« Slow cabotage » : et si le nouveau grand voyage consistait à aller moins loin ?
Le tour du monde a toujours constitué l’horizon ultime du plaisancier voyageur. Il le reste pour nombre d’entre nous. Mais, un autre programme commence à faire rêver : passer trois mois entre Bretagne et Galice, laisser le bateau au Portugal pour l’hiver et repartir l’année suivante vers l’Andalousie. Consacrer une saison entière (ou plusieurs…) à la Corse et à la Sardaigne avant de rejoindre la Sicile un an plus tard. Ou passer plusieurs étés à remonter tranquillement la Baltique, du Danemark aux archipels suédois puis finlandais. Le bateau voyage toujours. Mais beaucoup moins vite. Bienvenue dans une nouvelle ère, celle du « slow cabotage ».
Il serait évidemment exagéré d’annoncer la fin de la grande croisière. Chaque année, des équipages continuent de traverser l’Atlantique, de rejoindre la Polynésie ou d’entreprendre un tour du monde. Le grand large reste l’un des derniers grands espaces d’aventure accessibles aux plaisanciers. Mais une autre aspiration émerge parallèlement, dans le prolongement du « slow nautisme » qui s’installe progressivement dans les réflexions du monde nautique. Son principe pourrait tenir en une phrase : ne plus mesurer un voyage au nombre de milles parcourus.
Le « slow cabotage » ne consiste pas à effectuer quelques navigations à la journée autour de son port d’attache. Il s’agit bien de voyage. Simplement, le voyage est découpé différemment. Prenons un couple basé à La Rochelle. Un programme classique de grande croisière pourrait consister à quitter la France à la fin de l’été, descendre rapidement le Portugal, rejoindre les Canaries puis traverser l’Atlantique en novembre ou décembre. Dans une logique de « slow cabotage », le calendrier est complètement différent. Une première saison peut être consacrée à la Bretagne sud après avoir pris le temps de découvrir Ré, Yeu, Belle-Île, Groix et les Glénan. L’année suivante conduira vers le bassin d’Arcachon, le Pays basque et la Galice. Une troisième saison permettra de descendre tranquillement les côtes portugaises avant de laisser le bateau dans l’Algarve…
Trois ans se seront écoulés. Aucun océan n’aura été traversé. Et pourtant, le bateau aura réellement voyagé. Surtout, ses propriétaires auront découvert des dizaines de ports, de rias, d’îles et de mouillages qu’une descente rapide vers les Canaries aurait parfois réduits à de simples points sur la carte. C’est peut-être là que se situe le changement essentiel : le voyage ne consiste plus seulement à atteindre une destination. La côte devient elle-même la destination.
Il existe aussi une explication beaucoup plus pragmatique à cette évolution : l’argent. Préparer sérieusement un bateau pour une traversée océanique représente un investissement important. Pilote automatique dimensionné pour fonctionner jour et nuit, production électrique renforcée, moyens de communication, voiles adaptées, matériel de sécurité, pharmacie, pièces de rechange, parfois dessalinisateur… L’addition grimpe rapidement. Ajoutez un refit avant le départ et quelques grosses opérations sur le gréement, le moteur ou l’électronique, et plusieurs dizaines de milliers d’euros peuvent être nécessaires sur un bateau pourtant parfaitement capable de réaliser de longues croisières côtières. Le cabotage ne dispense évidemment ni d’entretenir correctement son bateau ni de respecter les règles élémentaires de sécurité. Mais les besoins sont différents.
Lorsque le prochain port se trouve à trente ou quarante milles et qu’un chantier est accessible en quelques heures ou quelques jours, une panne n’a pas les mêmes conséquences qu’au milieu de l’Atlantique. Cette différence permet également de conserver des bateaux plus simples. Or la simplicité possède deux avantages appréciables en voyage : elle coûte généralement moins cher et limite le nombre d’équipements susceptibles de tomber en panne.
Le sentiment de sécurité joue également un rôle important. Traverser l’Atlantique n’est pas un exploit réservé aux professionnels. Des milliers de plaisanciers l’ont réalisé avec des bateaux relativement modestes. Avec une préparation sérieuse, un bateau adapté et une fenêtre météorologique correctement choisie, une transat reste parfaitement accessible à un équipage expérimenté. Mais partir quinze ou vingt jours en mer signifie accepter une autre relation au risque. Une blessure, un problème médical, une panne importante ou une avarie de gouvernail doivent pouvoir être gérés à bord. En cabotage, la situation est différente. La terre reste généralement proche. Un port de repli peut souvent être rejoint rapidement et une mauvaise fenêtre météo attendue au mouillage sans bouleverser plusieurs mois de programme. Attention toutefois à une idée reçue : côtier ne signifie pas facile.
Passer le raz de Sein, naviguer autour du cap de la Hague, franchir le cap Finisterre ou composer avec le mistral en Méditerranée peut demander beaucoup plus d’attention qu’une longue journée au portant au milieu de l’Atlantique. Simplement, le « slow caboteur » dispose d’une arme formidable : le temps. Si les conditions ne conviennent pas demain, il partira après-demain. Les prévisions de Météo Consult Marine permettent alors de construire sa navigation en fonction du vent, de la houle et de leur évolution sur plusieurs jours. Dans cette manière de voyager, attendre n’est plus du temps perdu. Cela fait partie de la croisière.
Le « slow cabotage » modifie surtout la vie quotidienne à bord. Un équipage en route vers les Canaries regarde souvent la météo pour trouver le bon créneau lui permettant d’avancer. Un équipage disposant de trois semaines pour explorer les Baléares peut regarder la même météo pour décider… de ne pas bouger. Et profiter.
