Thierry Chabagny : « La sanction contre Bernard Stamm m'écoeure »

Par Mathieu, Edouard
Vendredi 4 janvier 2013 à 11h19

INTERVIEW. Détenteur du trophée Jules Verne depuis 2012, Thierry Chabagny est aussi très expérimenté en solitaire. Déjà 11 fois au départ de la Solitaire du Figaro, il espère poursuivre sa progression en s'alignant sur le Vendée Globe 2016.

©La Chaîne Météo
INTERVIEW. Détenteur du trophée Jules Verne depuis 2012, Thierry Chabagny est aussi très expérimenté en solitaire. Déjà 11 fois au départ de la Solitaire du Figaro, il espère poursuivre sa progression en s'alignant sur le Vendée Globe 2016.

Figaro Nautisme. - Comment jugez-vous la course?

Thierry Chabagny. - Magnifique comme à chaque fois. C'est ce qui se fait de mieux en solitaire et là ce qu'ils font c'est merveilleux. Les deux devant (François Gabart et Armel Le Cléac'h) font une course de figaristes autour du monde, on attend l'issue avec impatience, les voir se bagarrer jusqu'au bout et que le meilleur gagne. Même derrière, il y a une belle course, de beaux bateaux. Je suis déçu pour quelques bateaux qui ont dû abandonner au début mais ceux qui sont là font les choses bien. Ça fait plaisir de vivre ça, d'écouter les vacations tous les jours, de regarder les classements

Vous vous entraînez à Port-La-Forêt où vous avez côtoyé François Gabart et Armel Le Cléac'h. Voyez-vous un avantage pour l'un d'eux?

La dernière fois qu'ils se sont confrontés en Figaro, c'était en 2010 sur la Solitaire, Armel avait gagné et François avait fait 2e donc c'était déjà très serré... Peut-être que c'est la revanche. Mon coeur balance un peu plus pour Armel parce qu'il est plus de ma génération et qu'on a déjà navigué ensemble pas mal de fois mais je pense que les deux ont les armes pour gagner. Ça risque de se jouer à peu de choses et comme on peut le voir sur une Solitaire, ils sont tous les deux en mode Figaro et ils vont se battre comme des chiens pour l'emporter.

On vous a lu très énervé sur Twitter à propos de la disqualification de Bernard Stamm...

Évidemment, la décision m'écoeure. Le jury a une opportunité inespérée, avec l'apport du témoignage du commandant du navire russe, pour réviser sa sentence qui est pour moi disproportionnée par rapport à la faute commise par Bernard. Il est disqualifié au même titre que s'il avait triché purement et simplement. S'il s'était fait router par un mec à terre pendant 2 mois, il aurait eu la même sanction... Dans son cas, il subit l'aide du Russe qui est monté sur son bateau qu'il n'a pas renvoyé suffisamment tôt du bord.

Ce sont des circonstances vraiment très particulières...

Bien sûr. C'est pour cela qu'il faut une décision particulière. Pour le moment, le jury applique de façon bête et méchante une règle sans essayer d'estimer les conséquences ou de juger finement la chose. Pour eux, c'est une assistance, assistance implique disqualification et c'est tout. Peut-être qu'ils ne reviendront pas sur leur décision mais je trouve que c'est une mauvaise décision. Il y a des bons juges et des mauvais juges... Ce genre de décisions ne fait pas de bien à notre sport. Bernard aurait mieux fait de se taire, de ne pas donner les bonnes informations et il n'aurait pas été pénalisé.

Quelque part, son honnêteté est sanctionnée...

C'est aussi pour cela que la décision du jury ne va pas dans le bon sens, car elle pénalise l'honnêteté. On se dit que le prochain Vendée Globe, si on a les moyens, par l'intermédiaire d'avocats qui sont spécialistes de ça tu évites les ennuis. Bernard, il se bat avec ses armes et il se fait pénaliser de façon odieuse. L'histoire veut que ça tombe sur Bernard qui a déjà un passé douloureux sur la course mais ce n'est pas pour le défendre particulièrement, la décision est mauvaise face aux faits présentés quel que soit le skipper concerné.

