Vendée Globe : direction l'anticyclone de Sainte-Hélène

Par Figaronautisme.com

On aurait été surpris que la vie reste une longue ligne droite tendue vers l’objectif. Enfin, un peu de sinuosité dans ce monde d’efficacité rectiligne ! Si la bataille des recalages fait rage dans la première moitié de la flotte, qui voit gonfler dangereusement l’anticyclone de Saint-Hélène dans son Sud, la deuxième moitié a sorti le spi pour glisser derrière lui et se positionner stratégiquement en vue du futur vent… Car oui décidément, « les grosses bourdes sont là, sur l'échiquier, attendant d'être commises. »

Commençons par l’essentiel : ils sont tous dans le Sud ! A 20 h 49 TU – « temps universel », pour les enfants qui nous lisent, car on le rappelle que nos marins se déplacent tellement sur la planète qu’ils changent d’heure comme de chemise, et que parler en « TU » permet ainsi de remettre les pendules à l’heure, si l’on puit dire -, Szabolcs Weöres (New Europe, 39e) a franchi l’Equateur. Le héros des Canaries, contraint de mouiller dans la baie de Las Palmas pour réparer ses voiles, poursuit ainsi sa longue route qui s’était pourtant mal engagée, prouvant qu’à cœur vaillant, et avec deux-trois notions de couture, rien n’est impossible !

Ils sont donc tous dans le Sud, et c’est aussi du Sud que, pour le gros de la flotte, vient le chambardement ! Après avoir été écrasé par la dépression, l’anticyclone de Sainte-Hélène, cette zone de haute pression caractéristique de l’Atlantique Sud, est de retour dans le jeu, bien décidé à rappeler les marins à leurs bonnes manœuvres.

Ainsi donc cette dix-neuvième nuit en mer (on verra si on arrive encore à tenir le fil sur la durée, déjà qu’on n’a plus assez de doigts pour compter) fut l’occasion de nombre d’empannages. Tête en haut, tête en bas : nous qui avions laissé notre flotte bien rangée à la queue-leu-leu vers le Cap de Bonne Espérance la retrouvons au petit matin lancée dans de sacrés déhanchés !

A ce petit jeu-là, Samantha Davies (Initiatives-Cœur, 10e) n’a pas été si mal servie pour l’heure, et nous racontait à l’aube : "La transition, je suis en plein dedans, et jusque-là ça se passe relativement bien. Il n’y a pas de gros trou de vent pour l’instant et en théorie dans les heures à venir il ne devrait pas y en avoir trop non plus, mais j’ai dû faire quelques changements de voile quand même."

Derrière, l’opération semble un peu plus complexe pour se maintenir dans l’étroit couloir de vent, et les voilà tous à dessiner de jolis escaliers aux marches plus ou moins violentes à descendre. Pour être sûre de ne pas en rater une, Isabelle Joschke (MACSF, 19e) a d’ailleurs préféré, elle, plonger en un long bord tête la première vers le Sud-Est, quitte à s’éloigner un peu plus de sa route. Objectif ? Traverser au plus tôt l’anticyclone pour être la première à retrouver du vent derrière.

Régate bien groupée

Car oui, la dépression suivante arrive, et sera bien à l’heure pour cueillir le groupe mené par Arnaud Boissières (La Mie Câline, 20e) et Louis Duc (Fives Group -Lantana Environnement, 21e) qui, sur son bateau à dérives de 2006, montre tout l’étendue de son talent. Car c’est une régate d’une redoutable intensité qui se joue dans ce paquet encore bien serré, où ce n’est pas tant la vitesse que le placement qui permet de prendre l’ascendant. Ce n’est pas parce qu’on est lancé dans un tour du monde qu’on en oublie ses réflexes de régatier !

Deux-cent milles derrière ce match, Guirec Soudée (Freelance.com, 32e) ronge d’ailleurs un peu son frein, lui qui n’a pas eu de réussite dans le franchissement du Pot-au-Noir et rumine depuis son retard : "Il y a de la frustration oui, je vais pas vous mentir ! J’ai pas l’impression d’être hyper aidé par la météo, la nuit dernière j’ai fait cinq changements de voiles, là aujourd’hui c’était un peu plus régulier, mais je comprends pas tout quand même… J’aimerais forcément bien rigoler un peu plus avec ceux qui sont devant, mais je sais qu’on a fait qu'un tout petit morceau de chemin et que là on va rentrer dans le vif du sujet et qu’il va se passer beaucoup de choses ! Les conditions dans lesquelles je suis le meilleur, c’est dans le vent fort !"

