
Un départ enfin donné dans de bonnes conditions
La flotte de la Cap-Martinique 2026 a officiellement pris le large ce lundi 21 avril à 17h, après un report de 24 heures imposé par la situation météo au large du cap Finisterre. Initialement prévu dimanche à 15h, le départ a été décalé par précaution, une décision qui a permis d’éviter aux concurrents une entrée trop brutale dans une zone connue pour la rudesse de ses conditions. En baie de Quiberon, le contraste était saisissant. Dans le cadre lumineux du Morbihan, entre rivages encore très animés et derniers regards échangés sur les pontons, les 76 marins engagés ont pu quitter La Trinité sur Mer dans des conditions nettement plus favorables. Le vent d’est, régulier et bien installé, la mer peu agitée et la bonne visibilité ont offert une mise en route fluide à l’ensemble de la flotte. Un départ propre, lisible, sans désordre, qui a permis à chacun de rapidement trouver son tempo.
Ce répit n’a toutefois rien d’un long fleuve tranquille. Dès les premières heures de course, les équipages savent qu’ils vont entrer dans le vif du sujet. La descente vers le golfe de Gascogne, puis vers le cap Finisterre, doit se faire avec un vent appelé à se renforcer nettement, jusqu’à 35 à 40 nœuds en rafales dans certaines zones. C’est dans cette première séquence que les premiers écarts pourraient déjà se creuser. François Séruzier, directeur de course, ne laissait d’ailleurs guère de place au doute avant le coup d’envoi : le report était selon lui la bonne décision, tant les conditions au cap Finisterre restaient violentes, avec des mers croisées potentiellement dangereuses. Selon lui, la stratégie allait véritablement commencer dans le golfe de Gascogne, au moment où le vent monterait franchement et où la flotte commencerait à se disperser.
45 bateaux, 76 marins et une flotte très ouverte
Cette 3ᵉ édition confirme la montée en puissance de l’épreuve. Avec 45 bateaux au départ, 14 skippers en solitaire, 31 équipages en double et 76 marins engagés, la Cap-Martinique affiche un plateau dense, varié et de plus en plus affûté. C’est l’une des marques de cette course : elle réunit à la fois des amateurs très investis, des marins aguerris, des habitués du large et des profils qui découvrent encore l’exercice de la transatlantique en course. Cette diversité nourrit l’intérêt sportif de l’épreuve. Car si la traversée reste une aventure humaine majeure, elle est aussi devenue une vraie confrontation entre projets bien préparés, bateaux optimisés et choix de navigation parfois décisifs. Le niveau général continue de progresser, et cette édition 2026 pourrait bien être l’une des plus disputées depuis la création de la course.
L’un des grands sujets de cette année concerne l’arrivée du JPK 10.50, dernier modèle du chantier de Jean Pierre Kelbert. Le constructeur prend lui même le départ à bord de l’un de ses bateaux, tandis que plusieurs skippers bien connus s’alignent également sur cette carène. Parmi eux, Alex Ozon, vainqueur de la 1ʳᵉ édition en solitaire et détenteur du record de la course, fera partie des concurrents très observés. Jean François Hamon, déjà monté sur le podium en solo lors de la dernière édition, sera lui aussi au départ sur ce modèle. Face à cette nouvelle génération, la réplique s’organise. L’architecte naval Sam Manuard prendra le départ en double sur un Pogo RC, un bateau qu’il a lui même dessiné, avec l’ambition claire de rivaliser, notamment aux allures portantes. Mais la richesse de la Cap-Martinique réside justement dans le fait qu’elle ne se résume pas à un affrontement entre unités dernier cri.
Une course où les anciens bateaux gardent toutes leurs chances
La Cap-Martinique se dispute en temps compensé. C’est un élément central pour comprendre l’équilibre de la flotte et l’incertitude qui entoure les classements. Dans ce format, les bateaux les plus récents et les plus performants sur le papier ne sont jamais assurés de l’emporter. Des unités plus anciennes, mais parfaitement exploitées, peuvent encore jouer les premiers rôles. Des Figaro 2, des JPK 10.10 ou encore des Sun Fast 3200 conservent ainsi de solides arguments. Dans une traversée de cette longueur, la maîtrise du bateau, la capacité à maintenir un rythme juste, la qualité des choix météo et l’endurance des marins pèsent souvent autant que le potentiel pur de la carène.
