Escale saudade au Cap Vert

Par Adèle Smith
Mardi 12 novembre 2013 à 14h36

En mer on a parfois les sens endormis, mais ils se réveillent à l’approche des côtes. Sur Moon River, dès que l’un d’entre nous crie « Terre ! » sur un ton d’explorateur, les autres se mettent à humer d’éventuelles senteurs terrestres et scruter l’horizon pour distinguer les maisons puis les gens qui vivent dans ces nouvelles contrées. Les premières impressions se forment, pleines d’anticipation et de curiosité. On prête l’oreille à l’affût de sons familiers ou inconnus. L’eau vient à la bouche.
C’est ainsi que Mindelo, au Cap Vert au dessous du tropique du Cancer, a réveillé mes sens de façon aussi exquise qu’inattendue. En couleurs d’abord, avec le bleu turquoise de la mer qui saute aux yeux dans la baie de Mindelo et les jaunes, roses ou verts acidulés des maisons. Puis en musique, la plus grande richesse de l’archipel.

 

Quelque-part au milieu du brouhaha du marché aux poissons, où pêcheurs et commerçants se livrent à des négociations endiablées, j‘entends une coladeira. L’ancre à peine jetée, l’envie d’aller me déhancher à terre me démange. Guitare, percussions, cavaquinho, violon… la coladeira, l’une des musiques traditionnelles de l’archipel, est plus rapide et plus enjouée que la mélancolique morna rendue célèbre par Césaria Evora.
C’est ici même dans les bars de Mindelo, sur l’île de São Vicente, que la « diva aux pieds nus » disparue en 2011 a fait ses débuts pour des cachets de misère. Aujourd’hui, l’aura de celle qui a fait connaître l’archipel au reste du monde plane sur la ville. On parle de transformer sa maison, une simple bâtisse rose et beige à deux étages, en musée. Ici, on évoque son souvenir avec une vénération presque religieuse.


Dans son émouvant sillage, une génération de nouveaux talents émerge : Zé Luis (il a commencé sa carrière à 60 ans !), Mayra Andrade, Bau, Tcheka, Ceuzany…On pourrait s’étonner que des musiques si suaves et si subtiles naissent dans ces confettis arides perdus dans l’Atlantique, mais il suffit de regarder une carte de l’océan pour comprendre la richesse des influences musicales du Cap Vert. Elles s’étendent du Brésil aux Caraïbes en passant par les Etats-Unis, l’Europe et l’Afrique, toute proche. A leur passage dans l’archipel, les bateaux ont contribué au fil du temps au brassage des mélodies, des techniques et des rythmes. Mindelo est le premier endroit depuis notre départ de New York où nous croisons des voiliers d’Afrique et du Brésil.
Si la coladeira est, dit-on, inspirée de cumbia colombienne et de merengue dominicain, la morna elle, tirerait ses origines du fado portugais, du lundum angolais ou bien de la modinha brésilienne.

 

Baptisée capitale « culturelle » du Cap Vert, Mindelo mérite bien son nom. Il y a toujours un concert quelque-part en ville. Le weekend, les « nuits capverdiennes » démarrent après minuit dans les restaurants de la plage de Laginhia. Même si les traditions se perdent, il y a toujours des tocatinas-ces bœufs impromptus entre amis, un peu n’importe où. Dès que l’occasion se présente, je me presse avec le tout Mindelo à la Casa da Morna, nouveau haut-lieu de la musique capverdienne fondé cet été par le grand Tito Paris.  Derrière la scène, une esquisse noire de Tito et son fameux béret orne le mur couleur pourpre. Sur scène, une jeune chanteuse nommée Jenifer Solidad ensorcelle la salle de sa voix veloutée. La « nouvelle sensation » de Sâo Vicente, murmure un fan. Puis Dudu Araujo, star de l’archipel, entonne une morna à vous déchirer le cœur. Les belles capverdiennes en robe de soirée se balancent et reprennent le refrain avec lui. Ce soir, il fait bon au « petit pays ».