Voies navigables de France - Céline Le Toux : « Nancy peut devenir la locomotive de toute la boucle de la Moselle »
Le Figaro Nautisme : Le port de plaisance de Nancy entre dans une phase décisive. Pourquoi ce site fait-il aujourd’hui l’objet d’une attention particulière ?
Céline Le Toux : "Le port de plaisance de Nancy est géré depuis au moins 20 ou 30 ans par la collectivité territoriale et la Métropole, dans le cadre d’une concession qui arrive aujourd’hui à son terme. Cela nous a amenés, avec les collectivités, à engager une réflexion de fond sur le devenir du site.
Mais ce qui rend cette réflexion particulièrement intéressante, c’est que Nancy n’est pas un port comme les autres. Nous sommes sur un site charnière, entre le canal de la Marne au Rhin Est et ce que l’on appelle la boucle de la Moselle. Or des boucles de navigation en France, il n’y en a pas tant que cela. Et des boucles de navigation adossées à une métropole avec un patrimoine architectural, historique, Art nouveau, et des sites UNESCO, il n’y en a pas. C’est ce qui donne à Nancy une portée toute particulière."
Le Figaro Nautisme : Vous insistez sur cette notion de boucle. En quoi est-ce un argument fort pour les plaisanciers ?
Céline Le Toux : "C’est un vrai atout, parce qu’un navigant ne fait pas un aller-retour classique. Il suit un itinéraire, découvre plusieurs paysages et plusieurs ambiances, sans repasser par le même endroit. Cela change profondément l’expérience.
Cette boucle peut se parcourir en quelques jours, autour de 6 jours dans une logique de découverte, même si tout dépend bien sûr du temps que l’on prend pour les escales. L’idée n’est pas d’enchaîner les kilomètres, mais de profiter du rythme propre au fluvial, de naviguer, de s’arrêter, de visiter, puis de repartir. C’est cette logique de slow tourisme qui donne toute sa valeur à l’itinéraire."
Le Figaro Nautisme : Nancy semble donc appelée à jouer un rôle moteur dans cet ensemble. Quelle place peut-elle prendre à l’échelle de l’itinéraire ?
Céline Le Toux : "Nancy a vocation à devenir la locomotive de toute la boucle de la Moselle. Il faut un point fort, une escale repère, une destination capable d’incarner l’ensemble de l’itinéraire. Nancy a tous les ingrédients pour jouer ce rôle.
Le site bénéficie déjà d’une clientèle venue du Luxembourg, de Belgique et d’Allemagne, des pays où la culture de la navigation est souvent plus installée qu’en France. L’enjeu, maintenant, est de mieux faire connaître cette destination auprès de ces publics, mais aussi auprès des plaisanciers français. Il y a un potentiel réel, et il est déjà perceptible."
Le Figaro Nautisme : Qu’est-ce qui distingue Nancy des autres escales fluviales françaises ?
Céline Le Toux : "La première singularité, c’est la proximité immédiate entre le port et la ville. Le port de plaisance se situe à 10 minutes à pied de la place Stanislas. C’est un argument très fort. Faire escale ici, ce n’est pas seulement s’arrêter sur l’eau, c’est aussi accéder presque instantanément à une grande ville patrimoniale, vivante, animée, avec une offre culturelle et gastronomique de premier plan. Il y a aussi Nancy Thermal, de nombreux restaurants, une vie culturelle estivale particulièrement riche, sans oublier toute la dimension patrimoniale liée à l’Art nouveau et aux sites classés. On peut vraiment parler d’une destination fluviale urbaine, ce qui reste rare à cette échelle."
Le Figaro Nautisme : Le projet ne se limite pas à la rénovation du port actuel. Quelle transformation est envisagée sur le site ?
Céline Le Toux : "Nous avons souhaité travailler avec la collectivité sur un projet global. Aujourd’hui, le port de plaisance occupe essentiellement un bassin, mais un second bassin se trouve juste à côté. Cela ouvre des perspectives beaucoup plus larges.
La partie actuellement dédiée à l’accueil de la plaisance va rester une zone d’accueil de plaisance. Elle dispose déjà d’une aire de camping-cars en complément, et le site est aussi labellisé accueil vélo. Cette base va être modernisée, avec le remplacement complet des pontons et plusieurs aménagements paysagers destinés à améliorer la qualité du site. Mais nous voulons aussi enrichir l’ensemble avec des activités de loisirs, de restauration, des propositions culturelles, bref une offre plus complète autour de l’escale.
Plusieurs appels à projets sont en cours. L’un concerne l’installation d’un hébergement touristique insolite flottant à proximité des pontons. Un autre porte sur l’implantation d’un bateau restaurant sur le bassin voisin. Un projet de base de location de bateaux électriques de promenade est également à l’étude.
Le site accueille déjà un bateau qui propose des concerts de jazz, ce qui montre que cette diversification a déjà commencé. Et tout récemment, un appel à projets a aussi permis de faire émerger l’idée d’une école de navigation. Celle-ci pourra former de nouveaux pratiquants, mais aussi proposer des services utiles aux plaisanciers, par exemple pour les aider dans leurs manœuvres ou leur donner quelques repères techniques lorsqu’ils naviguent de manière occasionnelle. Le nouveau concessionnaire doit être accueilli d’ici la fin de l’année, et l’ensemble de ces projets doit pouvoir se déployer à l’horizon de la haute saison 2027."
