Cap Frio et Malouines : le tournant stratégique de la course

Par Figaronautisme.com

Ce lundi, Yannick Bestaven (Maître CoQ V), tenant du titre, a dû se retirer de la course en raison de graves avaries rendant son bateau inapte à poursuivre. Pour ce marin incarnant l’esprit d’aventure, cet abandon est un coup dur, ravivant l’amertume de 2008 et faisant de lui, après Vincent Riou en 2012, le second vainqueur contraint de renoncer après la gloire. Cette fin prématurée souligne l’implacable dureté du Vendée Globe, une épreuve qui ne laisse aucune place à la moindre faiblesse, même chez les plus expérimentés. C’est un rappel opportun pour tous les solitaires encore en course. Une course qui entre dans une nouvelle phase résolument stratégique, tant pour les leaders, qui traversent une période de transition pour le moins scabreuse au large du cap Frio, que pour leurs poursuivants les plus proches, prêts à affronter une étape particulièrement délicate entre les îles Malouines et Rio de Janeiro. En résumé : le long des côtes sud-américaines, un terrain de jeu exigeant se dessine, où chaque choix tactique pourrait renverser le classement !

« Si vous ne savez pas où aller, n’importe quel chemin vous y mènera ». Cette célèbre phrase, attribuée au dialogue entre Alice et le Chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, dépasse la simple logique absurde du conte. Elle illustre le principe de relativité des choix : sans une destination clairement établie, les critères pour décider du chemin à prendre disparaissent. Elle peut aussi être perçue comme une leçon sur l'acceptation de l'incertitude. Parfois, avancer, même sans but précis, est mieux que rester immobile. Un concept simple à théoriser, mais beaucoup plus facile à avaler dans un livre fantastique que sur un bateau qui chancelle, où chaque choix tactique ressemble à une partie de poker avec des cartes invisibles. Yoann Richomme et Charlie Dalin, les deux leaders du Vendée Globe, se retrouvent justement dans cette partie de bluff grandeur nature, coincés dans un front froid au large du cap Frio, au Brésil. Pour eux, pas question, évidemment, de rester plantés-là. Leur seule option ? Remonter lentement vers le Nord, un bord après l’autre, comme un randonneur dans une côte boueuse. C’est une navigation où chaque mille gagné s’accompagne d’un soupir de soulagement… ou d’un juron. « Comment je me projette ? Je n’en ai aucune idée. Je ne sais pas où je vais ! », a avoué le skipper de PAPREC ARKÉA, ce lundi, lors de la vacation officielle, alors immobilisé dans le calme plat.

Poker mental
« Franchement, on va là où le vent nous mène. Il n’y a pas moyen d’anticiper quoi que ce soit sur le plan de la stratégie. On prend ce qu’on a et on avance autant que possible sur la route. C’est impossible de faire des plans sur la comète », a ajouté l’actuel leader de la flotte, dans la même galère que son principal rival, Charlie Dalin (MACIF Santé Prévoyance), de nouveau accroché à ses basques comme une ventouse tenace.
« C’est parti pour de longues heures à se torturer l’esprit, et sans doute à péter les plombs. Peut-être qu’il y en aura un de nous deux qui aura plus de chance que l’autre. C’est dur d’évaluer la manière dont on va s’en sortir. Aujourd’hui, l’écart entre nous semble minime mais il pourrait s’avérer crucial pour réussir à sortir de cette situation. Ce n’est vraiment pas simple cette histoire ! », a relaté Yoann qui sait l’importance de garder son calme et de poursuivre sa route, tout en acceptant de ne pas avoir réellement le contrôle des choses.
« On n’a pas des vents qui durent assez longtemps pour investir. C’est un peu aléatoire mais on savait que l’Atlantique Sud serait une vraie partie de poker » a-t-il précisé.

Des histoires d’aile de mouette
Dans les moments de tension où chaque décision compte, l’expérience accumulée au fil des années devient une arme précieuse. Naviguer dans des conditions exigeantes demande bien plus qu’une simple maîtrise technique : il faut savoir jongler entre la concentration sur la performance du bateau et la gestion de son propre équilibre physique et mental. Un équilibre subtil, forgé par des années d’apprentissage. « En ce moment, le niveau d’énergie est assez bas mais avec Charlie on a l’habitude de gérer ces moments-là, c’est-à-dire les moments où il faut arriver à être à la fois concentré sur la marche du bateau et réussir à vivre tout en emmagasinant un peu de repos, même si ce n’est jamais évident », a développé le double vainqueur de la Solitaire (en 2016 et 2019) qui devrait retrouver des conditions favorables mercredi soir ou jeudi et, dès lors, entamer une « aile de mouette » pour négocier l’anticyclone de Sainte-Hélène. Parfaitement bien à sa place en ce moment, ce dernier oblige également les poursuivants à redoubler d’ingéniosité et de stratégie pour progresser vers l’équateur. Ces derniers vont eux aussi devoir trouver le meilleur itinéraire et jongler habilement entre la zone de haute pression atmosphérique et une petite dépression qui se creuse actuellement au large de l’Argentine. « Ça promet d’être complexe », a confirmé Paul Meilhat qui devrait également prochainement réaliser une fameuse « aile de mouette », c’est-à-dire optimiser sa route en fonction des vents disponibles, tout en minimisant les risques liés aux transitions météorologiques.

Kelps, vents et espoir
« Être en Atlantique, c’est déjà un beau cadeau, mais ce qui fait vraiment du bien, c’est surtout le changement de rythme », a confié le skipper actuellement en train de contourner les îles Malouines.
« La nuit dernière, l’ambiance rappelait celle de la Solitaire du Figaro en Manche, avec une profusion de kelps, ces grandes algues brunes. C’était assez épuisant d’autant que le vent était assez instable le long de la côte. Cependant, les couleurs étaient splendides, passant du vert foncé au vert clair, avec des nuances de turquoise », a relaté le skipper de Biotherm qui carbure en ce moment à l’optimisme comme un moteur bien rodé, même s’il regrette de ne pas avoir pu emprunter le détroit de Lemaire tout comme Sam Goodchild (VULNERABLE) l’a fait de son côté. « Je pense que c’était un bon coup mais il n’était pas jouable pour moi avec les timings du courant », a terminé Paul, conscient que ceux qui seront positionnés les plus à l’ouest risquent de prendre un avantage, du moins dans un premier temps. Car une certitude demeure : la phase qui s’amorce pour lui et son petit groupe s’annonce hautement stratégique et riche en rebondissements. Une aventure où il faudra avancer avec finesse. Si le Chat du Cheshire était là, il leur dirait sans doute : « Peu importe le chemin que vous prenez… tant que vous avez du vent pour avancer ! »

Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la course avec METEO CONSULT Marine dans notre dossier spécial Vendée Globe et suivez les skippers en direct grâce à la cartographie.

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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