en mer, à l'abri des prédateurs… Si tout va bien, au bout d'un an, les jeunes Pinna pourront être réimplantées en bordure d'herbier. Là où elles doivent être.

* La pêche, le ramassage, le transport et la vente de grandes nacres sont interdits sur l’ensemble du bassin méditerranéen.


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