6 questions à Nicolas Lapp, cofondateur et CTO de Sunreef Yachts
Nicolas Lapp : « Mon père travaillait en Pologne, où il construisait des structures pour des hypermarchés français. L’un de ses amis naviguait en catamaran de sport et ils participaient ensemble à quelques régates sur les lacs polonais. Après avoir terminé à la deuxième ou à la troisième place de l’une de ces courses, ils en sont arrivés à la conclusion que, s’ils ne gagnaient pas, c’était tout simplement parce qu’ils n’avaient pas le bon bateau ! Ils ont donc décidé de se rendre au Salon nautique de Paris pour acheter un catamaran de sport plus performant. Au salon, il a eu une révélation en visitant les catamarans… habitables. Il a alors eu l’intuition de proposer ces bateaux à la location à Madagascar. C’est ainsi que toute l’aventure a commencé.
Quelques mois plus tard, mon père se trouvait à Saint-Tropez, à bord d’un bateau à moteur, avec certains de ses principaux clients du secteur de la grande distribution. Et de toute la journée, ils n’ont pas quitté le flybridge ! Or, à cette époque, les catamarans à voile ne disposaient pas de ce type d’aménagement. Toujours désireux de développer de nouveaux projets, nous avons décidé, après une année d’exploitation de nos catamarans de location, de construire notre propre bateau. Nous voulions un catamaran plus luxueux et doté d’un flybridge pour répondre plus précisément à notre cahier des charges.
C’est ainsi qu’est né le premier Sunreef, un catamaran de 74 pieds dont le propriétaire nous a ensuite commandé notre premier 114 pieds !
La construction de ce premier bateau a été une véritable aventure, nous avons dû tout apprendre en partant de zéro. C’est ainsi que j’ai découvert l’industrie nautique. Un sacré baptême du feu ! »
Nicolas Lapp : « Nous construisons exclusivement des catamarans, à voile ou à moteur, sur deux sites de production : l’un en Pologne et l’autre aux Émirats arabes unis.
Notre offre de catamarans à moteur comprend les gammes Next et Ultima. En voile, nous proposons également la gamme Next, à laquelle vient s’ajouter notre nouvelle gamme Infinity. Enfin, nous développons des superyachts, à voile comme à moteur.
Les Next, dont les longueurs s’échelonnent de 60 à 100 pieds, sont des catamarans semi-custom, mais dont les volumes de production sont tout de même assez importants. Pour vous donner une idée de leur succès, nous avons vendu 56 exemplaires du 80 voile et 45 exemplaires du 80 à moteur. Quant au 100 pieds à moteur, nous en sommes déjà à la coque numéro 18 !
En ce qui concerne les superyachts, ils sont construits en Pologne. Nous avons actuellement trois unités de 43 mètres et deux de 37 mètres en chantier. Nous constatons d’ailleurs l’arrivée d’une clientèle issue directement de l’univers des yachts monocoque de plus en plus importante, particulièrement intéressée par nos propositions. Lionel Messi, par exemple, vient de signer officiellement pour l’acquisition d’un Ultima 88. La gamme Ultima est construite à Dubaï. Elle se distingue par des bateaux plus rapides, avec des modèles de 44 et 55 pieds davantage orientés vers les sorties de week-end, tandis que les 66, 77 et 88 pieds offrent un niveau de confort remarquable, associé à des performances particulièrement intéressantes. Ces catamarans sont également un peu moins larges, afin de faciliter la recherche de places dans les ports.
Enfin, notre toute nouvelle gamme Infinity répond à une autre ambition : proposer des catamarans plus performants à la voile, sans renoncer au niveau de confort qui caractérise Sunreef. Ils seront construits en Pologne et équipés d’un gréement révolutionnaire. »
Nicolas Lapp : « Le chantier Sunreef a aujourd’hui 24 ans et, pendant toutes ces années, les principes fondamentaux du gréement ont très peu évolué. En revanche, les attentes et les habitudes des propriétaires ont considérablement changé. Aujourd’hui, nombre d’entre eux renoncent à hisser les voiles lors de courtes navigations, car les manœuvres prennent trop de temps ou leur paraissent trop compliquées. Nous avons donc cherché à développer des solutions plus simples d’utilisation et plus efficaces. J’ai étudié les différentes technologies disponibles sur le marché, sans trouver de système correspondant réellement à l’expérience que nous souhaitions offrir à nos clients. Les solutions existantes ou en cours de développement étaient soit trop complexes, soit beaucoup trop coûteuses, soit insuffisamment abouties.
