
Figaro Nautisme : Pouvez-vous présenter le programme Under The Pole ? Quelles sont vos missions ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "Nous avons fondé Under The Pole en 2008, mon mari Ghislain Bardout et moi-même. Après près de 10 années en Arctique, Under The Pole est aujourd’hui un programme d’exploration qui allie expéditions innovantes à travers le monde, appui à la recherche scientifique et sensibilisation, au service d’une meilleure connaissance et de la préservation des océans.
Dans un contexte alarmant de pression anthropique sur l’environnement, en particulier sur les écosystèmes marins, nous menons des expéditions scientifiques de plongée profonde dans des régions du monde isolées et prioritaires pour la conservation de l’Océan."
Le programme DEEPLIFE est dirigé en collaboration avec le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et mené avec un consortium scientifique international.
Nous pensons que la connaissance n’a de sens que si elle est partagée, notre finalité est donc de « rendre visible l’invisible » : diffuser les connaissances acquises et porter des recommandations par des actions d’éducation des jeunes, de sensibilisation du grand public et des instances décisionnelles aux enjeux et aux mesures de protection."
Figaro Nautisme : Under The Pole IV Deeplife, pouvez-vous nous présenter ce programme (objectifs, expéditions passées, résultats) ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "S’appuyant sur son expérience des expéditions, de la plongée scientifique profonde dans des zones difficiles d’accès, Under The Pole a démarré le programme de recherche DEEPLIFE 2021-2030, consacré à l’exploration de la zone mésophotique (30-200 mètres) des océans jusqu’à 200 m de profondeur, à des fins de connaissance scientifique et de préservation. Ce programme est un projet officiel de la Décennie des Nations Unies au service des sciences océaniques et du développement durable.
L’objectif scientifique de DEEPLIFE est de découvrir la vie marine de la zone profonde, dans les océans du monde entier, pour identifier sa vulnérabilité aux changements climatiques et proposer in fine des mesures adéquates de gestion et de préservation.
Si en milieu terrestre, le rôle-clé des forêts dans la préservation de la biodiversité et la régulation du climat est bien connu, il existe des habitats équivalents en milieu marin appelés forêts animales marines. Construites par des animaux, tels que les coraux, les gorgones, les éponges, elles ont un rôle écologique important pour les écosystèmes. Elles créent des habitats complexes en trois dimensions et changent les conditions environnementales (microclimat dans la forêt), formant de véritables havres de biodiversité (du microorganisme aux grands prédateurs). La zone mésophotique présente des conditions optimales au développement de ces forêts, et à l’échelle des océans, elles pourraient s’avérer aussi essentielles que les forêts équatoriales à la préservation de la biodiversité."
Plonger à ces profondeurs nécessite une expertise particulière et des moyens de pointe. De ce fait, l’exploration scientifique de cette zone n’en est qu'à ses débuts, bien qu’essentielle et présentant un potentiel de découvertes exceptionnelles. Ainsi, le modèle de collaboration associant le savoir-faire d’Under The Pole à celui des scientifiques constitue une réponse à la juste connaissance des océans.
DEEPLIFE fait suite à la mission « DEEPHOPE » (UTP/CRIOBE/CNRS) – portant sur les récifs coralliens profonds entre 0 et -174 m de profondeur – qui a été réalisée sur 12 îles des 5 archipels polynésiens, entre juillet 2018 et juin 2019. Après 1000 plongées, la constitution de la plus grande collection de coraux mésophotiques du monde, la découverte de nouvelles espèces de coraux et la remontée de l’échantillon de corail le plus profond du monde de -172 m aux Gambier, ce programme scientifique a permis de développer une vision nouvelle du récif.
Dans un contexte où les récifs coralliens de surface sont gravement menacés, les nombreuses publications scientifiques suite au programme DEEPHOPE montrent l’importance et la richesse de ces écosystèmes profonds."
Figaro Nautisme : Comment définissez-vous vos zones d'expédition ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "Nous les choisissons avec nos deux directeurs scientifiques, Laetitia Hédouin et Lorenzo Bramanti, tout deux chercheurs au CNRS.
