Bruno Sroka – «Passer le cap Horn, apocalyptique et magique»

Mardi 7 juillet 2015 à 13h33

Semaine du kite - Aventurier, compétiteur et entrepreneur, Bruno Sroka est un homme de défi. Du franchissement du cap Horn à la traversée de la Manche, en passant par 3 titres de champion du monde et le lancement de sa marque, le Brestois de 40 ans nous transporte dans son univers le temps d’une interview.  

Semaine du kite - Aventurier, compétiteur et entrepreneur, Bruno Sroka est un homme de défi. Du franchissement du cap Horn à la traversée de la Manche, en passant par 3 titres de champion du monde et le lancement de sa marque, le Brestois de 40 ans nous transporte dans son univers le temps d’une interview.  

Nautisme.com - Vous débutez le kitesurf en 1997, était-ce un sport dangereux, à l’époque ?


Bruno Sroka - C’était plus punchy. La pratique était moins sécurisée. Nous étions reliés à l’aile par un mousqueton. Au moindre problème, nous étions embarqués par la puissance du vent. Aujourd’hui, des systèmes permettent de couper la puissance de la voile. C’était folklo mais il y avait une forte solidarité entre les kitesurfeurs.

 

Quel élément vous a immédiatement séduit ?

Le kite procure une sensation de liberté et de plaisir qu’on ne retrouve pas dans les autres sports. Notre champ de vision est ouvert à 360 degrès, ce n’est pas le cas lorsqu’on fait du windsurf. Le kite est un sport friendly, fluide et simple. Il peut être pratiqué de 7 à 77 ans.

 


Vous êtes triple champion du monde, quadruple champion d’Europe et triple champion de France, quel titre vous a le plus marqué ?

Tous ! En 2007, je fais le triplé, en tant que compétiteur ce fut un aboutissement. En 2009, je gagne les deux tours internationaux. Cette saison-là, je fais le tour du monde et participe à toutes les épreuves avec 2 500 € de budget. Pour être au départ de l’étape suivante, je devais absolument gagner la course en cours. C’était grisant et motivant.

 

Avez-vous déjà eu une grosse frayeur en kite?

Je n’ai jamais cru mourir, par contre, je me suis fait peur. En 1999, j’ai fait un vol non maîtrisé, sur 10 m à 3 m de hauteur. J’ai très vite pris conscience que le côté « frimeur » de ce sport pouvait entraîner des accidents. Lorsque je m’élance, je suis comme un pilote d’avion, je respecte une procédure. Sinon, on prend des risques.

 

Quelle est votre figure préférée?

Un high jump à 20 m du sol, pour voler comme un oiseau. J’aime la dimension aérienne du kite.

 

Pouvez-vous nous raconter votre épopée au cap Horn en 2010 ?

C’était un rêve d’enfant. J’ai monté ce projet rapidement sans réaliser totalement ce que cela représentait. Nous sommes arrivés à Ushuaia en avion, puis nous avons rejoint Puerto Williams, la ville la plus australe du monde, par bateau. C’était déjà une aventure ! Nous étions basés à l’archipel du faux Cap Horn. J’ai fait une première tentative le 7 avril, le vent n’a pas cessé d’évoluer. J’ai changé d’aile plusieurs fois puis le vent est remonté très fort. C’était assez compliqué. J’ai réussi à passer le cap Horn et le vent s’est arrêté net, plus rien. J’avais atteint l’objectif mais je voulais le faire sur 100 milles nautiques (185 km). Il s’agissait de tenir sur une distance suffisamment longue pour que, dans le domaine maritime, ce soit accepté comme une réelle traversée. Ma première tentative ne me suffisait pas. Le deuxième jour, nous avons subi une tempête avec des vents à plus de 60 nds. L’armée chilienne nous avait imposé de rester au port. Au mouillage, le bateau tanguait dans tous les sens. Il était recouvert d’une épaisse couche de neige, c’était dantesque. Le surlendemain, le skipper m’a réveillé à six heures du matin pour me dire : « C’est maintenant ou jamais ». A 6 h 30, j’étais à l’eau. J’ai eu entre 25 et 45 nds de vent et 6 m de creux. J’ai perdu 4 kilos sur une traversée. C’était à la fois apocalyptique et magique. Malgré la dureté de l’effort, cela m’a donné envie d’en faire d’autres. Il n’y a pas une semaine où je ne pense pas au cap Horn.

 

Vous avez ensuite relié, la France à l’Irlande. Vous mettez votre corps à rude épreuve pendant ces traversées. Comment faites-vous pour tenir ?

