Née en 1970 sous le nom de Course de l’Aurore, La Solitaire du Figaro s’est imposée comme l’un des grands rendez-vous de la voile française. Course en solitaire, par étapes, sans assistance, elle a vu passer plusieurs générations de marins et contribué à faire émerger quelques-uns des plus grands noms de la course au large. Son histoire est celle d’une épreuve devenue culte, à la fois laboratoire de talents, école d’exigence et révélateur de champions.

Une course née d’une idée simple et redoutable
Quand la première édition est lancée en 1970, l’ambition est déjà claire. Jean Louis Guillemard et Jean Michel Barrault veulent créer une course en solitaire par étapes, sans assistance, ouverte aussi bien aux professionnels qu’aux amateurs. À l’époque, l’épreuve s’appelle encore la Course de l’Aurore, du nom du journal organisateur. Le principe paraît limpide, mais il contient déjà tout ce qui fera la force de la course : naviguer seul, tenir dans la durée, enchaîner les décisions sans relais possible, et accepter qu’une erreur minime puisse peser très lourd au classement général. La toute première édition est remportée par Jean François Coste, premier nom inscrit au palmarès d’une course appelée à devenir mythique. Ce premier vainqueur ne symbolise pas seulement un succès sportif : il ouvre une lignée de marins pour qui la Solitaire sera bien plus qu’une ligne sur un CV. Très vite, l’épreuve gagne une réputation de course rude, complète, formatrice, où le talent brut ne suffit pas sans endurance, lucidité et sens tactique.
1980, le passage sous la bannière du Figaro
Le premier grand tournant intervient en 1980, lorsque Le Figaro rachète l’événement. La Course de l’Aurore devient alors La Solitaire du Figaro, nom qu’elle portera durablement avant d’évoluer plus récemment en Solitaire du Figaro Paprec. Ce changement de bannière n’est pas qu’un détail d’organisation : il marque l’entrée de l’épreuve dans une autre dimension médiatique et sportive. Le nombre de concurrents augmente, la notoriété progresse et la course s’installe comme un rendez-vous majeur de la saison nautique française. Dans ces années-là, la Solitaire commence vraiment à construire sa légende. Le palmarès se remplit de noms appelés à compter dans la voile française. Philippe Poupon, vainqueur en 1982, fait partie de ceux qui donnent encore plus de prestige à l’épreuve. Puis viennent d’autres profils marquants, capables de faire de la régularité une arme absolue sur plusieurs étapes.

Une course qui s’est bâtie sur l’égalité sportive
À ses débuts, la course accueille différents types de bateaux. Mais l’histoire de la Solitaire est aussi celle d’une recherche constante d’équité entre les concurrents. Jusqu’en 1990, elle se dispute sur des half tonners. En 1990, une partie de la flotte navigue déjà sur le Figaro Bénéteau, puis 1991 marque une étape décisive : la monotypie est pleinement instaurée avec le Figaro Bénéteau 1, dessiné par le groupe Finot et Jean Berret. Désormais, tous les marins se battent sur le même support, ce qui renforce encore l’idée que la différence se fait d’abord sur l’eau, dans la tête et dans les choix du skipper. Cette évolution change profondément la lecture sportive de la course. La vitesse pure du bateau compte moins que la capacité à exploiter un monotype sans faute, à bien dormir quand il faut, à attaquer au bon moment et à préserver sa trajectoire sur plusieurs jours. C’est précisément ce qui va faire de la Solitaire du Figaro l’une des épreuves les plus respectées du circuit français. Gagner ici signifie être complet. Briller ici signifie, très souvent, être promis à une grande carrière.
Des vainqueurs qui racontent l’histoire de la course au large française
L’histoire de la Solitaire du Figaro se lit aussi à travers son palmarès. Certains noms y apparaissent une fois, d’autres plusieurs, mais tous disent quelque chose de l’exigence de la course. Après Jean François Coste en 1970 et Philippe Poupon en 1982, d’autres grands navigateurs s’imposent au fil des décennies et ancrent encore davantage la course dans le haut niveau.
Michel Desjoyeaux y laisse une empreinte majeure avec 3 victoires, en 1992, 1998 et 2001. Armel Le Cléac’h en fait autant en 2003, 2010 et 2011. Yann Eliès réussit lui aussi à inscrire son nom 3 fois au palmarès, en 2004, 2012 et 2013. Jérémie Beyou rejoint ce cercle très fermé avec des succès en 2005, 2014 et 2016. Cette répétition au sommet dit beaucoup : la Solitaire n’est pas une course que l’on gagne par hasard. Y triompher plusieurs fois relève de la maîtrise. D’autres dates comptent également. Jean Le Cam remporte l’épreuve en 1994, preuve que la Solitaire a toujours été un terrain d’expression pour les marins capables de sentir la mer mieux que les autres. Plus récemment, Sébastien Simon s’impose en 2018, dernière édition courue sur le Figaro Bénéteau 2, tandis que Yoann Richomme gagne en 2019, première année disputée sur le nouveau bateau à foils.
2003, puis 2019 : deux révolutions de bateau
Un autre grand repère de l’histoire de la course arrive en 2003, avec l’entrée en scène du Figaro Bénéteau 2, dessiné par Marc Lombard. Plus long et plus puissant que son prédécesseur, il devient pendant 16 saisons le support de référence de l’épreuve. Toute une génération de skippers va s’y former, y souffrir, s’y révéler, parfois s’y imposer avec autorité. Cette longue période contribue beaucoup à fixer dans l’imaginaire collectif l’image moderne de la Solitaire du Figaro. Puis vient 2019, année charnière. La course adopte le Figaro Bénéteau 3, présenté comme le premier monotype à foils de série au monde. Le changement n’est pas anecdotique. Il modifie le comportement du bateau, augmente les vitesses, accentue les exigences physiques et rend certains écarts encore plus brutaux lorsqu’un marin enchaîne les bons choix. L’arrivée de ce support ouvre une nouvelle ère, plus technique encore, sans rien enlever à l’ADN de la course : même bateau pour tous, même mer pour chacun, et toujours cette obligation de décider seul.