Rester quatre jours dans une petite île plutôt qu’une nuit change complètement la relation à l’escale. On ne vient plus seulement acheter du pain, faire quelques courses et remplir les réservoirs avant de repartir. On débarque l’annexe. On marche. On visite l'intérieur des terres. On retourne au même café le lendemain matin. On discute avec les voisins de ponton ou les habitants. Au troisième jour, l’escale cesse parfois d’être une escale. Elle devient momentanément un lieu de vie. Cette aspiration dépasse largement le monde du nautisme. Elle correspond à une recherche de voyages moins rapides, plus immersifs et davantage tournés vers les territoires traversés. Le bateau est particulièrement adapté à cette philosophie : il permet d’emporter sa maison tout en changeant régulièrement de paysage.
Pour expérimenter cette approche, la Méditerranée est probablement imbattable. Un bateau basé dans le sud de la France pourrait consacrer une première saison à la Côte d’Azur et à la Corse. La suivante à la Sardaigne. Puis rejoindre la Sicile, les îles Éoliennes et la côte italienne. Rien n’empêche ensuite de laisser passer un hiver avant de repartir vers l’Adriatique, la Croatie puis la Grèce. Le même voyage pourrait durer cinq ans. Et ce serait précisément son intérêt.
Cette lenteur permet également de décaler les navigations. Avril, mai et juin, puis septembre et octobre, peuvent devenir plus intéressants que le cœur de l’été selon les régions. Moins de monde dans certains mouillages, températures plus agréables à terre et parfois tarifs d’escale plus raisonnables modifient sensiblement l’expérience. La météo reste évidemment déterminante. Une Méditerranée parfaitement calme le matin peut changer rapidement de caractère. Le caboteur construit donc son calendrier autour de la mer plutôt que d'exiger que la mer s'adapte à son calendrier.
La façade atlantique offre une autre philosophie. La densité des ports et des abris permet de construire des itinéraires extraordinaires sans quitter l’Europe occidentale. Un plaisancier du nord de la France peut ainsi consacrer plusieurs saisons à descendre la Manche et l’Atlantique : Normandie, Bretagne nord, Bretagne sud, Vendée, Charente-Maritime, Gironde, Pays basque, côte cantabrique, Galice puis Portugal. Le paradoxe est amusant : certains marins français connaissent mieux les mouillages antillais que les rias de Galice situées à quelques centaines de milles de leur port d’attache. Le « slow cabotage » remet ces territoires proches au centre de la carte.
Il oblige également à retrouver certaines disciplines parfois moins présentes dans les navigations tropicales : marées, courants, hauteurs d’eau, entrées de ports et gestion fine des créneaux météorologiques. Le voyage reste dépaysant et, techniquement, particulièrement intéressant.
Plus au nord, la Baltique offre peut-être l’expression la plus pure de cette philosophie. Danemark, Allemagne, Suède, Finlande et pays baltes : les distances deviennent considérables dès que l’on décide d’explorer réellement les côtes plutôt que de simplement les traverser. Dans les archipels suédois ou finlandais, l’objectif n’est d’ailleurs plus de parcourir cent milles par jour. Il peut simplement être de changer d’île. Quelques heures de navigation suffisent parfois pour passer d’un mouillage à un autre, s’amarrer près d’un rocher et consacrer le reste de la journée à l’exploration.
La saison est plus courte qu’en Méditerranée. C’est précisément ce qui rend le voyage intéressant sur plusieurs années. On navigue quelques semaines ou quelques mois, puis le bateau hiverne sur place. Au printemps suivant, l’histoire reprend là où elle s’était arrêtée.
Cette nouvelle façon de voyager peut enfin modifier notre manière de choisir un bateau. Pour une circumnavigation, autonomie, stockage, capacité à encaisser le mauvais temps et qualités marines au large restent déterminants. Pour cinq mois de cabotage suivis d’un hivernage, d’autres critères remontent dans la liste : facilité de manœuvre, tirant d’eau raisonnable, bonne annexe, cockpit confortable, protection contre le soleil ou la pluie et autonomie suffisante pour rester plusieurs jours au mouillage sans dépendre d’une marina. La vitesse perd un peu de son importance.
Lorsqu’un équipage choisit de rester dans une région, il peut passer l’immense majorité de son temps au mouillage ou au port. Le paradoxe du bateau de voyage apparaît alors clairement : on l’achète souvent en pensant à ses performances en mer alors que l’on passera l’essentiel de son existence à vivre dedans. Le « slow cabotage » pousse simplement cette logique jusqu’au bout.
Voilà peut-être ce qui explique le mieux l’attrait de cette nouvelle manière de naviguer : elle rend le voyage plus accessible sans pour autant le banaliser. Pas besoin de couper complètement avec sa vie pendant trois ans. Pas nécessairement besoin non plus de franchir un océan. On peut partir deux mois, hiverner le bateau, travailler quelques mois puis revenir. Pour les retraités, le principe permet de partager l’année entre terre et mer. Le projet devient fractionnable. Et donc, pour beaucoup, réalisable. Surtout, cette philosophie remet une évidence au centre de la navigation : le plaisir n’augmente pas proportionnellement à la distance parcourue. Il existe parfois davantage de voyage à passer trois semaines à comprendre un archipel qu’à parcourir 1 500 milles uniquement pour atteindre la prochaine grande destination…
Le tour du monde continuera à faire rêver. Il le mérite. Mais pour certains plaisanciers, la plus belle carte ne sera peut-être plus celle sur laquelle une grande ligne fait le tour du globe. Ce sera celle couverte de dizaines de petits traits reliant des mouillages distants de quinze ou vingt milles…