Que pensez-vous des jurys de course au large?

Ce ne serait pas la première fois qu'ils se trompent... Les mecs connaissent mieux l'olympisme que la course au large, il faudrait qu'ils passent quelques nuits en mer. Peut-être faudrait-il des jurés plus expérimentés en course au large ou même de les faire s'entretenir avec des marins du Vendée Globe. En plus ils ont le temps de la réflexion, ce n'est pas un arbitrage de football où il faut une intervention dans la seconde. Ils sont là pour faire respecter l'équité entre les coureurs et selon moi elle n'a pas été bafouée dans ce cas. On peut demander aux autres coureurs mais je ne pense pas que Bernard ait touché un avantage significatif dans cette affaire. Ils appliquent la règle pour appliquer la règle et dans cette histoire, ils volent la vedette aux coureurs et ce n'est pas normal.

Le positionnement des autres skippers, en faveur de Bernard Stamm, peut-il peser dans la décision?

Malheureusement, je ne pense pas que le jury puisse être influencé par ça. Après c'est vrai qu'il y a des skippers d'expérience comme Jean Le Cam qui ont des avis très intéressants et qui ne sont pas d'accord avec ce jugement. Armel et François sont dans leur course et c'est dur pour eux de réfléchir à ça, je le comprends. Ce sont plus les gens extérieurs qui doivent se manifester. Gérard Petitpas qui s'est exprimé, je trouve ça bien, Kito (de Pavant) a aussi une observation juste. Il y a 4 ans, le jury a quand même réussi à donner la troisième place à un gars qui n'a jamais passé la ligne d'arrivée, c'est du jamais vu. Sur ce coup, ils avaient inventé une règle qui n'existe pas et là ils veulent appliquer la règle au pied de la lettre... le jury fait ce qu'il veut, il a de la latitude autour d'une règle et il aurait pu donner une simple pénalité de temps à Bernard.

Personnellement, le Vendée Globe est une course qui vous intéresse?

Je vais commencer ma douzième année en solitaire, j'ai fait un tour du monde avec le Trophée Jules Verne donc forcément le Vendée Globe m'attire. Quand je vois les images, ça me fait rêver mais je suis aussi conscient que le choix vient de la motivation d'un sponsor. Il faut que ça rentre dans la politique stratégique d'une entreprise pour avoir la chance de se retrouver au départ avec un bateau compétitif. Je n'ai pas envie de le faire dans des conditions où je n'ai aucune chance de gagner. Dans course au large il y a course donc je veux pouvoir rivaliser. Je vais tout faire pour être au départ du prochain Vendée Globe dans de bonnes conditions et ça s'inscrirait bien dans tout ce que j'ai fait jusqu'à présent. Dans deux mois, je vais faire la Transat Brest-Fort de France, c'est 3 semaines tout seul. C'est sûr que ce n'est pas un Vendée Globe mais c'est déjà intéressant à faire.

Gedimat est un sponsor qui aurait les épaules pour vous amener sur le Vendée Globe?

Je pense que oui. On a abordé un peu le sujet mais il faut que ce soit un choix. Ils sponsorisent beaucoup le rugby et c'est un sport qui va très bien donc il n'y a pas de raison de changer de vecteur de communication comme ça mais ils aiment aussi la voile. Ils sont sensibles au Vendée Globe puisqu'ils ont assisté au départ et ils suivent ça avec intérêt. A moi de les motiver en gagnant des courses pour leur montrer qu'on peut faire quelque chose de bien sur le Vendée.

L'échéance est-elle trop éloignée aujourd'hui pour en parler sérieusement?

C'est vrai que 4 ans ça paraît loin. Aujourd'hui ils me sponsorisent pour deux courses en Figaro l'année prochaine, la Transat Brest Fort-de-France et la Solitaire donc on va déjà faire ça. C'est tellement difficile d'avoir des sponsors aujourd'hui que je suis satisfait de ce que j'ai déjà.

Mais les budgets dans la voile sont de plus en plus lourds. D'une édition à l'autre, participer au Vendée Globe coûte environ 30 % plus cher....

