Fabrice Amedeo - révélations sur la pollution des océans

C’est une grande première. Les scientifiques se doutaient bien que le niveau des pollutions anthropiques devait augmenter dans le cadre d’une analyse plus fine de l’état des océans. Les plastiques se fragmentant dans l’eau, il était assez évident que plus on descendrait dans la finesse d’analyse, plus la pollution serait importante. Mais jamais cette augmentation n’avait été mesurée, chiffrée et analysée. Les campagnes océanographiques réalisées par le voilier Imoca de Fabrice Amedeo dans l’Océan Atlantique lors du Vendée Globe 2020 permettent pour la première fois de répondre à cette question.
La pollution anthropique est 70 fois plus importante à un niveau d’analyse de 30 microns qu’au niveau classique d’analyse de surface de 300 microns réalisées par la majorité des bateaux scientifiques (au moyen de « filets manta »). Les chercheurs constatent également une plus grande diversité de plastiques retrouvés (triplement des types de polymères recueillis) avec 51% de PE, 16% de PP et 15% de PS, 4,5% de polyester, 0,7% de PVC … « Nous constatons une augmentation de la variabilité des matériaux avec la diminution de la taille des microplastiques, commente Enora Prado, chercheur à l’Ifremer. Nous observons également que les fibres sont présentes dans des proportions très importantes et il va être crucial de prendre en compte ces fibres dans les études scientifiques à venir sur la pollution des océans sans se cantonner aux seuls fragments ». L’étude conclue en effet en l’omniprésence de fibres de cellulose et l’augmentation de leur présence qui est multipliée par 25 entre le niveau d’analyse 300 microns et le niveau 30 microns. Au final, la concentration moyenne en microplastiques et en fibres cellulosiques sont du même ordre avec 95 fibres cellulosiques par m3 d’eau analysés et 71 particules de plastique par m3.
L’équipe scientifique s’est également penchée sur la dynamique d’éparpillement des microplastiques et de l’ensemble des fragments et fibres prélevés. Il en ressort que la dynamique d’éparpillement des microparticules et des fragments est complètement différente des dynamiques d’éparpillement des macrodéchets, dirigée par les courants à grande échelle spatiale, et donnant lieu à ces phénomènes de convergence et de rassemblement des macrodéchets au niveau des Gyres subtropicaux. « Tout est remis en question, analyse Christophe Maes, océanographe physicien à l’IRD et au sein du laboratoire LOPS (Laboratoire d’océanographie physique et spatiale). L’éparpillement des microplastiques répond d’une autre dynamique que celle des macrodéchets dirigée par les grands courants et tourbillons océaniques. Nous pouvons tester si les particules fines s’accumulent le long des zones frontales (rencontre de masses d’eaux différentes) à petite échelle (de l’ordre du kilomètre ou moins) et pour la première fois nous avons des éléments pour le chiffrer à l’échelle de l’Océan Atlantique. Cela signifie que les nouveaux modèles d’analyse vont devoir être plus fins et tenir compte de l’ensemble des caractéristiques du cycle de vie des polymères pour en modéliser la dynamique ».
L’Imoca Nexans - Wewise de Fabrice Amedeo est équipé d’un capteur qui fonctionne avec un système de trois filtres avec trois tailles de tamis permettant de mesurer trois tailles de fragments et de fibres différentes : 300 microns, 100 microns et 30 microns. A l’arrivée des courses au large, ces filtres sont envoyés pour étude au laboratoire DCM (Détection, Capteurs et Mesures) de l’Ifremer à Brest et au laboratoires CBMN (Chimie et Biologie des Membranes et des Nano-objets) et EPOC (Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux) de l’Université de Bordeaux puis, en bout de chaine, ces résultats et l’éparpillement des microplastiques ainsi que des fibres sont modélisés au sein du laboratoire LOPS (Laboratoire d’océanographie physique et spatiale).
Fabrice Amedeo prendra le départ du Vendée Globe le 10 novembre prochain à la barre de son voilier Nexans – Wewise, équipé à nouveau du capteur de microplastiques. L’objectif est de réaliser une campagne de mesures inédites des pollutions anthropiques dans les mers australes avec un niveau d’analyse fine. Ce type de campagne de mesure en continu 24 heures sur 24 dans le cadre d’une course au large est inédit et très attendu par les instituts scientifiques partenaires du projet.
Fabrice Amedeo : « Je suis très fier de ce projet de Science participative qui me permet de courir au large au service de la recherche scientifique depuis maintenant cinq ans. Je suis passionné par cet engagement mais je trouve que les résultats des analyses sont un crève-cœur. Si tout cet engagement et le travail des scientifiques pouvaient un peu faire bouger les choses : il faut sensibiliser les citoyens à ne rien jeter à l’eau ou dans la nature, il faut valoriser les déchets et renforcer les filières de recyclage du plastique et puis il y a le sujet de l’aide au développement. Je suis allé en Afrique récemment et ai vu ces paysages remplis de plastique. On sait que 90% des déchets en mer sont charriés par les plus grands fleuves des pays en voie de développement. L’écologie ne fera pas l’impasse d’une aide au développement massive pour aider ces pays à structurer leur filière de collecte et de tri et pour ramasser ».
L’équipe scientifique :
Enora Prado : Chercheur en chimie analytique au LDCM à l’Ifremer
Maria El Rakwe : Chercheur en chimiométrie au LDCM à l’Ifremer
Léna Thomas : Technicienne en physique-chimie au LDCM à l’Ifremer
Sophie Lecomte : Directrice de l’institut CBMN (Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux) à l’université de Bordeaux et chercheur au CNRS.
Jérôme Cachot : Professeur à l’université de Bordeaux et chercheur au sein du laboratoire EPOC (Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux).
Bénédicte Morin : Chercheur en écotoxicologie aquatique au sein du laboratoire EPOC
Christophe Maes, Chargé de recherche en océanographie physique à l’IRD (Institut de recherche pour le développement durable) au sein du laboratoire LOPS (Laboratoire d’océanographie physique et spatiale).