Le Figaro Nautisme : Au-delà du seul port de Nancy, quel visage dessine aujourd’hui la boucle de la Moselle ?
Céline Le Toux : "C’est un itinéraire très riche, notamment pour les amateurs de patrimoine. Il y a Toul et sa cathédrale, Liverdun et sa position en hauteur qui surplombe la Moselle, Saint Nicolas de Port et sa basilique, sans oublier Pont à Mousson et son abbaye, accessible avec un petit détour.
On y trouve aussi une grande variété de formats d’escales, entre ports de plaisance, haltes fluviales et sites plus bucoliques. Cette diversité est importante, parce qu’elle permet de passer d’ambiances très naturelles à des étapes plus urbaines, dans un même voyage. C’est précisément ce qui donne du relief à la boucle."
Le Figaro Nautisme : Cette dynamique passe aussi par la mise en valeur de sites ou d’initiatives plus originales le long du parcours. Pouvez-vous nous en dire un mot ?
Céline Le Toux : "Oui, bien sûr. Nous travaillons avec plusieurs collectivités situées sur l’itinéraire pour construire une vision commune et donner davantage de visibilité à cette destination fluviale. Cela a notamment permis de réaliser, avec la communauté de communes de Sarrebourg et la ville de Réchicourt, une fresque monumentale sur le fronton de la grande écluse de Réchicourt.
C’est un ouvrage impressionnant, dans un environnement naturel préservé, au cœur d’un secteur qui relève aussi du parc naturel régional. Cette fresque, qui atteint environ 15 mètres de haut pour près de 400 m², constitue une porte d’entrée très forte sur l’itinéraire. Elle illustre bien cette volonté de créer une vraie expérience touristique, qui ne se limite pas aux seuls équipements portuaires."
Le Figaro Nautisme : Comment les attentes des voyageurs évoluent elles aujourd’hui, et en quoi le fluvial répond-il à ces nouvelles envies ?
Céline Le Toux : "Le tourisme fluvial répond à une aspiration très forte à voyager autrement. Ce n’est pas du tout le même rapport au déplacement que dans un tourisme plus rapide ou plus standardisé. Ici, le voyage compte autant que la destination. On prend le temps, on choisit son rythme, on peut alterner navigation, balades à vélo, découvertes patrimoniales et moments de pause.
Ce n’est pas non plus un tourisme de masse. Il y a une forme de calme, de contemplation, de déconnexion, que recherchent beaucoup de voyageurs aujourd’hui. On le voit aussi avec les pratiques qui se développent sur nos canaux, notamment le cyclotourisme, qui peut très bien se combiner avec le bateau. Certains groupes alternent déjà entre navigation et vélo, et cela correspond bien à l’esprit du lieu.
Même si la fréquentation reste globalement stable et revenue à ses niveaux d’avant Covid, on sent un regain d’intérêt très clair pour ce type de tourisme. Ce que nous observons surtout, c’est une diversification des publics.
Les clientèles rajeunissent. On n’est plus seulement face à l’image un peu classique d’une clientèle retraitée venue du nord de l’Europe. De plus en plus de voyageurs plus jeunes s’intéressent à ces expériences, souvent avec l’idée de ne pas prendre systématiquement l’avion, de privilégier une forme de proximité, de qualité, de déconnexion et de circuit plus local. Il y a un vrai changement de regard sur le voyage."
Le Figaro Nautisme : Cette évolution se ressent elle aussi chez les professionnels du secteur ?
Céline Le Toux : " Oui, et c’est un signal très encourageant. Des loueurs fréquentent déjà Nancy, comme Le Boat ou Navig France, et l’objectif est bien de renforcer encore l’attractivité de la boucle de la Moselle et du port de Nancy pour ces opérateurs.
Nous constatons également un intérêt croissant de la part de sociétés qui réfléchissent à développer des produits de croisière sur le petit gabarit. Ce ne sont pas de grands paquebots, bien sûr, mais des bateaux à passagers adaptés au réseau, autour de 40 mètres. Une nouvelle société doit d’ailleurs expérimenter une première croisière à l’occasion de la Saint Nicolas à Nancy, avant une poursuite envisagée aux beaux jours de 2027. Dans le futur projet du port, un espace est prévu pour accueillir ces unités dans de bonnes conditions."
Le Figaro Nautisme : Que manque-t-il encore, selon vous, pour que cet itinéraire s’impose davantage dans l’esprit du public ?
Céline Le Toux : "Il faut continuer à faire connaître cette destination et à en affirmer l’identité. Aujourd’hui, lorsqu’on pense spontanément au tourisme fluvial en France, on cite souvent le Canal du Midi ou Strasbourg. L’enjeu, pour nous, est justement de faire émerger une alternative crédible, attractive et désirable. Cela passe par la qualité des équipements, mais aussi par une vraie cohérence d’ensemble, par le travail avec les collectivités, par la valorisation du patrimoine, des paysages et des expériences proposées tout au long de la boucle. Il faut que les plaisanciers puissent se dire naturellement : nous avons déjà navigué sur les grands itinéraires connus, pourquoi ne pas venir découvrir maintenant la Lorraine, Nancy et la boucle de la Moselle ?"