Nous avons donc décidé de concevoir notre propre gréement. Notre objectif est de proposer un système performant, notamment pour remonter efficacement au vent, tout en maintenant un coût de production comparable à celui d’un gréement conventionnel comprenant un mât en carbone, son gréement, ses manœuvres et ses voiles.
Le principe repose sur une aile pivotant à 360 degrés, facile à hisser et à régler. L’Infinity 100 sera le premier de nos catamarans à recevoir cette technologie. Je suis convaincu qu’une grande partie de nos clients intéressée par nos voiliers adoptera cette solution. Ce gréement présente un autre avantage majeur : il pourra être automatisé grâce à Wetra, notre système de gestion du bateau.
Wetra est une technologie que nous avons entièrement développée en interne. Elle permet de contrôler et d’analyser l’ensemble des données générées par les différents équipements embarqués. Notre objectif est d’accompagner les équipages et les propriétaires dans la gestion de bateaux toujours plus sophistiqués, qui intègrent de nombreux systèmes électroniques, des batteries au lithium et une multitude d'équipements interconnectés.
Avec Wetra, nous souhaitons proposer une interface centralisée pour superviser le bateau, simplifier sa maintenance et améliorer le service après-vente. Parallèlement, nous travaillons sur d’autres innovations, notamment de nouvelles batteries à électrolyte solide, dites « solid-state ». Contrairement aux batteries traditionnelles à électrolyte liquide, celles-ci reposent sur un électrolyte solide. Cette technologie présente notamment l’avantage d’améliorer la sécurité et d’offrir des capacités de charge et de décharge supérieures. »
Nicolas Lapp : « Je pense que nous allons vers des bateaux beaucoup plus simples à utiliser et à gérer, tandis que leurs performances continueront de progresser. Nous travaillons actuellement sur plusieurs technologies, notamment l’intégration de foils sur les Ultima, avec un double objectif : augmenter la vitesse, mais surtout réduire la consommation énergétique. Un autre axe de développement essentiel concerne les espaces de vie à bord. Les propriétaires souhaitent profiter toujours davantage de leur bateau et de leur environnement, particulièrement les plus jeunes générations. Selon moi, les espaces ouverts sur la mer, les beach clubs et les espaces de loisirs directement accessibles depuis le bateau vont se généraliser. Nous aurons donc des yachts plus confortables, plus performants, moins énergivores, plus autonomes et plus fiables. Leur entretien sera aussi considérablement simplifié grâce à des technologies de supervision et de gestion comme Wetra.
Enfin, j’ai beaucoup de mal à imaginer que, dans dix ou quinze ans, les bateaux ne soient pas tous électriques. La véritable question concerne la manière dont nous produirons et stockerons cette énergie à bord.
Plusieurs pistes sont envisageables : le méthanol, l’hydrogène, les panneaux solaires ou encore les batteries de nouvelle génération. Il est aujourd’hui difficile de déterminer quelles technologies s’imposeront, mais une chose est certaine : nous avons largement de quoi nous occuper dans les années à venir [Rires !]. »
Nicolas Lapp : « Nous employons aujourd’hui 3 500 personnes chez Sunreef, dont 2 000 en Pologne et 1 500 à Dubaï. Notre site polonais dispose de 125 000 m² de halls couverts, tandis que celui de Ras Al Khaimah représente actuellement 50 000 m². Cette surface devrait atteindre 65 000 m² dès l’année prochaine. Nous construisons environ une trentaine de bateaux par an sur chacun de nos deux sites. En Pologne, la valeur moyenne des unités produites dépasse les 7 millions d’euros. Notre ambition est de poursuivre cette croissance pour atteindre un milliard d’euros de chiffre d’affaires à l’horizon 2030.
Nous avons également déjà mis à l’eau plus de 50 bateaux électriques. Certains naviguent depuis plus de cinq ans et ont effectué plusieurs traversées de l’Atlantique sans rencontrer de problème particulier. Ils utilisent d’ailleurs toujours leurs batteries d’origine, ce qui constitue pour nous un retour d’expérience particulièrement encourageant sur la fiabilité de ces technologies. »
Nicolas Lapp : « Vous connaissez l’adage : ce sont les cordonniers les plus mal chaussés… Je travaille énormément et je dispose malheureusement de très peu de temps libre pour naviguer. Je parviens à partir une semaine par an, au maximum… »