
Peu de récits antiques font autant fantasmer les historiens, les géographes et les marins. Le "Périple d’Hannon", un texte grec qui prétend traduire un récit punique original, relate l’aventure extraordinaire d’un homme parti avec 60 navires et des milliers de colons pour explorer les terres au sud du détroit de Gibraltar. Sa mission ? Officiellement, fonder des comptoirs. Officieusement, percer les secrets de l’Afrique inconnue et ouvrir de nouvelles routes commerciales pour Carthage, puissance maritime en pleine expansion.
Un pionnier de l'explorationÀ une époque où la Méditerranée était le centre du monde connu, Hannon a choisi de regarder au-delà du Pillars of Hercules (les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire Gibraltar). Son expédition le conduit d’abord à établir des comptoirs le long de la côte atlantique du Maroc et de la Mauritanie. Puis, il pousse plus loin : le long du Sénégal, de la Gambie… jusqu’à une mystérieuse région tropicale décrite comme couverte de forêts, d’animaux étranges et d’une chaleur étouffante.Selon le texte, Hannon et ses hommes auraient vu des "hommes velus" (probablement des gorilles, bien avant que le mot n’existe), découvert d’énormes fleuves et peut-être même franchi l’équateur. Si ces descriptions restent floues et parfois fabuleuses, elles laissent entrevoir un périple qui aurait pu les mener jusqu’au golfe de Guinée, voire au-delà.

Une expédition commerciale... mais pas quePourquoi Carthage aurait-elle financé une expédition aussi risquée ? Les enjeux économiques étaient évidents : découvrir de nouveaux débouchés, sécuriser des routes maritimes, trouver des ressources rares (comme l’or, l’ivoire ou des esclaves). Mais il y avait aussi, chez les Carthaginois, une réelle curiosité géographique et stratégique. Contrôler l’accès à l’Afrique de l’Ouest aurait permis à Carthage de renforcer son emprise face aux Grecs et aux Phéniciens.Le "Périple d’Hannon", malgré ses zones d’ombre, prouve que les marins carthaginois maîtrisaient déjà la navigation hauturière, le cabotage, et disposaient de navires capables d’endurer de longues traversées. Une prouesse quand on sait que tout cela s’est déroulé près de deux millénaires avant les grandes explorations portugaises.
L’héritage d’un navigateur oubliéHannon reste un mystère. Son périple soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Était-il un explorateur génial ou un héros mythique construit après coup ? A-t-il vraiment atteint le golfe de Guinée ou s’est-il arrêté bien avant ? Quoi qu’il en soit, son nom est resté gravé dans l’histoire comme celui d’un pionnier de la navigation lointaine.Aujourd’hui, on redécouvre peu à peu ce navigateur oublié, dont l’odyssée fascine autant qu’elle interroge. Une chose est sûre : bien avant les caravelles européennes, les voiles carthaginoises avaient déjà fendu les flots de l’Atlantique, guidées par l’audace, l’instinct et une soif d’ailleurs.