Portrait de skippeuse 6/6 : Justine Mettraux, l’inébranlable

À 37 ans, Justine est une skippeuse expérimentée, forgée par des années de compétition en solitaire comme en équipage, sur des plans d’eau aussi bien lacustres qu’océaniques.
Des débuts prometteurs sur le lac Léman
Née à Genève, Justine fait ses débuts dans le monde de la voile à l’âge de 16 ans, sur les eaux calmes du lac Léman. Très vite, elle intègre le Centre d’Entraînement à la Régate, véritable vivier de talents, où elle affine son sens de la compétition et développe une passion pour la régate. C'est ici, sur les rives du lac, qu'elle apprend les rudiments de la navigation et s’attaque à ses premiers défis en participant à plusieurs éditions du Tour de France à la Voile.
En 2013, Justine se lance dans la course au large avec la Mini Transat, traversant l’Atlantique en solitaire sur un Mini 6.50. À la surprise générale, elle se classe deuxième du classement général en série, devenant ainsi la première femme à réaliser un tel exploit dans cette discipline exigeante. Ce succès marque un tournant dans sa carrière et attire les regards sur la jeune navigatrice, dont la détermination et le talent promettent un bel avenir. La jeune Suissesse poursuit son apprentissage en s’attaquant au circuit Figaro, réputé pour son niveau d’exigence et sa densité de talents. En parallèle, Justine s’essaie aux courses en équipage et rejoint Sam Davies pour l’aventure de la Volvo Ocean Race, la célèbre course autour du monde en équipage. Aux côtés de cette icône de la course au large, Justine découvre les mers du Sud, une expérience qui, aujourd’hui, pourrait s'avérer précieuse dans son défi pour le Vendée Globe. Loin de se cantonner à un seul type de bateau ou de course, elle enchaîne les compétitions et montre son aisance aussi bien en solo qu'en équipage, jusqu’à devenir une concurrente redoutée et une habituée des Top 10.
Une préparation pour le Vendée Globe à la hauteur des attentesL’année 2023 marque une étape décisive dans la carrière de Justine : elle remporte The Ocean Race avec l’équipage américain 11th Hour Racing Team, un succès qui assoit sa réputation de compétitrice accomplie. De retour sur son IMOCA Teamwork, un ex-Charal entièrement réaménagé pour le Vendée Globe, elle se prépare méticuleusement pour la course en solitaire. Avec des foils nouveaux et des améliorations d’ergonomie, son IMOCA allie puissance, stabilité et confort, des atouts cruciaux pour cette aventure autour du monde. En 2024, Justine poursuit sa préparation en participant à plusieurs courses d’envergure. Accompagnée de Julien Villion, elle se classe 7e de la Rolex Fastnet Race et 6e du Défi Azimut, avant de terminer 6e de la Transat Jacques Vabre après une option audacieuse sur la route « directe » vers la Martinique. Ces résultats confirment son excellente maîtrise de l’IMOCA, ainsi que son talent de stratège, des qualités indispensables pour affronter les défis du Vendée Globe.
Un engagement vers la mixité dans la voile
Justine est aussi engagée dans le Magenta Project, un réseau international de navigatrices professionnelles visant à promouvoir la pratique de la voile auprès des femmes et la mixité dans le monde nautique. En tant que membre active, elle œuvre pour inspirer les jeunes filles et ouvrir le champ des possibles dans un milieu encore majoritairement masculin.
À son arrivée au village, Justine a pris un moment pour répondre aux questions posées par l'organisation.
Vendée Globe : Tu te prépares à prendre le départ de ton premier Vendée Globe. Que représente-t-il pour toi ?
Justine Mettraux : Je suis super contente de pouvoir faire cette course. Pour l’instant, je l’aborde plutôt sereinement. Il s’agit de mon premier tour du monde en solitaire. Il y a donc une multitude d’inconnues même s’il est vrai que le fait d’avoir pu beaucoup naviguer en IMOCA ces dernières années, et notamment le fait d’avoir disputé The Ocean Race avec 11th Hour Racing Team sur un bateau similaire au mien, en enlève une certaine part. Je n’ai encore jamais passé autant de temps en mer. J’ai donc forcément quelques interrogations dans la tête. Comment je vais vivre pendant 80 jours toute seule ? C’est la principale question que je me pose.