Nos choix se font sur des zones diverses (zones polaires, tempérées et tropicales) pour étudier des écosystèmes différents, en partenariat avec des équipes de chercheurs locaux.

Par exemple, en Grèce, nous collaborerons avec l’ONG Archipelagos. Cela peut être des zones que l’on soupconne prometteuses ou d’autres qui pourraient être vulnérables et où il y a un enjeu fort de conservation."
Figaro Nautisme : Qui embarquent à bord pour réaliser ces missions ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "En expédition, sur le WHY, nous rassemblons une équipe pluridisciplinaire : marins, plongeurs profonds, mécanicien, cuisinier, vidéaste, photographe, médecin, scientifique, artiste et même une institutrice pour nos deux enfants qui ont toujours embarqué avec nous. En général, il y a un mélange d’équipiers qui connaissent très bien le fonctionnement d’Under The Pole et quelques nouvelles recrues à chaque nouvelle mission. Nous attachons beaucoup d’importance à l’état d’esprit des personnes qui postulent pour embarquer : la vie à bord est très exigeante mêlant une forte promiscuité et une charge de travail importante.
L'ambiance a toujours été bonne et familiale en expédition et c’est très important car c’est ce qui fait en grande partie la réussite d’une mission !
Le travail de l’ombre reste néanmoins primordial à la réussite de nos objectifs. Pour cela, nous avons une équipe à terre, basée à Concarneau, qui gère l’administratif, la communication, la sensibilisation, le plaidoyer, la recherche de partenaires…"
Figaro Nautisme : Vous avez deux navires : le WHY et le WHY NOT, pouvez-vous les présenter ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "Le WHY est une goélette d’expédition en aluminium de 19,5 mètres que nous avons acheté en 2013. Nous l’avons aménagé pour nos besoins, avec le plus de stockage possible, deux congélateurs pour la nourriture et les échantillons scientifiques, deux poêles pour le chauffage en région polaire. Nous pouvons y vivre à 12 adultes et deux enfants. Elle est facilement manoeuvrable. Elle a connu un hivernage dans les glaces du Groenland (5 mois), tempêtes et forte mer et nous nous sommes toujours sentis en sécurité à son bord.
Le WHY NOT est un projet pour lequel nous recherchons les financements. Nous avons travaillé deux ans avec des architectes et un chantier sur les plans de cette goélette. En particulier, il permettrait d’avoir un caisson de recompression à bord, un semi-rigide de plongée de 6,5 mètres, des laboratoires scientifiques et d’embarquer plus de monde. C’est le bateau idéal pour conduire nos recherches. En attendant de pouvoir lancer sa construction, nous nous adaptons en ayant recours à un autre bateau quand nous sommes trop nombreux.
En Grèce, c’est le We Explore du navigateur Roland Jourdain qui nous rejoindra pour trois semaines !"
Figaro Nautisme : Le WHY est parti de Concarneau il y a quelques jours pour une nouvelle mission : laquelle ?
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT : "Nous partons pour six mois de mission en Méditérannée, en Grèce, France et Italie, où nous déploierons les protocoles de DEEPLIFE.
En 2022 et 2023, nous avons étudié les forêts marines au Svalbard (première forêt marine découverte en Arctique), aux îles Canaries et aux Caraïbes (Guadeloupe).
Une partie de DEEPLIFE est dédiée à l’exploration et une autre revient sur des sites étudiés une première fois pour comparer les résultats dans le temps.
Ainsi, en 2025, nous retournerons aux Caraïbes pour replonger en Guadeloupe mais aussi explorer d’autres sites sur de nouvelles îles. Nous naviguerons probablement vers le Pacifique ensuite."
À travers leurs expéditions et leurs partenariats scientifiques Emmanuelle Périé-Barbout, son mari et leur équipe ont ouvert de nouvelles perspectives sur la vie marine et ont inspiré un large public à agir pour la préservation de ces écosystèmes fragiles. Leurs projets, tels que DEEPLIFE, promettent de continuer à repousser les limites de la recherche océanographique et à sensibiliser le monde à l'importance cruciale de la préservation de nos océans.