Une course française, mais largement ouverte sur l’Europe du large
Historiquement, la Solitaire prend son départ de France, avec un parcours total situé en général entre 1 500 et 2 000 milles nautiques. Mais sa géographie dépasse souvent les seules côtes françaises. Au fil des éditions, elle a conduit les skippers vers l’Espagne, l’Irlande ou la Grande Bretagne, en naviguant dans des zones où s’additionnent courants, trafic maritime, changements météo rapides et options tactiques parfois déterminantes.
C’est aussi ce qui fait sa singularité. La Solitaire n’est pas une simple course côtière, ni une longue transat en solitaire. Elle impose une succession de manches où chaque départ relance l’histoire, mais où le classement final récompense surtout la constance. Il faut savoir revenir, réparer mentalement une étape moyenne, repartir vite, ne pas se laisser décrocher. En cela, elle ressemble davantage à une épreuve d’usure et de précision qu’à une course fondée sur un seul grand coup tactique.
Une fabrique à champions, et bien plus encore
La force de la Solitaire du Figaro est là : elle fabrique des marins complets. Beaucoup de ses vainqueurs ou de ses grands animateurs ont ensuite brillé sur le Vendée Globe, la Route du Rhum ou d’autres grandes classiques de la course au large. Ce n’est pas un hasard. La Solitaire oblige à penser juste, barrer proprement, dormir peu mais bien, encaisser la fatigue et rester compétitif jour après jour. Peu d’épreuves résument à ce point tout ce que la navigation en solitaire exige d’un marin. Plus de 50 ans après sa création, elle conserve cette place à part. Elle n’est pas seulement un monument du calendrier français. Elle reste une référence, un passage déterminant, une course dont le palmarès raconte en creux une large partie de l’histoire de la voile en solitaire en France. Entre Jean François Coste, premier vainqueur en 1970, et les champions de l’ère moderne comme Armel Le Cléac’h, Yann Eliès, Jérémie Beyou ou Yoann Richomme, une même ligne se dessine : celle d’une épreuve qui récompense les marins les plus solides, les plus réguliers et les plus complets.

Une légende qui continue d’écrire la suite
Si la Solitaire du Figaro reste si respectée, c’est parce qu’elle a su évoluer sans perdre son âme. Son nom a changé, ses bateaux aussi, son format s’est adapté, mais le cœur de la course est resté intact : seul à bord, sans assistance, sur un parcours exigeant, face à des adversaires équipés du même bateau. Dans un sport où les écarts de budget et de technologie peuvent parfois écraser la lecture sportive, la Solitaire continue de défendre une idée forte de la compétition : à la fin, ce sont encore le marin, sa lucidité et sa tenue dans l’effort qui font la différence.
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