Au mental. J’ai parcouru 450 km en 16 heures 40 minutes. J’ai quitté l’Aber Wrac’h à 6 heures du matin et je suis arrivé à 23 heures à Crosshaven. Dans ces projets, nous investissons tellement d’énergie, qu’une fois lancés nous ne nous autorisons pas à abandonner. Lors des 10 derniers milles, je n’avais plus que 3 ou 4 nds de vent. En temps normal, la voile tombe et c’est fini. J’avais tellement la rage que j’ai réussi à aller au bout.

 

A quoi pense-t-on pendant près de 17 heures d’effort ?

Au début tout va bien. J’écoutais de la musique, j’avais du vent. J’ai traversé la Manche en un claquement de doigts, à 18 nds de moyenne. Le vent est ensuite tombé et après 10 heures de navigation je ne supportais plus la musique. Jusqu'à l’Angleterre, il y a toujours des bateaux, nous avons des repères visuels mais ensuite c’est le néant. Je n’avais plus aucune notion de distance. On continue à avancer mais on ne se rend pas compte de l'évolution. Dans ces moments-là on tient au moral, on réussit à dominer les crampes. On se surpasse pour repousser les limites du possible. J’ai quasiment passé 24 heures sans dormir mais je n’en garde que des bons souvenirs.

 

Quel est votre prochain projet ?

New-York – Brest, 30 jours de navigation. Partir de la statue de la Liberté pour arriver à Brest, je trouve que cela à un sens. Je veux relier les continents avec mon kite, pour montrer que ce n’est pas qu’un engin de plage mais qu’il faut aussi l’envisager comme un mode de déplacement. Les chalutiers utilisent des cerfs-volants pour pêcher. Ce sport est dans l’air du temps. Il devrait être d’utilité publique.

 

Concrètement, comment cela est-il réalisable ?

L’idée est d’avoir trois supports : un assis, un debout et un allongé. Dans la journée, l’objectif est de faire 8 heures de kite debout, 2 ou 3 heures assis et d’enchaîner sur une session allongé. Je serai continuellement tracté par le cerf-volant. Nous avons les solutions techniques pour réaliser ce projet, il me faut maintenant trouver les financements.

 

Cela paraît complètement fou…

J’ai acquis beaucoup d'expérience et je veux l’utiliser pour mes nouveaux projets. Pour moi, ce n’est pas fou, c’est un projet de grande envergure mais réalisable. Je comprends que pour les gens cela paraisse dément. Le gros problème est de trouver des partenaires financiers. A travers ce projet, je veux repousser mes limites dans un environnement hostile et véhiculer l’esprit sain du sport.

 

Dans quel endroit insolite rêvez-vous de kiter ?

En Antarctique. Je rêve de naviguer entre les icebergs avec les pingouins et les manchots, dans des conditions extrêmes.

 


“Vivre ses rêves” que représentent ces trois mots pour vous ?

Certains rêvent leur vie, d’autres vivent leurs rêves. Je n’étais pas destiné à être champion du monde de kite. Je suis né en région parisienne. J’ai tout de suite eu besoin de l’eau comme élément. Je ne peux pas être loin de la mer plus de 3 jours. J’ai fait des choix dans ma vie qui m’ont poussé à sortir de la facilité. J’étais prof d’EPS et j’ai tout arrêté pour me lancer dans cette aventure. J’ai décidé de prendre des risques dans ma vie. Si je ne le faisais pas j’allais le regretter. J’ai besoin d’aventure, la pratique du kite en elle-même ne me suffit pas. J’ai hâte de me retrouver au milieu de la mer. On est loin de tout sur l’eau.

 

De quoi rêviez-vous lorsque vous étiez enfant ?

De parcourir le monde et de naviguer dans les plus beaux spots de la planète. Bien sur, il y a un écart entre le rêve et la réalité. Ce n’est pas toujours rose. Il y a de super moments, de belles rencontres, mais nous sommes également confrontés aux difficultés liées au sport de haut niveau. Il est facile d’avoir des rêves, cela se complique quand il faut se donner les moyens de les réaliser. Aujourd’hui, je rêve de sortir des sentiers battus et mettre la rencontre humaine au cœur du sport.

 

Quel est le statut des kitesurfers en France?

