L'enquête Polynésienne - Épisode 10 : un vieux notaire aventureux

Ainsi Abel Tasman a découvert l’angle sud-ouest du triangle polynésien : Aoteaora, « le pays du long nuage blanc », l’île des Maoris, la nouvelle Zélande. Il reviendra à un autre Hollandais de découvrir l’angle sud-est, ce sera quatre-vingt ans plus tard. L’île est nommée par ses habitants : Rapa Nui. Elle est découverte, le dimanche de Pâques 1722.

Qui s’intéresse à l’île de Pâques associe sa découverte à Jacob Roggeveen. Cependant la genèse de l’expédition et les voyages du livre de bord sont par eux-mêmes des aventures à conter. Arent Roggeven, mathématicien, géographe, astronome, est très impressionné par le journal de Schouten paru en 1618, la Terra Australis l’obsède (GRAM). Travaillant, comme cartographe pour la VOC, il conçoit dés 1667 un projet d’expédition à des fins
commerciales… et à la recherche du continent austral bien sur . Le dossier est prêt en 1672,
mais « les circonstances politiques et économiques ne sont pas réunies ». (LMC). Ce scientifique disparait en 1679. Jacob et Jan auront à cœur de mettre les recherches paternelles en application.
 

 

Arent Roggeveen (1601-1679) dont les fils accompliront l’œuvre.
Arent Roggeveen (1601-1679) dont les fils accompliront l’œuvre.© a.jonker@marinemuseum.nl www.marinemuseum.nl

 

Rien ne dessinait Jacob à devenir coureur des océans. Notaire à Middelburg, docteur en droit, il travaille au service juridique de la VOC à Batavia de 1707 à 1714. De retour en Hollande il est contraint, pour des raisons religieuses, de fuir Middelburg. Il parvient à obtenir de la Compagnie Hollandaises des Indes Occidentales, la WIC, concurrente de la
VOC, l’autorisation de rechercher le « Zuiland », la Terra Australis (ZA). D’autant que, depuis 1687 et Edward Davis raconté par Dampier et Wafer, on sait qu’il y a une terre dans le Pacifique Est par 27°Sud, et à environ 500 lieux de la côte chilienne (MJ).
Jacob a 62 ans quand il part du Texel le 1er Aout 1721, Il égale donc le record de Miguel Lopez de Legazpi de 1564, autre découvreur du Pacifique !

 

Au loin non pas Rapanui mais le mont Otemanau qui domine PORAPORA (bora-bora).
Au loin non pas Rapanui mais le mont Otemanau qui domine PORAPORA (bora-bora).© Domaine public : https://www.tahitiphilatelie.pf/produit/tp-2022-30-ans-de-lexpedition-de-jacob-roggeveen-en-polynesie

 

Il se dégage du journal de bord de Jacob Roggeveen la fantaisie et la chaleur d’un document notarié. Nous sommes loin du style imagé de Schouten et de ses croquis, des illustrations de Tasman, ou de l’affection de Queiros. Plus tard, après le succès éditorial de Bougainville, les suiveurs auront à cœur de faire œuvre littéraire, ce qu’atteindront Cook ou Dumont d’Urville. Pour l’heure notre notaire est précis : Latitude, longitude, observation météorologique, déclinaison de la Boussole, tout est quotidiennement et rigoureusement noté. Cette rigueur n’est pas un défaut, elle prouve en tout cas que de grands progrès ont été réalisés pour la détermination de la Latitude, mais aussi de la longitude (du moins jusque Rapa Nui) *. Elle renseigne aussi sur les réunions formelles tenues par les trois capitaines et le commandant de l’escadre, une vraie leçon de décisions collégiales. Et pourtant ce journal a failli disparaitre ! Déçue, exténuée, à cours de vivres, ayant perdu un bateau et une partie des équipages décédés du scorbut ou de maladie (68 sur les 123 marins du Arend), l’expédition de Jacob sera contrainte de faire relâche à Batavia. Chez un compatriote certes, mais un compatriote ennemi. La VOC mettra au cachot les marins de la WIC, saisira les deux navires et confisquera tous les documents de bord. Le journal disparaît en 1725 dans les archives hollandaises… retrouvé en 1836 et publié en 1838, Andrew Sharp en 1970 le réédite en anglais (LMC). Plus loquace est le récit de, Carl Friedrich Behrens, navigateur prussien à bord de l’Afrikaansche Galley, il dressera la carte du voyage (BCF) ! Cornelis Bouman capitaine du Thienhoven publiera aussi ses observations (BC)