Mais ne pensez pas que ce petit temps de transition est l’occasion pour nos marins de se reposer, au contraire. En bons stakhanovistes, ils y voient même une opportunité de « faire les petits boulots sur le bateau », racontaient ainsi Samantha Davies et Guirec Soudée. Non pas qu’ils soient tous les deux très éclopés, mais justement ! Comme chacun le sait, ou devrait s’en rappeler, c’est en soignant les petits problèmes qu’on évite d’en avoir des gros. « Le timing est parfait avant les mers du Sud », se réjouissait ainsi la navigatrice britannique au point de nous faire nous demander si, une fois encore, ce scénario n’était pas un peu trop parfait pour être vrai (mais on est content pour eux) !

« une configuration très bizarre avec le bateau »

Devant aussi, les conditions se sont un peu calmées et permettent de venir reprendre le pouls de ces bateaux poussés ces derniers jours au maximum de leur palpitant. Ou pas, selon Sébastien Simon (Groupe Dubreuil, 4e), nouveau « Rocketman » du monocoque en solitaire, qui revient pour nous sur son record à 615,33 milles (soit 1139,6 kilomètres) en 24 heures : "J’avais trouvé une configuration très bizarre avec le bateau, j’en dirai pas plus mais le bateau marchait tout seul, j’avais pas l’impression de tirer dessus comme une bête non plus, des fois j’ai fait des manœuvres pour changer de voiles et pas endommager le bateau, pour aller faire des check-ups sur le pont, j’ai fait une marche arrière aussi parce que j’avais un truc dans la quille, donc ça aurait pu être un peu plus !"

A en croire le skipper sablais, ça semblerait presque facile. Comment explique-t-il alors avoir repris autant de milles sur le leader Charlie Dalin (MACIF Santé Prévoyance, 1er) et ses dauphins, Thomas Ruyant (VULNERABLE, 2e) et Yoann Richomme (Paprec Arkea, 3e) ? "Je soupçonne les trois premiers d’avoir eu des vrais soucis techniques parce que pour le coup je les ai vraiment trouvés lents, et les connaissant je sais qu’ils sont capables de bien plus que ça, donc je serais pas surpris qu’ils aient eu des vrais pépins !"

S’ils n’en ont pas eu, en tous cas, ils doivent sentir le vent du boulet. Mais Sébastien Simon essaie de ne pas céder à l’euphorie de ce retour en force, et reste lucide, surtout quand on le fait réagir sur les propos de Yoann Richomme voilà deux jours qui s’exclamait : « Je n’aime pas trop ce groupe qui bombarde n’importe comment, j’en fais partie hein mais je trouve qu’on ne va pas pouvoir durer comme ça deux mois ! ». Son avis ?

"Ca me fait marrer que ce soit Yoann qui dise ça parce que c’est quand même le plus bourrin d’entre nous depuis le Figaro, on le connait bien pour ça ! Après c’est vrai que quand on pousse la machine, ça devient vite plus drôle du tout, on a envie que ça s’arrête, que le bruit se calme, de pouvoir aller dormir sereinement. Mais j’ai pas trop peur, en vrai c’est des bateaux qui ont été bien éprouvés, j’ai confiance dans ma machine, je sais à quel moment je peux pousser et à quel moment ne pas le faire. Par exemple, j’ai pas fait partie de ceux qui l’ont poussé au passage du cap Finisterre parce que la mer était mauvaise. Maintenant chacun fait sa course, l’objectif pour moi c’est d’aller au bout, j’aimerais arriver en cap Horn avec un bateau en bon état, et là on verra ce qu’on est capable de jouer sur la remontée de l’Atlantique, mais pas avant ! Là ça va être un mois de course très très long, il faut garder ses objectifs en tête."

Et on ne peut pas s’empêcher de le quitter en chantonnant la mélodie d’Elton John : « Rocket man / Burning out his fuse up here alone / And I think it's gonna be a long, long time » (homme fusée, brûlant son fusible seul tout là-haut, et je pense que ça va être très très long). C’est bon, vous l’avez bien dans la tête aussi ?

Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la course avec METEO CONSULT Marine dans notre dossier spécial Vendée Globe.

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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