Entretien avec Morgane Ursault-Poupon et Julia Virat « Ça a tout de suite été évident avec Julia »
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Après 20 ans de projets en haute montagne, la Transat Jacques Vabre avec Morgane n’est-elle pas la course rêvée pour transiter vers le large ?
Julia : "Absolument, notre duo est basé sur cette intention. Nous avons déjà navigué ensemble, elle connaît mon niveau. Je « débarque » dans le milieu de la mer, j’ai donc beaucoup à apprendre ! Et Morgane est déterminée à me transmettre ses connaissances et à m’aider dans mon projet de course au large. C’est une situation rêvée… C’est une navigatrice expérimentée, qui a des compétences et moi j’apprends à l’allure à laquelle je peux. Morgane est là à la fois pour sécuriser le bateau mais aussi pour m’apprendre à faire tout ce que je ne sais pas encore faire".
Morgane : "Ce projet est tout à fait atypique ! La plupart des équipages contre qui nous courrons sont composés de duos de marins très expérimentés, mais Julia et moi fonctionnons un peu différemment. Cet exercice de partage et de transmission se fait beaucoup par l’exemple et Julia est mise directement dans l’action, dans la compétition. Elle apprend avec un niveau d’engagement qui est assez élevé, nous sommes bien au-delà d’un simple entraînement. L’objectif c’est de lui partager un maximum de mes compétences et parallèlement à cela, après la Route du Rhum, j’ai pour projet d’ouvrir une école de large sur mon Class 40. J’ai à coeur de transmettre, c’est une dimension que je veux explorer encore et encore. On peut dire que Julia est ma cobaye (rires)".
Julia, pourquoi entreprendre une telle reconversion ?
Julia : "En 2020, j’ai été conviée au Trophée Mer et Montagne, un évènement organisé par Éric Loizeau qui réunit une quarantaine de grands noms du milieu de la mer et de la montagne. C’est à cette occasion que je me suis liée d’amitié avec des coureurs au large. Ils m’ont invité à naviguer et l’aventure a commencé ! J’ai multiplié les allers-retours entre mon métier à la montagne et ce nouveau terrain de jeu. J’allais de plus en plus régulièrement en Bretagne ou en Normandie pour naviguer avec eux !
Découvrir les bateaux de course est un immense plaisir et j’ai envie de quelque chose de nouveau dans ma vie, d’un nouvel apprentissage, d’avoir de nouveau les yeux qui brillent de vouloir tout apprendre. Il est vrai que je brûle les étapes (rires), je n’ai pas un parcours classique. Mais je peux réutiliser une partie de mes compétences, de mon physique et de mon mental de la haute montagne pour apprendre la navigation. Ce savoir me fait gagner un temps considérable".
Comment votre duo s’est-il formé ?
Morgane : "Nous nous sommes rencontrées lors d’entraînements réalisés au mois de mars dernier, avec un ami commun : Louis Duc. Julia avait quitté la montagne pour la mer, elle commençait déjà à s’investir dans la course au large. Nous nous sommes retrouvées sur ce bateau et la connexion a été très forte. J’ai vu en elle une grande motivation, un gros potentiel, son investissement était sans limite. À ce moment-là je cherchais une équipière. Tous les marins qui m’ont appris à naviguer étaient des hommes et j’ai entrepris la dernière Transat Jacques Vabre avec mon compagnon... Naviguer avec des femmes est donc quelque chose que j’ai très peu fait et cela m’intéressait. Ça a tout de suite été évident avec Julia".
Quelques mots sur la Rolex et la 40' Malouine, vos deux premières courses en double ?
Julia : "J’ai été jetée dans le grand bain, plus particulièrement avec la Rolex. Le départ était féroce ! Des vents très forts, une mer agitée… La mer n’a pas été tendre, d’autant que nous n’avions pas beaucoup navigué ensemble sur ce bateau. C’était vivifiant de partir aussi vite sur cette course !
Ma résistance physique m’a aidé et j’essayais toujours d’intégrer immédiatement tout ce qu’elle me disait ou me montrait. Il le fallait si nous voulions finir cette course de cinq jours ! Mais j’aime apprendre ainsi. C’est la façon dont j’aime faire les choses ; quand tout va vite.
