Entretien avec Violette Dorange : « Donner du sens à mon sport, me rendre utile, c'est ma volonté »

Revenons un peu sur votre parcours. Très jeune, vous vous êtes lancée dans les défis…
"J’ai découvert cette discipline à l’âge de 7 ans avec la voile légère : je faisais de l’Optimist, du 420 en sport-étude au lycée et c’est en continuant dans cette voie que j’ai découvert le haut niveau en voile. J’ai fait des courses à l’international, moi et ma coéquipière avons participé trois fois aux championnats du monde et nous avons ramené une médaille chaque année ! Nous étions double-championnes de France, ces années ont été très belles, ça a plutôt bien marché. En parallèle, j’ai traversé la Manche puis le détroit de Gibraltar en Optimist. J’avais 15 ans, c’était un petit record parce qu’à l’époque ça n’avait encore jamais été fait par quelqu’un d’aussi jeune ! J’ai adoré partir à 3h du matin de l’île de Wight pour arriver le soir à 19h à Cherbourg… 15h de navigation en Optimist c’est impressionant ! Partir de nuit, croiser les cargos, c’était génial. Cette expérience m’a marqué, j’ai toujours eu envie de faire un tour du monde, une traversée. Cette épreuve a amorcé quelque chose, c’était le début de l’aventure, le premier défi qui m’a convaincu de me consacrer à la course au large plutôt que de choisir la voie de l’Olympisme. Par la suite tout s’est enchaîné, à 18 ans j’ai entrepris la traversée de l’Atlantique avec la Mini Transat, j’ai fait la Solitaire du Figaro et aujourd’hui je prépare le Vendée Globe 2024 !"
La voile, une passion familiale ?
"Une passion familiale oui, nous pratiquons tous la voile ! Comme nous vivons au bord de la mer, à la Rochelle, mon père nous a toujours encouragé à pratiquer un sport nautique ! Ma sœur en a fait jusqu’à la fin du lycée, et mon frère, lui, continue encore aujourd’hui ; il est sur les ETF, les bateaux volants, les 69F, son objectif c’est l’America’s Cup !"
La course au large, plus aventureux que l'olympisme ?
"Il est clair que le défi et l’aventure sont deux composantes de la course au large. Aller d’un point A à un point B, progresser en mer grâce à la force de la voile et de ses petits bras, je trouve ça fou, j’aime beaucoup l’idée, c’est plus aventureux. En olympisme je ressens moins d’adrénaline, la voie du 4.7 ne me tentait pas et c’est une discipline où les sportifs peuvent rester de longues années dans l’attente de faire les JO. Et puis, j’aime monter mes projets, c’est dans cet esprit que je navigue."
La fondation Apprentis d'Auteuil est votre principal partenaire, quelle dimension donne-t-elle à votre projet ?
"J’ai raisonné mon projet voile, je me suis longuement questionner sur la manière dont je voulais le mener. Le Vendée Globe est un gros vecteur de communication, j’ai envie d’en faire profiter la fondation Apprentis d’Auteuil, je veux qu’elle ait sa place sur mon bateau. Aujourd’hui nous travaillons ensemble sur le projet DeVenir, de grands axes se dessinent doucement : leur donner de la visibilité, parler haut et fort de la jeunesse en difficulté, être au contact des jeunes et petit à petit aller dans des centres et découvrir les actions de la fondation. La protection de l’enfance, l’éducation, la formation, l’insertion, elle les accompagnent et ce bien au-delà de 18ans !
Lors de mes visites dans les centres j’ai été extrêmement touchée, je suis fière de vivre cette aventure avec eux. À terme, nous aimerions ouvrir un centre de formation en Bretagne, dans des lieux proches de la mer, pour créer un lien entre le milieu de la voile et les centres de formation. J’ai toujours eu envie de donner du sens à mon sport, me rendre utile, c’est ma volonté."
Dans quel état d'esprit participez-vous au Vendée Globe 2024 ?
"C’est un rêve depuis que je suis toute petite. Cela fait des années que j’assiste aux grands départs ! Depuis que nous avons officialisé ma participation il y a un an, je n’ai plus que ça en tête. Ça devient concret, j’avance, je cherche des partenaires, désormais ce n’est plus un rêve mais un objectif. Souvent je m’imagine au milieu des mers du sud, mais j’ai encore quelques difficultés à visualiser ce qui m’attend !"
Jean Le cam a promis de "co-construire" avec vous ce grand projet, que représente cette collaboration ?
"C’est une vraie chance, je suis honorée qu’il ait accepté de me louer son bateau. Je sais qu’auprès de lui je vais apprendre de grandes choses : avoir le bon sens marin, ne pas faire trop de « bêtises » à bord de l’IMOCA… Comme le dit Jean Le Cam, il n’est pas seulement question d’héritage, ça ne va pas que dans un sens, c’est un échange. Il est très investi et se sent concerné par mon projet avec Apprentis d’Auteuil ! J’ai le sentiment que nous avons la même vision des choses, nous allons bien travailler ensemble."
En jeune skippeur aguerrie, qu’est-ce qui selon vous peut freiner les jeunes femmes à se lancer dans le milieu de la voile ?
"Je pense que la peur crée un blocage. Beaucoup de jeunes femmes se persuadent que ce sont des projets dits « masculins », elles sont convaincues de ne pas avoir les ressources nécessaires pour entreprendre de tels périples. La féminisation de la voile me rend très heureuse, nous sommes de plus en plus nombreuses à nous faire une place sur un bateau. Nous sommes capables de naviguer !
Être une femme skipper est une force. Il ne faut pas hésiter, se servir de cet atout, foncer et surtout bien naviguer !"
Dans votre cas, qu’est-ce qui a été encourageant ?
"Commencer très jeune m’a beaucoup aidé. Quand on commence en Optimist c’est très ouvert, tout est encore possible, il y a autant de filles que de garçons. Petit à petit j’ai été les deux pieds dedans et j’ai continué dans cette voie.
L’entourage a aussi un rôle à jouer. Pour monter un projet il faut à ses côtés une personne sur qui compter, sur qui s’appuyer, avec qui travailler. Mon père m’a beaucoup aidé, aujourd’hui il travaille avec moi pour le Vendée Globe 2024. Avoir une personne à côté de soi, c’est très important, ça aide".