Les records de la peur

Samedi 18 février 2017 à 15h34

Ils sont fiers et ont bien raison de l’être les marins français qui ont explosé tous les records du Tour du Monde à la voile au cours de cette saison 2016-2017.

Ils sont fiers et ont bien raison de l’être les marins français qui ont explosé tous les records du Tour du Monde à la voile au cours de cette saison 2016-2017.

Je dis saison puisque qu’ils sont construits sur les situations météo hivernales de l’hémisphère nord et estivales de l’hémisphère sud, à cheval donc sur ce changement d’années. C’est extraordinaire qu’au cours de la même saison, Armel LeCleach améliore de 5% le temps de parcours du Vendée Globe, Francis Joyon bat de 10% le record de temps du Trophée Jules Verne, tour du monde en équipage, et Thomas Coville de 15% le temps du Tour du Monde en Solitaire. C’est extraordinaire mais explicable parce que, outre les progrès toujours réalisés sur les performances des bateaux, outre les compétences du plus haut niveau des marins, il faut compter avec la météo et cette saison a été on ne plus favorable pour chacun d’entre eux. Philosophe, Francis Joyon dit « la mer nous a laissé passer ». Pas facile de comprendre quels concours de circonstances ont rendu ces conditions si propices pour chacun et on doit en tirer des leçons pour tenter de les retrouver à l’avenir, mais ce qui compte pour l’instant c’est que tous aient su en profiter.

En profiter, c’est ne pas ménager sa peine et la prise de risque pour en tirer le meilleur parti. J’imagine la peur au ventre qu’il a fallu en permanence surmonter pour foncer toujours à la limite du raisonnable. Surmonter la peur, voilà la grande affaire. Et cela me ramène à celle qui a si longtemps bloqué la découverte de cette route autour du monde. Ce n’est pas la même peur. Les marins d’aujourd’hui ont peur de ce qu’ils connaissent, la puissance du vent, la taille des vagues, et de leurs effets qui peuvent être dévastateurs sur leurs engins de course. Ceux d’hier avaient peur de l’inconnu. C’est Henri le Navigateur (1394-1460), ne quittant pas plus son bureau qu’un routeur d’aujourd’hui, qui a organisé et forcé la découverte progressive de la côte ouest africaine. Aller toujours plus sud, perdre ses repères (l’étoile polaire n’est plus visible quand on bascule dans l’autre hémisphère), ne pas savoir où l’on va, ce que l’on va trouver, ni même si l’on va pouvoir revenir. Le cap Bojador, minuscule cap sur la côte africaine à la latitude du sud des Canaries, a été pendant longtemps une barrière mentale. Prolongé par un grand banc de sable il est synonyme de faible profondeur, de courants violents et de vagues déferlantes tels qu’aucun navire ne puisse le franchir, ou s’il y arrivait, ne puisse revenir. La rumeur ajoutait qu’aucun homme ne pouvait vivre au-delà. En dix ans, quinze expéditions ayant pour mission de franchir ce cap sont revenues en justifiant leur renoncement par des descriptions de fin du monde. En 1434 enfin, une expédition tire un bord suffisamment à l’ouest avant de remettre cap au sud pour se rendre compte que cet obstacle n’est pas insurmontable. Le verrou de la peur cède, en partie, et année après année Henri le navigateur arrive à pousser les découvreurs* toujours plus loin. La dynamique est lancée et après sa mort les explorations se poursuivent. Toujours plus sud, mais ce n’est qu’en 1488 qu’une tempête de nord, que l’on peut qualifier de providentielle, a mis en fuite pendant 13 jours la flotte de Diaz. Quand il put remettre cap à l’Est, puis au Nord il avait, sans le vouloir, passé le cap qui prit le nom de Bonne-Espérance. L’Afrique est donc contournable et la route des indes par voie maritime ouverte avant même que Christophe Colomb ne découvrit sur la route des alizés les Antilles qu’il croyait être déjà la côte Orientale de ce qu’on appelait alors l’Inde.

Si aujourd’hui la mer laisse passer les marins qui connaissent le chemin et n’ont peur que des excès de vitesse, il ne faut pas oublier que cette même mer a dû commencer par les porter, parfois à leur insu, à découvrir cette route, cette inconnue, qui leur faisait si peur.

• Source : Les découvreurs de Daniel Boorstin


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Geoffroy Langlade
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Geoffroy Langlade est le directeur des contenus chez Figaro Nautisme. Il est également réalisateur et producteur de programmes tv & web dans le domaine du sport, de l'art de vivre et du nautisme. C’est également et surtout, un fan de motonautisme avec plus de 500 tests de bateaux à moteur ou yachts à son actif, à travers le monde, de Cannes à La Rochelle en passant par Istanbul ou Miami. Un métier passionnant qui lui permet de naviguer sur quelques unes des plus belles unités de la planète…
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
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Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.