Transat Jacques Vabre : météo école - école de la météo...

Par Eric Mas
Mercredi 15 novembre 2017 à 15h19

La Transat Jacques Vabre a été créée pour courir sur les voies maritimes que les négociateurs pratiquaient dès le 16ème siècle à la recherche du café des Amériques. Ces routes transatlantiques sont riches d’enseignements météorologiques. En particulier, aller au Brésil c’est fréquenter, en partie seulement, l’Atlantique Nord et son miroir l’Atlantique Sud, météorologiquement séparés par la Zone Intertropicale de Convergence soit le fameux Pot-au-Noir.

©Transat Jacques Vabre / Le Lion d'Or
La Transat Jacques Vabre a été créée pour courir sur les voies maritimes que les négociateurs pratiquaient dès le 16ème siècle à la recherche du café des Amériques. Ces routes transatlantiques sont riches d’enseignements météorologiques. En particulier, aller au Brésil c’est fréquenter, en partie seulement, l’Atlantique Nord et son miroir l’Atlantique Sud, météorologiquement séparés par la Zone Intertropicale de Convergence soit le fameux Pot-au-Noir.

Sur cette route, les coureurs vont pouvoir aborder en très peu de temps tous les grands systèmes météo, ou presque. La date a quand même été choisie pour partir après la saison des tempêtes tropicales. Vous imaginez la flotte croisant une Irma sur sa route ?

Cette édition 2017 est exemplaire. Jugez plutôt, la succession des évènements vécus par ARKEMA.

Sortir de la Manche Est juste après le passage d’une dépression. Au près serré, pour remonter depuis le Havre vers la pointe du Cotentin, sous ciel de traîne qui offre classiquement averses (même de grêle) et vent d’W assez fort, 5 sur l’échelle Beaufort, avec bonnes claques, rafales à 6.

Passage des Raz de Barfleur et de La Hague contre un courant de marée montante qui s’installe et donne, coefficient de 107 oblige, des courants contraires de 10 nœuds à l’W de La Hague. Contraire à la route c’est une chose, mais presque contraire au vent qui a déjà halé le NW, c’est l’assurance d’une mer démontée et ingérable. Les multicoques de 15m s’interdisent évidemment ce passage et font le détour par le nord d’Aurigny.

Descente extrêmement rapide de la Manche Ouest agitée de son cruel clapot vers Ouessant où, par chance, le timing permet de passer avec le courant de marée favorable. Là on est en route vers une  dorsale mobile qui arrive sur le golfe de Gascogne.

La dorsale est une crête anticyclonique qui assure la transition entre la dépression que l’on vient de quitter et la perturbation musclée qui arrive par l’W. Le vent de NW back (c’est le terme usité pour dire qu’il tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre) à l’W en faiblissant rapidement. Tribord amure (vent venant de la droite), on doit s’enfoncer vers les calmes juste ce qu’il faut pour ne pas être englué et pouvoir ressortir bâbord amure (vent venant de la gauche) à la bonne latitude. Retrouver rapidement de la vitesse dans un vent plus vif. Virer quand on peut faire route vers le point où l’on a décidé de s’attaquer au front. Vous avez viré. Les vents faibles ne sont pas un moment de répit. Il faut régler en permanence le bateau pour qu’il progresse au mieux dans une houle d’W qui s’oppose à sa marche.

L’attaque du front. Le front c’est le mur d’air froid qui pousse devant lui de l’air chaud, relativement chaud, apporté par le flux de SW. On tourne donc le dos à la dorsale. Le vent de SSW fraichit, créant des vagues qui croisent la houle d’W. Mer de plus en plus pénalisante. Il faut passer ce front-là où il est le plus propre, là où la rotation du vent de SW au NW est la plus rapide, là où il ne risque pas de se créer une ondulation, c’est-à-dire le creusement d’une petite dépression secondaire qui engendrerait provisoirement des vents cafouilleux (pire que tout). Le point de passage est choisi. Il n’y a plus qu’à… plus qu’à se préparer à la pluie, la visibilité réduite, le renforcement du vent jusqu’à force 7 avec des rafales à 9 (fort coup de vent) et une mer très, très, difficile.

Derrière le front. Le vent vire (c’est le terme usité pour dire qu’il tourne dans le sens des aiguilles d’une montre) au NW. Le bateau va pouvoir enfin débouler vers le sud, à grande vitesse vers le Brésil. Mais on est de nouveau dans une traîne, la masse d’air qui arrive derrière le front est froide, très instable. Nombreux grains. Mer forte. Il faut forcément brider la vitesse du bateau si on ne veut pas que ça se termine mal.

Vers l’anticyclone des Açores. Le schéma est simple. En descendant le long de la bordure orientale de l’anticyclone, on voit le vent de NW tourner progressivement N puis NE. Un multicoque ne sait pas avancer vite avec le vent arrière juste dans l’axe. Il doit choisir son amure. Pour aller au sud il se met évidemment tribord amure dans le vent de NW, puis bâbord amure dans le vent de NE…  il faut donc déterminer le meilleur moment pour empanner (changer d’amure par vent arrière) en fonction du cap que l’on veut faire. Théoriquement ça devrait être juste quand le vent est dans l’axe du cap à faire, en pratique le moment est délicat à trouver, parce que la direction du vent oscille toujours un peu. Empanner trop tôt c’est repartir sur un mauvais cap et rajouter de la route, empanner trop tard c’est aussi risquer de s’approcher trop du centre de l’anticyclone et donc des vents faibles. On surveille donc le comportement de l’anticyclone. On s’en méfie plus ou moins selon son histoire : est-il franc ? Solide ? Immobile ? Ou au contraire, est-il en train de se déplacer, s’étaler, se déformer. Faire avec l’essence même de l’anticyclone, sa nature, voilà qui nécessite  une bonne analyse météo. Ça y est, vous avez empanné : en route vers l’alizé.

