Navigation électronique : le piège des zones mal cartographiées

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Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Le GPS sait presque exactement où se trouve votre bateau. Mais sait-on avec la même précision où se trouve le récif affiché sur l’écran ? Dans certaines régions de grande croisière, la réponse est non. Cartes établies à partir de sondages anciens, erreurs de datum, récifs approximativement positionnés et fonds encore mal connus peuvent donner une illusion dangereuse de précision. Dans ces zones, l’image satellite, le sondeur, l’observation visuelle et surtout la connaissance locale redeviennent essentiels.

Si vous avez déjà navigué dans des zones éloignées de l’Europe, vous avez peut-être rencontré ce type de situation : vous approchez d’un atoll isolé – par exemple du Pacifique ou des Seychelles. Le ciel est dégagé, la mer calme et le GPS annonce votre position avec une précision de quelques mètres. Sur le traceur, le bateau avance exactement sur la route préparée la veille. Tout semble parfaitement maîtrisé. À un détail près : devant l’étrave apparaît une ligne blanchâtre. Quelques secondes plus tard, elle devient incontestablement un récif. Le traceur, lui, continue d’affirmer que vous naviguez en eau libre et que le récif se trouve à 2 milles sur votre tribord. Hallucination ? Problème de géolocalisation ? Panne du GPS ? Probablement pas. Le bateau se trouve sans doute exactement là où l’électronique le situe. Le problème est ailleurs : le récif n’est peut-être pas exactement là où la carte prétend qu’il se trouve. Voilà tout le paradoxe de la navigation moderne dans certaines régions reculées. Nous n’avons jamais connu notre position avec autant de précision, mais cela ne signifie absolument pas que nous connaissons avec la même précision la position des dangers qui nous entourent.

Un écran précis ne signifie pas une carte précise

Un GPS moderne peut déterminer la position du bateau à quelques mètres près dans de bonnes conditions. La petite icône représentant votre voilier se déplace donc avec une fluidité et une précision impressionnantes sur l’écran et tout pousse à lui faire confiance. Mais cet écran superpose en réalité deux informations très différentes : votre position actuelle, obtenue par satellite, et une représentation des côtes, des fonds et des dangers issue de relevés hydrographiques parfois très anciens. Dans certaines régions du monde, les profondeurs figurant aujourd’hui sur une carte électronique reposent encore partiellement sur des sondages effectués au XIXe siècle ou au début du XXe siècle. À l’époque, les hydrographes mesuraient la profondeur avec des lignes lestées et déterminaient leur position avec les instruments disponibles. Leur travail était remarquable, mais ils ne disposaient évidemment ni du GPS ni des sondeurs multifaisceaux modernes capables de balayer de larges portions du fond marin. Les sondages étaient effectués suivant des lignes parfois espacées de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de mètres. Entre deux passages du navire hydrographique pouvait donc très bien se trouver une tête de roche ou un massif corallien jamais détecté. Le danger n’est alors pas mal représenté, il peut tout simplement n’avoir jamais été repéré.

Le mystérieux problème du datum

À cette incertitude liée aux relevés s’ajoute un autre sujet : le datum. Le terme paraît réservé aux hydrographes, mais tout navigateur hauturier devrait en comprendre le principe. Pour indiquer une latitude et une longitude, il faut commencer par définir mathématiquement la forme de la Terre et un système de référence permettant d’y placer des points. C’est ce que l’on appelle un datum géodésique. Les GPS modernes utilisent aujourd’hui un système mondial extrêmement précis. Mais de nombreuses cartes anciennes ont été établies à partir de références géodésiques locales différentes. Résultat : deux coordonnées apparemment identiques peuvent ne pas correspondre exactement au même endroit si elles sont exprimées dans deux datums différents. Selon les régions, le décalage peut atteindre plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de mètres. Encore une fois, cela n’a presque aucune importance lorsque l’on navigue au large. Mais dans une passe, 150 mètres peuvent représenter toute la largeur du chenal…

Quand le bateau navigue sur la terre

Les navigateurs au long cours connaissent bien cette scène : regarder leur traceur annoncer que le bateau est en train de traverser une île alors qu’ils naviguent tranquillement dans plusieurs mètres d’eau. Dans certains archipels du Pacifique, de l’océan Indien ou d’Indonésie, le phénomène n’est pas exceptionnel. Des équipages racontent régulièrement avoir observé leur trace GPS traverser un récif ou passer sur la terre ferme alors que leur bateau se trouvait parfaitement au centre d’un chenal. Le premier réflexe consiste évidemment à soupçonner le GPS. Mais lorsqu’une succession de bateaux équipés de récepteurs différents constate exactement le même décalage, la carte devient la principale suspecte. Le GPS sait où se trouve le bateau. C’est la représentation cartographique qui peut être décalée.