Les conditions attendues pourraient d’ailleurs favoriser cette lecture très ouverte de la course. Le système de temps compensé a toutes les chances de produire des écarts serrés et des classements mouvants, d’autant que le parcours a été ajusté pour tenir compte de la situation météorologique. Dans ce contexte, la hiérarchie s’annonce plus floue que jamais. Entre innovations architecturales, expérience du large, gestion de l’effort et sens tactique, la vérité du large pourrait se jouer sur une accumulation de détails.
Des profils très différents réunis par le même cap
Au sein de la flotte, les trajectoires humaines racontent aussi une grande partie de l’âme de cette course. Certains concurrents connaissent l’épreuve par cœur, à l’image de Philippe Gaudru, engagé pour la 3ᵉ fois sur la Cap-Martinique et déjà fort de 6 traversées de l’Atlantique. D’autres se présentent avec le mélange d’enthousiasme et de prudence propre aux premières grandes aventures océaniques. Philippe Gaudru résumait bien cet état d’esprit avant le départ. Il s’attend à un début de course particulièrement rapide et reconnaît partir avec une certaine appréhension. Son objectif reste simple et lucide : terminer, en gardant le bateau et l’homme en bon état. Le souvenir de sa dernière arrivée en Martinique, entre effondrement émotionnel et joie retrouvée sur les pontons autour d’un ti punch, dit tout de l’intensité de l’épreuve.
En double, les enjeux sont différents mais tout aussi exigeants. La performance passe par la coordination, la gestion de la fatigue et l’organisation du bord sur la durée. Greg Bulckaert et Mathieu Philippe en donnent une image très concrète. Pour eux, être prêts sur la ligne de départ constitue déjà une première victoire, d’autant plus qu’ils mènent ce projet en amateurs, en parallèle de leur activité professionnelle. Leur engagement prend aussi une dimension supplémentaire puisqu’ils naviguent pour l’association Les Savateuses, qui défend la place des femmes dans les sports de combat. La jeunesse sera également au rendez vous avec Jean Gabriel et Timothée, 22 ans et 21 ans, benjamins de la course. Pour eux, cette première transat a la saveur d’un rêve d’enfance devenu réalité. Ils abordent l’épreuve avec prudence pour préserver le bateau, mais aussi avec une ambition sportive assumée. Leur projet s’inscrit lui aussi dans une démarche engagée, puisqu’ils courent pour l’association Affûté, qui accompagne les jeunes en situation de handicap vers l’emploi.
Autre duo à suivre, l’équipage franco britannique formé autour de Joe Lacey, membre actif du RORC. Leur objectif est clair : viser le top 5, voire le podium. Au delà de la dimension sportive, leur histoire de bord apporte une note singulière à cette édition, entre vie de famille construite dans un autre pays et bilinguisme permanent à bord, avec une large domination de l’anglais dans les échanges du quotidien.
Un parcours rallongé et encore plus tactique jusqu’à Fort de France
Le tracé 2026 ne ressemble pas tout à fait à celui initialement envisagé. Les skippers ne devront pas parcourir 3 800 milles nautiques, mais plus de 4 000. Ce rallongement est directement lié aux choix opérés pour contourner les difficultés météo annoncées. Avant de mettre le cap vers le large, les concurrents doivent désormais aller chercher une bouée positionnée à l’est du golfe de Gascogne, au niveau de l’estuaire de la Gironde. Ce passage obligé rebat les cartes du début de course, en imposant une trajectoire plus contrainte avant la descente vers le cap Finisterre.
Plus loin sur le parcours, un autre point de passage stratégique attend la flotte : l’île de Porto Santo, dans l’archipel de Madère, à laisser à tribord avant de plonger vers les alizés et la longue route vers les Antilles. Ce dessin de course ajoute encore à la complexité de l’exercice. Il oblige les marins à penser en permanence à plusieurs échelles : la sécurité immédiate, l’efficacité du placement, la gestion du matériel, mais aussi l’anticipation de la bascule vers un régime plus classique de transatlantique. Cette Cap-Martinique 2026 s’ouvre donc sur un paradoxe très séduisant. Le départ a été donné dans une baie de Quiberon presque idéale, sous un ciel et une mer accueillants, mais la suite s’annonce autrement plus rugueuse. Derrière les images de départ et l’émotion des pontons, la course entre déjà dans sa vérité : celle d’une traversée longue, exigeante, technique, où rien ne sera donné. Entre Quiberon et Fort de France, l’Atlantique a encore tout à dire.
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