L’alizé c’est ce vent de NE, tellement fiable qu’on le surnomme l’autoroute. Sauf que les embouteillages peuvent surprendre aussi sur l’autoroute. Et c’est le cas cette année où la flotte va subir, entre la latitude des Canaries et celle du Cap Vert, le passage d’une onde d’Est.

L’onde d’Est est une perturbation qui se crée le long ses côtes du Sénégal dans des conditions particulières avec l’arrivée d’air froid descendant le long de la bordure de l’anticyclone des Açores, avant que celui-ci ne s’étale jusqu’à la péninsule ibérique. Cette onde tente de se structurer en voyageant vers l’Ouest. Porteuse de gros nuages orageux, elle force les vents au NE sur son avant et au SE sur son arrière. Elle a, en fait, surtout le don de casser l’alizé et de rendre toute la zone qu’elle traverse spécialement cafouilleuse sur 600km en longitude, 300 km en latitude. Inévitable. Vents moyens plutôt faibles mais grains orageux parfois violents. En saison plus chaude, cette zone est le berceau des dépressions tropicales qui peuvent dégénérer en ouragan. En novembre, on se contente de subir un système assez indéchiffrable car très mal organisé et au déplacement plutôt lent. Enfin, lorsque l’onde d’Est est derrière nous, on retrouve un semblant d’alizé qui nous mène assez rapidement au Pot-au-Noir.

Le Pot-au-Noir, lui est toujours là. Les météorologues parlent de Zone Intertropicale de Convergence qui est faite de la rencontre des alizés de NE de l’hémisphère nord avec ceux de SE de l‘hémisphère sud.  La ZCIT, qui n'est ni continue en étendue, ni régulière en intensité, est le résultat du télescopage de masses d’air de caractéristiques semblables, chaudes et humides, et se traduit par de très puissants cumulonimbus développés jusqu’à 15 km d’altitude. Dans cette bouilloire la transition de 45 nœuds en rafales à calme plat se fait en quelques minutes. Il faut la traverser, comme on passe un gué en sautant de rocher en rocher, en s’accrochant de grains en grains. Ce front, c’en est un, oscille comme une onde sinusoïdale que l’on voit coucher sur la carte et l’idée est de viser le creux d’une vague en comptant sur sa remontée pour le croiser rapidement plutôt que de viser une crête qui ne peut que fuir vers le sud, c’est-à-dire faire route avec nous…  faire durer la souffrance.

4° de latitude Nord. On s’extrait doucement de cette zone qui représente l’enfer pour s’accrocher à l’alizé de Sud-Est.

L’alizé de l’hémisphère sud. Encore plus fidèle que celui de l’hémisphère nord, enfant de l’anticyclone de Sainte-Hélène, il tourne progressivement à l’Est puis au Nord-Est le long des côtes du Brésil. Pas de surprise à attendre avant l’arrivée à Salvador de Bahia.

Les calmes à l’entrée de la Baie ne sont pas rares. Là, on entre dans le domaine de la météo locale avec ses brises thermiques et ses effets de reliefs.

La TJV n’est donc vraiment pas une simple course de vitesse et si elle s’apparente parfois à un vagabondage météo, elle nécessite un travail très scolaire pour parer les multiples embûches. En mer, que le meilleur gagne devient que le plus avisé gagne.

Ce 16 novembre à 08h 49 min 19 sec (heure française), Lalou Roucayrol et Alex Pella ont franchi à Salvador de Bahia la ligne d’arrivée de la Transat Jacques Vabre en vainqueurs de la catégorie des Multi50. La stratégie n’y est pas pour rien dans une telle victoire. Elle a été assurée par Karine Fauconnier forte de sa parfaite connaissance du bateau et par METEO CONSULT pour une assistance météo de haute précision.

© Transat Jacques Vabre / Gitana S.A.
© Transat Jacques Vabre / Région Normandie
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Eric Mas
Eric Mas
Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade
Geoffroy Langlade est le directeur des contenus chez Figaro Nautisme. Il est également réalisateur et producteur de programmes tv & web dans le domaine du sport, de l'art de vivre et du nautisme. C’est également et surtout, un fan de motonautisme avec plus de 500 tests de bateaux à moteur ou yachts à son actif, à travers le monde, de Cannes à La Rochelle en passant par Istanbul ou Miami. Un métier passionnant qui lui permet de naviguer sur quelques unes des plus belles unités de la planète…
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Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Norbert Conchin
Norbert Conchin
Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
Sophie Savant Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Guillaume Fourrier
Guillaume Fourrier est un vrai passionné de la mer. Il pratique la pêche en mer depuis l'âge de 13 ans et a aujourd'hui à son actif près de 20 records de France, d'Europe et du Monde pour la prise de gros spécimens. Originaire de Boulogne-sur-Mer, il a sillonné les eaux de la façade Atlantique mais également celles de la Méditerranée. Il a également trempé ses lignes sur des contrées exotiques comme la Nouvelle-Calédonie, où il séjourna plusieurs mois à la recherche de gros poissons du lagon. Il pêche aujourd'hui en Normandie, son nouveau port d'attache.