Voici le récit (SA) : L’Arend, le Thienhoven, et l’Afrikaansche Galley, pour franchir le Cap Horn sont contraints de descendre du 12 au 16 janvier jusque 60° de latitude Sud (quand même !). On vise ensuite, plein nord, l’ile de Mocha, par 38° Sud à quelques milles des côtes chiliennes, il faut ravitailler. Déception : la houle déferle, l’île n’offre rien de substantiel. On se résout, le 18 février, à faire route vers Juan Fernandez atteint le 25 du même mois. L’escale est profitable : on carène, on approvisionne, et on repart le 17 mars, bien décidés à se caler sur le 27eme parallèle sud et « l’île de sable » d’Edward Davis, promesse de la Terra Australis.
Un oiseau, probablement une frégate, le 29 mars, on veut y croire.
 

 

La Pérouse à RapaNui en 1786. Domaine Public.
La Pérouse à RapaNui en 1786. Domaine Public.© https://www.laperouse-france.org/fr/2025/12/laperouse-a-rapa-nui-nom-autochtone-de-lile-de-paques .

 



Le dimanche 5 avril 1722, jour de Pâques, dans l’après-midi, l’Afrikaansche Galey, fait donner du canon pour signaler qu’une terre est en vue, il fait mauvais, il pleut. On met en panne en attendant le lendemain. On mouille dans les récifs coralliens, de nombreux canots rejoignent les navires. Suit alors la relation stéréotypée de la rencontre avec les « indiens » : chapardage à bord, débarquement de la troupe étrangère, accueil de la population peu hostile au début, échauffourée sur un malentendu, on tire du fusil, des polynésiens tombent, on se rabiboche. (CD).

La déception est grande, ce n’est pas la Terra Australis, l’île est petite, sans ressource, le mouillage peu sûr. On repart le 12 avril. Non sans s’être étonné des Moai, qu’on ait pu dresser de telles monumentales statues sur une île sans arbre, et s’interroger sur les mœurs polynésiennes : « …nous pouvions en conclure que ces îliens faisaient un usage commun de ce qu’ils possédaient. Les dimensions et le petit nombre de huttes révélaient que beaucoup vivaient et dormaient ensemble dans une grande hutte, mais partant de cette observation, en déduire le partage des femmes entre eux serait une accusation légère et diffamatoire » (SA) Succulente hypocrisie protestante.
 

 

La patate douce, racine américaine..
La patate douce, racine américaine..© Illustration botanique, Étienne Denisse : Flore d'Amérique, dessinée d'après nature sur les lieux, Paris 1843. Domaine public. W

 



Behrens fait une observation qui lui semble anodine : « Ces poules ressemblent à celles de l'Europe. Ils les avoient accompagnées de racines rouges & blanches, & d’une grande quantité de pommes de terre, dont le goût est à peu près comme celui du pain, aussi ces Insulaires s'en servent- ils à sa place » (BCF). Dans le récit de Roggeveen, ces aliments sont appelés pattades. Mais pour ce qui nous intéresse, la description n’est pas du tout anodine. Ces patates sont des patates douces (Kumara en polynésien), un féculent d’Amérique du sud (ipomoea batatas). La conclusion s’impose : les habitants de l’île abordée par l’expédition Roggeveen ont donc été en contact direct ou indirect avec l’Amérique du Sud avant d’être « découverts » par les Européens. C’est d’ailleurs elle, cette patate douce, dispersée dans toute la Polynésie, qui déclenchera, au XXème siècle, les recherches supposant les contacts des polynésiens avec l’Amérique pré colombienne. C’est un indice majeur.
Avouez que vous ne vous y attendiez pas ! Moi non plus d’ailleurs !