Le traceur n’est pas toujours coupable

Les accidents survenus à des bateaux parfaitement équipés ont rappelé à plusieurs reprises une autre faiblesse de la cartographie électronique : son affichage. Selon le niveau de zoom choisi, certains dangers peuvent apparaître plus ou moins clairement. Une tête de roche parfaitement visible lorsque l’on zoome fortement peut devenir pratiquement invisible lorsque l’on prépare une route à grande échelle et c’est l’un des pièges classiques du traceur. On prépare une traversée en regardant une zone large, on place une route entre deux points et l’on oublie ensuite de vérifier chaque portion à une échelle plus détaillée. Le problème n’est plus ici l’exactitude du GPS ni celle du relevé hydrographique. C’est la manière dont le navigateur utilise son outil. L’électronique n’a jamais supprimé la nécessité de contrôler sa route.

L’image satellite a changé la grande croisière

Depuis quelques années, un autre outil s’est imposé chez les navigateurs qui fréquentent les zones isolées : l’image satellite. Dans une eau claire et peu profonde, une photographie prise depuis l’espace permet parfois de distinguer avec une précision impressionnante la forme d’un récif, une passe, une langue de sable ou des pâtés coralliens. Lorsque la carte hydrographique paraît approximative, la comparaison peut être spectaculaire. Une île représentée légèrement trop à l’est sur la carte apparaîtra immédiatement décalée lorsqu’on la compare avec une image correctement géoréférencée. Dans certaines zones tropicales, cette technique est devenue presque routinière chez les équipages de grande croisière, mais attention : une photographie satellite n’est pas une carte marine… L’imagerie satellite permet de comprendre la forme générale d’un récif mais ne permet pas de connaître précisément la profondeur. Et surtout certaines images peuvent dater de plusieurs années et ne plus être d’actualité.

Les cartes communautaires : très utiles, mais pas infaillibles

Les navigateurs eux-mêmes constituent aujourd’hui une gigantesque base de données informelle. Routes enregistrées, coordonnées de passes, positions de têtes de corail, profondeurs relevées au sondeur ou traces d’entrée dans un lagon circulent entre les équipages. Ces informations sont souvent extrêmement précieuses. Si plusieurs bateaux possédant un tirant d’eau comparable au vôtre ont suivi la même route sans difficulté, cela constitue évidemment un indice rassurant. Mais là encore, prudence. Qui a enregistré la trace initiale ? Avec quel bateau ? Quel était son tirant d’eau ? Quel était le niveau de la mer ? Le sondeur indiquait-il la profondeur sous la quille ou sous la surface ? Deux bateaux peuvent passer exactement au même endroit et afficher des profondeurs différentes simplement parce que leurs appareils ne sont pas réglés de la même manière…  Une carte communautaire doit donc rester ce qu’elle est : une source d’information parmi d’autres.

La connaissance locale reste irremplaçable

C’est pourquoi, dans certains endroits du monde, le pêcheur qui arrive dans sa barque possède parfois une information plus utile que toute l’électronique du bord. Il connaît la passe et il sait où se trouve le petit pâté corallien qui n’est représenté nulle part. Il sait aussi qu’après trois jours de houle d’est, l’entrée devient dangereuse alors qu’elle paraît parfaitement praticable sur la carte. Cette connaissance locale reste déterminante dans de nombreux archipels et discuter avec les pêcheurs, les habitants ou les navigateurs déjà présents dans le mouillage fait alors partie de la préparation de l’approche.

Le meilleur navigateur est celui qui continue à douter

L’électronique moderne a rendu la navigation extraordinairement plus simple et plus sûre et personne ne souhaite revenir à une époque où chaque position nécessitait des relèvements ou des calculs astronomiques. Mais cette précision a créé un effet pervers : l’écran donne une impression de vérité absolue, or la position de votre bateau peut être connue à quelques mètres tandis que celle du récif affiché à proximité reste incertaine de plusieurs dizaines ou centaines de mètres…

C’est cette différence qu’il faut toujours garder en tête. Dans une zone isolée, il faut donc multiplier les sources : carte marine, qualité des sondages, images satellites, traces d’autres navigateurs, sondeur, observation visuelle et connaissance locale. Puis regarder dehors. Parce qu’au fond d’un lagon perdu dans le Pacifique, deux yeux attentifs, une vitesse réduite et la décision de renoncer lorsque quelque chose paraît incohérent restent parfois plus utiles que l’électronique la plus sophistiquée…

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.