Entretien avec Jean-Luc Van Den Heede « Après une tempête, vient toujours le beau temps »

Course au large
Vendredi 3 avril 2020 à 13h33

Confiné avec sa femme à Nantes, Jean-Luc Van Den Heede nous parle de son confinement, de livres et de régates mais pas seulement. Entretien avec ce géant des mers, les pieds sur terre mais le cœur toujours sur l'océan.

"Non pas de 7ème tour du monde, en tout cas pas en course. Mais avec mon bateau, en famille oui c'est un rêve..." ©Christophe Favreau
Confiné avec sa femme à Nantes, Jean-Luc Van Den Heede nous parle de son confinement, de livres et de régates mais pas seulement. Entretien avec ce géant des mers, les pieds sur terre mais le cœur toujours sur l'océan.

Comment se passe votre confinement ? « Très bien, je suis confiné à Nantes et j’ai mon petit programme quotidien. J’arrive à rattraper le temps perdu et faire tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire dans les semaines et mois précédents. Je m’occupe de moi, de la maison, du jardin. Je fais 1h de vélo d’appartement tous les jours avec un entrainement cardiaque suivi, et un peu de gym. Je bouquine, je fais la cuisine… Ma femme fait les courses car j’évite de sortir, je suis une personne à risque donc cela fait une éternité que je ne suis pas sorti. Tout va bien ! »

Quelles sont vos lectures du moment ? Et vos films ? « Je ne regarde pas beaucoup de films, je n’ai pas d’abonnements à des plateformes, je zappe le soir. Mais sinon je lis en ce moment un bouquin qui résume de nombreux naufrages. Le dernier naufrage expliqué était celui de La Méduse et c’est stupéfiant, d’autant qu’il y a trois témoignages d’époque… C’est incroyable comme histoire, et j’ai eu du mal à m’en remettre, du coup ma lecture est en pause, je digère... ils n'ont vécu "que" une quinzaine de jours de « confinement » mais qui ont rapidement mal tourné. Sinon j’ai une vingtaine de bouquins en retard… j’ai de quoi m’occuper ! »

En parlant de bouquin, une présentation de votre dernier livre « Le dernier loup de mer » ? « J’ai voulu faire un livre grand public. Je ne raconte pas que la dernière course, mais aussi comment j’en suis arrivé là, ma vie, des choses un peu plus personnelles que dans mes deux livres précédents. Il y a à la fois ma vie à bord et ma vie personnelle. Les gens qui prennent ce livre pour avoir des détails sur la Golden Globe Race seront déçus car ce n’est que la moitié du livre. Il aurait fallu faire deux livres finalement ! Mais je suis trop lent, et je ne suis jamais content de ce que j’écris… Je suis plus navigateur qu’écrivain ! Parfois on me demande d’écrire une préface mais ça me prend deux jours… Mais la dernière que j’ai faite à l’air de plaire : c’est pour une bande dessinée qui doit sortir en juin, d’un dessinateur des Sables d’Olonne qui a un héros qui s’appelle Alban Dmerlu, c’est une BD plutôt humoristique. »

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"J'ai toujours bien aimé les premières éditions : j'ai fait les deux premières Mini, les deux premiers Vendée Globe, le premier Golden Globe, le tour du monde en sens inverse... j'aime bien être pionnier."

Et concernant la Golden Globe Race 2022 ? « Je ne suis absolument pas impliqué dans l’organisation de cette course mais si on me demande mon avis, je le donnerai comme toujours. Je ne souhaite pas avoir de responsabilités là-dedans : ce que j’aime c’est naviguer. Je laisse l’organisation, les relations publiques etc. à ceux qui savent le faire ! »

Des évènements auxquels vous deviez participer ont-ils été reportés ? « J’avais des tas de choses de prévues. Mon sponsor Matmut me soutenait encore cette année pour faire tout le programme de régates. Tout a été annulé alors Matmut est à quai et attend que je revienne patiemment. Quant à mon ancien bateau, il est vendu à un néo-zélandais qui me disait que le gouvernement parle de fermer les frontières pendant un an… Chacun sa politique. Mais nous ne pouvons pas nous plaindre en France même si tout n’est pas parfait, nous sommes soignés pratiquement gratuitement, le personnel est extrêmement compétent… même si tout n’est pas parfait. Il suffit de regarder chez nos voisins. »

Que pensez-vous de l’évolution de la plaisance ces 40 dernières années ? « Nous on rêvait à l’époque de partir, d’avoir notre propre bateau, et j’en rêve toujours d’ailleurs, de pouvoir naviguer n’importe où. Aujourd’hui, il y a encore quelques jeunes qui se consacrent au bateau mais l’esprit a complètement changé. Les jeunes zappent beaucoup plus et donc il y a tellement d’occupations : on fait du kite, de la planche, de l’habitable… Il y a tellement de moyens d’évasion que les gens testent. Donc forcément quand on n'utilise son bateau qu’une semaine par an parce qu’on a plein d’autres choses à faire, on se rend compte qu’il est bien plus intelligent d’en louer un. Il y aura toujours un petit lot de gens qui va continuer à faire des régates mais il y en a de moins en moins. J’ai connu le Spi Ouest France : si on n'était pas inscrit à Noël, on n’avait pas de place. Aujourd’hui, on peut s’inscrire quand on veut. Je dois faire la Course Croisière des Ports Vendéens en juillet et j’ai reçu un mail m’alertant qu’il ne peut y avoir que 100 bateaux or il n’y en a que 3 pour l’instant… alors ça va ! Il y a quand même une désaffection des propriétaires et le monde change. »