Bouman note une semaine après leur arrivée à Rapanui :
12 April We are in great danger afbeing shipwrecked but by God's grace we fortunately escape from this peril. Winds : N., NW, W, SW, SSW” (BC).
Il est temps de partir de l’île de Pâques !

A SUIVRE…

* La longitude est un peu déconcertante : « À partir du XVIe siècle, les puissances européennes choisissent un méridien d'origine qui leur est propre : l'île de Terceira aux Açores pour le Portugal, Tolède pour l'Espagne, Tenerife aux Canaries pour les Pays-Bas »**.L’avantage est de brouiller les cartes, au sens propre, pour les nations navigantes concurrentes qui ne savent pas qu’elle est le zéro de référence… Pour les Français la longitude zéro est fixée sur la plus occidentale des îles canaries : « l’île de Fer » : Hiero. Le choix des hollandais est très judicieux, le mont Teide est le point culminant d’Espagne : 3715 mètres
…sur l’île de Tenerife. C’est un amer très remarquable. De plus c’est la porte des mers du Sud. Ce qui nous apparait de surcroit comme une bizarrerie est que cette longitude est calculée en sens anti horaire, vers l’Est donc, et sur 360°. Ainsi dès que l’on fait route à l’ouest de Tenerife la longitude diminue et passe de 360°à 359°.
Comme le Teide est à 016°38’W du méridien de Greenwich il faut, pour converser des longitudes hollandaises vers celles de Greenwich, appliquer la correction suivante : retirer la longitude hollandaise de (360°+16°38’).
Par exemple l’île de Pâques est à 266° l hollandaise soit 360°+16°38’-266°= 110°38’ l de Greenwich.
** https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9ridien_de_Ferro

(GRAM) Roggeveen, Arent in Georaphicus rare antique maps, 923 Putman Ave Brooklin, NY 11221 https://www.geographicus.com/P/ctgy&Category_Code=roggeveenarent

(LMC) Laroche, Marie Charlotte. Circonstances et vicissitudes du voyage de découverte dans le Pacifique Sud de l'exploration Roggeveen 1721-1722 Journal de la Société des Océanistes Année 1982 74-75 p19- 23 https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2493

(ZA) Jacob Roggeveen in Zeeuwse Ankers nl https://www.zeeuwseankers.nl/fr/histoire/jacob-roggeveen-fr


(MJ) Maloigne, Jack. Jacob Roggeveen . http://www.ile-de-paques.com/Jacob_Roggeveen_par_Jack_Maloigne.htm

(BCF) Behrens,Carl Friedrich.« Histoire de trois vaisseaux envoyés par la Compagnie des Indes Occidentales des Provinces-Unies… » à la Haye en 1739, https://www.google.fr/books/edition/Histoire_de_l_Expedition_de_Trois_Vaisse/iWtXAAAAcAAJ?hl=fr&gb pv=1&dq=inauthor:%22Jacob+Roggeveen%22&printsec=frontcover

(BC) Bouman, Cornelis. The Complete Journal of Captain Cornelis Bouman, Master of the ship Theinhoven… Translation by Herbert von Saher Rapa Nui journal, Vol 8 (4) December 1994, https://evols.library.manoa.hawaii.edu/server/api/core/bitstreams/c647a63f-29e1-484f-a106-a5c9bbfa045c/content

(SA) Sharp, Andrew. The journal of Jacob Roggeveen Oxford University Press 1970 https://archive.org/details/jpurnalofjacobro0000andr/page/90/mode/2up

(CD) Chaurier, David. La découverte de l’île de Pâques. : Histoire Odyssée. https://www.histoireodyssee.com/2025/04/20/la-decouverte-de-lile-de-paques/

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.