En France, à l’inverse de nombreux pays, nous ne sommes pas reconnus comme des professionnels mais comme des touristes. Pourtant, nous nous entraînons autant que les joueurs de football et nous y mettons la même énergie. Nous avons même plus de difficultés, nous ne sommes pas pouponnés par le staff. Nous gérons tout nous-mêmes. Personne ne viendra accrocher notre maillot au porte-manteau. Nous cherchons à valoriser notre sport et notre pays et en retour nous n’avons aucune reconnaissance. J’ai vu les limites de la compétition et cela m’a poussé à arrêter pendant un temps. Récemment, j’ai lancé ma marque de SUP et de foil. Je suis toujours dans le monde du kite et je vis toujours de ma passion mais, je peux me dégager un salaire.

 

Quelle est la philosophie de votre marque ?

Dans cette aventure, je veux rendre accessible ces sports nautiques par le prix du matériel et par la facilité d’utilisation en gardant une qualité identique. Pour lancer correctement ma marque, je fais une parenthèse en tant que sportif de haut niveau et je m’y investis à 400 %. Je reviendrai ensuite à la compétition.

 

Quels sont vos exercices préférés à l’entraînement?

J’adorais commencer ma journée en réalisant des 50 m sous l’eau lesté par un caillou. Tout est au ralenti. Je suis dans ma bulle, il n’y a pas un bruit. Cela me permettait d’augmenter ma capacité respiratoire, de mieux supporter l’acide lactique et de m’accoutumer à la pression de l’eau. Nous devons être habitués à supporter le manque d’air pour ne pas paniquer quand cela nous arrive en compétition. A Hawaii, les tortues et les poissons nous accompagnent, en Bretagne ce n’est pas tout a fait pareil… (Rires) . Ce qui est formidable dans ma discipline, c’est de pouvoir s’entraîner de différentes façons : nager dans les vagues, faire du Stand Up Paddle, etc. Nous avons la nature comme terrain de jeu.

 

Vous êtes breton, pour vous est-ce la région idéale pour kiter ?

Oui, sans hésitation. La météo change constamment, nous avons des lumières et des couleurs incroyables. Nous possédons 2 000 km de côtes, c’est à dire 2 000 km de spots potentiel. Il y a également de très bons spots dans le sud de la France et surtout il y fait plus chaud. L’idéal serait d’avoir quelques degrés de plus en Bretagne (Rires).

 

Etes-vous davantage un aventurier qu’un compétiteur ?

Je suis les deux. Pour gagner trois titres de champion du monde, il faut être un compétiteur. Il faut avoir la rage de vaincre et l’envie de gagner pour terminer la course devant tout le monde. Ce que j’aime dans les projets d’aventures, c’est raconter une histoire. Une compétition, c’est un instant T. Une aventure ne s’oublie pas. Je n’oublierai jamais le cap Horn, nous avons écrit un récit là-bas. Les aventures permettent de raconter des histoires et nous en avons tous besoin.

 

Pour toute information complementaire sur Bruno Sroka et sa marque rendez-vous sur  www.brunosroka.com et  www.srokashop.com 

 

L'équipe
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade est le directeur des contenus chez Figaro Nautisme. Il est également réalisateur et producteur de programmes tv & web dans le domaine du sport, de l'art de vivre et du nautisme. C’est également et surtout, un fan de motonautisme avec plus de 500 tests de bateaux à moteur ou yachts à son actif, à travers le monde, de Cannes à La Rochelle en passant par Istanbul ou Miami. Un métier passionnant qui lui permet de naviguer sur quelques unes des plus belles unités de la planète…
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Sophie Savant Ros
Sophie Savant Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Norbert Conchin
Norbert Conchin
Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
François Tregouet
François Tregouet
Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
Eric Mas
Eric Mas
Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
Sophie Liman
Sophie Liman
Sophie est la dernière recrue de l'équipe de rédaction. Passionnée de loisirs nautiques et de voyages au bout du monde, Sophie est curieuse et dynamique, à l'affut des derniers évènements, bons plans, infos, bonnes adresses, mais ce n'est pas tout ! Douée pour le montage vidéo, elle est derrière la plupart de nos sujets multimédia et elle assure également l'animation des réseaux sociaux de Figaro Nautisme.
Thomas Darbois
Thomas Darbois
Passionné depuis son enfance par toutes les formes de glisse et par la mer, Thomas a longtemps vécu dans le nord de la Floride aux Etats-Unis. Une expérience qui lui a permis de découvrir l'univers du bateau à moteur et du catamaran à travers plusieurs essais et croisières notamment dans les Caraïbes. Il contribue régulièrement à la rédaction de Figaro Nautisme.