Il y a tout de même un certain engouement autour des courses d’Ultimes, des records de tours du monde… « Oui parce que ce sont des sports extrêmes et les gens qui se retrouvent à vivre six semaines confinés sur un bateau, cela fait prendre conscience aux gens de la difficulté de la chose. Les Français sont assez excités par la course en solitaire, et puis par ces bateaux qui vont si vite. Les temps ont bien changé depuis le premier Vendée Globe en 89. Cette progression existe aujourd’hui et perdurera… On cherche toujours à faire mieux et plus. »

Un conseil aux jeunes générations de marins ? « Rester optimistes quoi qu’il arrive et d’être un peu fatalistes aussi. Avec le contexte actuel, on sait bien que les premiers budgets qui vont sauter ce sont les budgets de sponsoring, de la culture… C’est un point d’interrogation et cela sera peut-être de plus en plus difficile de trouver des sponsors. Puis, est-ce que le Vendée Globe va avoir lieu ? Est-ce que les coureurs vont pouvoir s’entraîner ? Enormément d’incertitudes… mais c’est bien aussi ! Cela remet en cause beaucoup de choses et on va peut-être changer un peu de civilisation. Il y a eu un avant, il y aura un après. Je trouve cela assez excitant la modification de notre façon de vivre, où l’on se rend compte que c’est plus important d’acheter des pommes de terre plutôt qu’un vêtement. Les magasins sont fermés et on arrive à vivre quand même. »

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"Mon plus gros regret c'est de ne pas avoir fait le premier BOC Challenge 1982. J'ai fait celui de 86 mais j'aurai aimé faire le premier."© Liot / Stichelbaut / DPPI

Un regret et un meilleur souvenir ? « Mon plus gros regret c’est de ne pas avoir fait le premier BOC Challenge en 1982. J’ai fait celui de 86 mais j’aurais aimé faire le premier. Je pense que c’est mon seul regret. J’ai toujours fait dans ma vie ce que je voulais, ce que j’avais décidé de faire et en plus je n’ai pas trop mal réussi, ce qui fait que je n’ai pas beaucoup de regrets. Mais des moments extraordinaires j’en ai un paquet… aussi bien en bateau qu’en famille. C’est très différent. Ma plus grande joie dans ma carrière c’est d’avoir réussi à faire le premier Vendée Globe (à bord de 36.15 MET, sponsorisé par METEO CONSULT toute juste créée, ndlr). J’ai toujours bien aimé les premières éditions : j’ai fait les deux premières Mini, les deux premiers Vendée Globe, le premier Golden Globe, le tour du monde en sens inverse… j’aime bien être pionnier. Aujourd’hui les bateaux du Vendée Globe sont tous assez similaires, on sait comment faire. Lors de la première édition, les bateaux étaient très disparates entre celui de Poupon, Lamazou, Jeantot et le mien. Et puis en plus on se posait la question : va-t-on y arriver ? Peu de gens savaient faire un tour du monde sans s’arrêter. Il y avait beaucoup plus d’inconnues. Alors même si j’étais meilleur au deuxième, le premier m’a marqué. »

Au total, vous avez fait 6 tours du monde. A quand le 7ème ? « Non pas de 7ème, en tout cas pas en course. Mais avec mon bateau, en famille oui c’est un rêve… et je suis en train de faire tout ce qu’il faut pour l’assouvir en ce moment ! »

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"Dans le dernier Golden Globe, j'étais le seul à réduire mon mât de 1,50 m et si je ne l'avais pas fait, je ne serai sûrement pas arrivé puisque tous ceux qui ont chaviré ont cassé leur mât.

Et pour terminer, quelles sont les trois valeurs qui vous ont fait avancer ? « En 1 je dirais mon optimisme, en 2 ma prudence qui a été un atout mais aussi parfois un inconvénient puisque je n’ai pas toujours osé suffisamment. Dans le dernier Golden Globe, j’étais le seul à réduire mon mât de 1,50 m et si je ne l’avais pas fait, je ne serai sûrement pas arrivé puisque tous ceux qui ont chaviré ont cassé leur mât. Et enfin la rigueur car lorsqu’on court en solitaire, on n’a pas d’œil extérieur. Si on est dans son duvet, qu’il fait mauvais dehors, qu’il fait nuit, qu’il pleut et qu’il faut faire un changement de voilure et bien, il y a ceux qui se lèvent, et ceux qui ne lèvent pas… Cela demande de la rigueur et du mental, ce sera la 4ème valeur ! »

« Après une tempête, vient toujours le beau temps ». On va peut-être retrouver un monde plus humain, plus centré sur les choses importantes de la vie. Aujourd’hui on se rend compte que le « simple » fait d’être en vie c’est déjà bien, on relativise. Même si tout le monde ne vit pas son confinement dans les mêmes conditions. »

Jean-Luc Van Den Heede lors du départ du Vendée Globe en 1989 © Figaro Nautisme
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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne. Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.
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