Depuis ta participation à la Mini Transat en 2013, tu as construit ta carrière sans chercher à brûler les étapes. Ton jeu est aujourd’hui solide et tu l’as d’ailleurs régulièrement prouvé depuis ton arrivée sur le circuit IMOCA en 2021…
J.M. : Je fais partie de ceux qui n’ont pas eu un projet Vendée Globe très rapidement et c’est sûr que ça fait un moment que j’y pense, que je le prépare et que j’y travaille avec mes partenaires et toute l’équipe. Je mesure ma chance de pouvoir être au départ parce que ce n’était pas une chose facile. Une fois la qualification acquise, j'ai eu envie d’en profiter et de bien faire. Mes expériences de ces dernières années n’étaient pas forcément faites dans l’optique de ce tour du monde. Ça a beaucoup été un enchaînement d’opportunités et, bien sûr, la réponse à des envies que je pouvais avoir à certains moments. Le fait de pouvoir jongler entre le solo et l’équipage m’a permis d’acquérir une expérience assez complète. Quand j’ai récupéré l’ex-Charal, j’ai pu prendre le bateau en main sans que ce ne soit trop compliqué. Je savais où j’allais et j’avais une certaine légitimité. Tout ça m’a aidée à me sentir bien dans le projet, à pouvoir le mener sans doute mieux que si je l'avais eu plus tôt.
Tu fais, de fait, partie des bizuths de cette 10e édition, mais tu fais aussi partie des rares de ceux-là à avoir déjà l’expérience des mers du Sud…
J.M. : Oui, mais mon expérience de ces mers du Sud reste néanmoins très petite et ce que j’ai connu ne ressemblera certainement pas à ce que vais vivre cette fois-ci. Je ne peux toutefois pas nier que le fait d’avoir déjà navigué dans ces endroits-là me permet de relativiser a minima certaines choses.
Depuis ton arrivée sur le circuit IMOCA, tu as systématiquement terminé dans le Top 8 de toutes les courses auxquelles tu as participé, exception faite de la Transat Jacques Vabre en 2021 où tu as été contrainte à l’abandon. Tu as ainsi montré que tu pouvais nourrir de vraies ambitions pour ce Vendée Globe…
J.M. : Pour prendre en main le bateau, j’ai eu la chance de pouvoir naviguer en équipage puis en double. Cela m’a beaucoup aidé pour pouvoir comprendre plus vite comment ces bateaux marchent, comment utiliser leur potentiel et comment les faire fonctionner. Les personnes de chez 11th Hour Racing Team m’ont clairement aidée à progresser plus vite. Sur le bateau, depuis qu’on l’a récupéré, on n’a pas fait de gros changements mais on a essayé d’améliorer l’ergonomie, puis on a essayé de rester compétitif en changeant les foils qui étaient encore ceux d’origine et qui dataient de décembre 2018. On a ainsi essayé de pallier le manque de performance qu’on pouvait avoir par rapport à certains bateaux neufs en mettant une nouvelle paire de foils cette année. Je ne me mets cependant pas d’objectif précis de résultat en tête. Mes buts sont de bien faire les choses et de prendre soin de moi et du bateau. Si j’y arrive, je suis assez certaine que le résultat suivra.
Quels sont tes atouts aujourd’hui ?
J.M. : J’ai essayé de me préparer sérieusement et de cocher toutes les cases. Je pense que mentalement je suis plutôt bien armée. En vue d’un Vendée Globe, il y a tellement de choses que l’on pourrait faire ! L’expérience permet d’aller toujours plus loin dans le détail dans certains aspects de la performance. Pour ma part, j’ai essayé d’identifier les points sur lesquels il fallait que je mette vraiment l’accent personnellement.
Que redoutes-tu le plus ?
J.M. : Principalement, l’aléa qui mettrait fin à ma course prématurément. Je ne le souhaite d’ailleurs à personne.
Lorsque tu penses au Vendée Globe, quelle est la première image qui te vient en tête ?
J.M. : Une image de bateau un peu au milieu de nulle-part, avec un marin à bord. Si je dois citer une image plus précise, c’est celle du finish de la dernière édition. C’était la première fois qu’autant de monde arrivait aussi groupé, et donc la preuve de l’intensité de la course aujourd’hui, même si celle-ci dure plusieurs mois.
Ton plus beau souvenir de mer ?
J.M.: En mer, quelle que soit la course, il y a toujours plein de moments chouettes comme un super lever ou coucher de soleil, une super manœuvre, une rencontre avec un mammifère marin...
La chose qui ne te quitte jamais lorsque tu es en mer ?
J.M. : J’ai toujours dans mes affaires un petit porte-bonheur. Il s’agit d’un petit œuf en plastique.
Le 10 novembre prochain, Justine s’élancera aux côtés de cinq autres femmes déterminées à prouver que la course au large est aussi le terrain des femmes. Elles espèrent inspirer de nouvelles générations de navigatrices et encourager les petites filles à croire que l’océan leur est accessible, pour faire naître des rêves et des passions sans limites.Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la course avec METEO CONSULT Marine.