Et pendant ce temps-là, l'économie française n'est pas en hausse de 30 % sur 4 ans, loin de là puisque nous sommes plutôt en récession. On est indexé sur la forme de l'économie du pays. Désormais, pour la course au large, Il faut être à l'écoute de ce qui se passe dans le monde, savoir comment vont les entreprises, pourquoi ça ne va pas bien etc. Peut-être qu'il faudra aller voir en Chine ou au Brésil dans des pays qui ont des croissances à deux chiffres pour continuer à s'aligner.

Vous avez fait l'European Tour en MOD70, êtes-vous inquiet pour l'avenir de cette catégorie?

C'est difficile de ne pas l'être. Moi je naviguais avec Michel Desjoyeaux et aujourd'hui il n'a pas de sponsors pour continuer. Je me dis que si Michel n'a pas de sponsor c'est qu'on est dans un milieu sinistré parce qu'il a un palmarès hallucinant et que c'est ce qui se fait de mieux en solitaire en France. En plus, MOD n'a pas trouvé d'argent pour organiser ses courses donc il y a bien sûr une inquiétude autour de cette série-là. Pourtant, cette série a sa légitimité puisque c'est du multicoque monotype et c'est un peu la résurrection de l'Orma de façon plus cadrée. Le MOD, tout le monde y croyait à fond. L'arrivée de Jean-Pierre Dick va faire du bien mais il serait bien que Mich Desj'arrive à trouver quelque chose.

Vous êtes polyvalent, avez-vous un support de prédilection?

Je m'éclate sur tous les bateaux. Quand on fait le tour du monde sur un bateau de 40 mètres qui peut monter à 48 noeuds, c'est fabuleux. Le MOD, c'est génial parce que tout le monde a le même bateau et que tu navigues à 6 au large donc il y a plein de trucs à faire tu passes à tous les postes, c'est génial. J'aime bien le multicoque parce qu'il y a énormément de sensations et j'aime aussi l'équipage parce que tu apprends beaucoup des autres. Mais j'aime aussi le solitaire dans le côté gestion de projet parce que tu fais la relation avec les sponsors, c'est toi qui gères tout et c'est aussi très enrichissant. En solitaire on est moins pointu dans un domaine mais on est extrêmement polyvalent. Je suis content de jouer sur les deux tableaux.

Les projets français de Coupe de l'America pourraient vous intéresser?

Ça m'intéresserait mais je n'ai pas le profil des gens qui font la course puisque je n'ai pas fait d'olympisme. C'est sûr que c'est du haut niveau, il y a de gros moyens et c'est très intéressant mais je pense qu'il y a des personnes plus compétentes que moi pour mener ces projets aujourd'hui. Après, si on me propose, j'irai, mais aujourd'hui mon avenir est plus en course au large.

L'équipe
Eric Mas
Eric Mas
Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade est le directeur des contenus chez Figaro Nautisme. Il est également réalisateur et producteur de programmes tv & web dans le domaine du sport, de l'art de vivre et du nautisme. C’est également et surtout, un fan de motonautisme avec plus de 500 tests de bateaux à moteur ou yachts à son actif, à travers le monde, de Cannes à La Rochelle en passant par Istanbul ou Miami. Un métier passionnant qui lui permet de naviguer sur quelques unes des plus belles unités de la planète…
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Norbert Conchin
Norbert Conchin
Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
Sophie Savant Ros
Sophie Savant Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
Guillaume Fourrier
Guillaume Fourrier
Guillaume Fourrier est un vrai passionné de la mer. Il pratique la pêche en mer depuis l'âge de 13 ans et a aujourd'hui à son actif près de 20 records de France, d'Europe et du Monde pour la prise de gros spécimens. Originaire de Boulogne-sur-Mer, il a sillonné les eaux de la façade Atlantique mais également celles de la Méditerranée. Il a également trempé ses lignes sur des contrées exotiques comme la Nouvelle-Calédonie, où il séjourna plusieurs mois à la recherche de gros poissons du lagon. Il pêche aujourd'hui en Normandie, son nouveau port d'attache.