Morgane a été extraordinaire, elle gérait à elle seule tous les paramètres dont je n’avais pas encore connaissance. Je ne savais pas qu’il fallait savoir faire tout ça, qu’il fallait anticiper autant d’imprévus. Morgane veillait à la sécurité de notre équipage et moi je pouvais me concentrer pour mettre tout mon apprentissage, encore frais, au service de l’avancée du bateau.
C’était assez incroyable d’apprendre à se connaître dans cet environnement, nous avions besoin l’une de l’autre pour le sommeil, pour l’avancée du bateau, pour tous les aléas, les réparations etc. Nous nous sommes retrouvées à devoir compter sur l’autre, ce qui a soudé notre équipage".
Morgane : "Je suis du même avis que Julia, la Rolex a été une course très particulière. Il y avait 350 bateaux et très peu d’équipages en double. C’était un challenge assez extrême pour nous, aussi parce que notre qualification pour la Transat était en jeu.
Nous avions effectivement peu navigué ensemble mais ces conditions extrêmes ont été favorables. Je commence à bien connaître mon bateau, il est prêt et très fiable. Nous sommes parvenues à faire un beau début de course, au coude à coude avec les autres bateaux.
Et de pouvoir compter sur le mental de Julia, sur son engagement et ses capacités de résistance était un atout majeur, une chance. Elle est forte et apprend vite".
Le Class 40 UP Sailing a 14 ans et une dizaine de courses transatlantiques à son actif. Quel est le secret ?
Morgane : "C’est motivant de recycler et rendre plus performant un bateau… Surtout quand 144 nouveautés du même chantier sont sorties depuis ! Cet hiver, mon boat captain et mon compagnon l’ont transformé. Ils se sont d’abord attaqués aux safrans qui revenaient constamment fissurés de chaque transat. Ils en ont faits de plus performants et plus fiables. Le bateau a également une nouvelle casquette avec des hublots pour plus de confort et plus de sécurité. Le confort est gage de résistance et de performance ; si le skippeur se reçoit moins de vagues il sera moins fatigué, donc plus performant. Une autre nouveauté c’est la suppression des antifouling ; pour des raisons écologiques nous avons décidé de passer sur un verre libre. Et nous souhaitons aussi utiliser un minimum de matière plastique lors de l’inscription des logos de nos partenaires sur la coque".
Quelle place prend la dimension environnementale dans ce projet ?
Morgane : "La dimension environnementale est très importante pour nous. Ayant fait des études dans la gestion de l’eau c’était indispensable de pouvoir concilier des actions utiles qui tendent vers la protection de la planète et la compétition. Je ne veux pas que nous tombions dans le greenwashing. L’objectif c’est de ne pas trop en parler mais d’en faire un maximum. Mon rêve c’est de pouvoir collaborer avec un partenaire financier qui permettrait d’aller encore plus loin. Pourquoi pas un jour construire un bateau en partie composé en fibres naturelles, ce serait vraiment le graal. Mais aujourd’hui on avance aussi en offrant à des partenaires, qui sont des associations, de la visibilité sur nos outils de travail, sur nos bateaux, via les réseaux sociaux, par le biais des courses auxquelles nous participons et via la surface que nos voiles et nos coques peuvent offrir. Pour moi c’est très important de donner de la place à des associations qui s’engagent vraiment, luttent au quotidien pour le social, l’environnemental et mènent des actions vraiment concrètes".
Julia : "C’est quelque chose qui nous a réuni avec Morgane. Nous évoluons toutes les deux dans des milieux qui souffrent du dérèglement climatique. Entre la montagne et maintenant la mer, je le constate souvent. En montagne les glaciers reculent à vue d’oeil et toutes les voies d’alpinisme qu’on pouvait emprunter d’une certaine manière il y a dix ans, sont impraticables aujourd’hui. Qu’en sera-t-il dans 10, 20 ou 30 ans ? Tout cela me touche en tant qu’alpiniste et jeune navigatrice et comme tout citoyen du monde je me pose la question « de quelle manière pourrions-nous faire encore mieux ? »".