Des matelots du 19ème siècle, en passant par Brigitte Bardot, Pablo Picasso ou Jean-Paul Gaultier, la marinière n’a eu de cesse de se réinventer. La rédaction vous propose de revenir sur l’histoire de ce vêtement mythique qui n’a pas fini de nous surprendre.

Avant 1858, la marinière n’a pas encore l’allure que l’on connaît aujourd’hui. Dans la Marine, les tenues ne sont pas toutes uniformisées comme elles le seront ensuite, et le vêtement marin renvoie davantage à une blouse claire, souvent blanche, portée avec un large col devenu emblématique : le fameux « col marin ». À cette époque, le vestiaire des équipages reste encore marqué par la diversité des usages, des métiers et des conditions de navigation.
Tout change le 27 mars 1858. Un décret vient encadrer la tenue des matelots et des quartiers-maîtres de la Marine française. Parmi les pièces réglementaires apparaît alors le tricot rayé bleu indigo et blanc, porté comme tricot de corps sous la vareuse. C’est lui qui deviendra, au fil du temps, la marinière.
Et contrairement à l’image très libre que l’on en a aujourd’hui, la marinière officielle ne laisse aucune place à l’improvisation. Le vêtement est codifié au millimètre près : 21 rayures blanches, 20 ou 21 rayures bleu indigo, des manches également rayées selon des proportions précises, un coton solide, une coupe simple, pratique, pensée pour le travail à bord. Rien d’un effet de mode, au départ. La marinière est d’abord un vêtement de service.
Que signifient les 21 rayures ?
C’est l’une des grandes questions qui accompagnent la légende de la marinière. L’explication la plus populaire veut que les 21 rayures blanches représentent les 21 victoires de Napoléon. L’histoire est belle, facile à retenir, presque trop parfaite. Elle a largement contribué au mythe, mais elle reste difficile à prouver historiquement.
Une autre interprétation, plus concrète, renvoie à la sécurité. Les rayures horizontales auraient permis de mieux repérer un marin tombé à l’eau, en créant un contraste visible à la surface de la mer. Sur un pont, dans la houle, au milieu des manœuvres, chaque détail pouvait compter.
Mais l’explication la plus technique est sans doute la plus probable : le nombre de rayures serait aussi le résultat de contraintes de fabrication. La longueur réglementaire du tricot, la largeur des bandes, l’espacement entre les couleurs et la coupe du tissu auraient naturellement déterminé ce rythme visuel devenu mythique.
Autrement dit, la marinière n’est pas née comme un symbole. Elle l’est devenue.
Des quais aux garde-robes
Longtemps, la marinière reste associée au monde maritime. Elle évoque les ports, les équipages, les côtes bretonnes et normandes, les départs en mer, les silhouettes de matelots sur les ponts. Mais peu à peu, elle quitte son rôle strictement militaire pour glisser dans l’imaginaire collectif.
La force de la marinière tient à sa simplicité. Deux couleurs, un motif net, une coupe fonctionnelle : tout semble évident. Elle porte en elle quelque chose de populaire et d’élégant à la fois. Elle n’a pas besoin d’ornement pour être identifiable. Il suffit de quelques rayures pour que l’on pense à la mer.
Au début du XXe siècle, ce vêtement de travail commence à séduire les artistes, les vacanciers et les créateurs. La mer devient un lieu de loisirs, les stations balnéaires se développent, Deauville, la Côte d’Azur ou la Bretagne attirent une nouvelle clientèle. Le vestiaire marin sort des ports et gagne les promenades.
C’est dans ce contexte que Coco Chanel joue un rôle décisif. Pendant la Première Guerre mondiale, elle s’inspire des vêtements des marins et propose dans sa boutique de Deauville une version plus courte, plus souple, plus féminine de la marinière. Elle en fait un vêtement moderne, pratique, débarrassé des contraintes de la mode corsetée. La rayure marine entre alors dans le vestiaire féminin avec une audace tranquille.
Le cinéma et les artistes en font une icône
Après la mode, le cinéma va donner à la marinière une puissance visuelle nouvelle. Dans les années 1950 et 1960, elle devient le vêtement des silhouettes libres, des personnages modernes, des artistes qui cultivent une élégance sans effort.
Pablo Picasso en fait presque une seconde peau. Dès les années 1950, le peintre apparaît régulièrement en marinière, contribuant à associer le vêtement à l’image de l’artiste méditerranéen, libre, solaire, immédiatement reconnaissable.
Au cinéma, Jean-Luc Godard participe à son tour à la légende. Dans À bout de souffle, en 1960, Jean Seberg impose une allure simple et magnétique. Quelques années plus tard, Brigitte Bardot dans Le Mépris confirme la force de ce vêtement qui semble à la fois banal et inoubliable. La marinière n’est plus seulement un tricot marin : elle devient un costume de cinéma, un signe de jeunesse, de décontraction, de liberté.
À partir de là, le vêtement ne cessera plus de circuler entre les univers. Il appartient à la rue, à la plage, aux ateliers d’artistes, aux plateaux de tournage et bientôt aux podiums.
Quand la haute couture s’empare des rayures
En 1966, Yves Saint Laurent donne à la marinière une place nouvelle dans la mode. Avec sa collection « matelot », il modernise le vêtement marin et le fait entrer dans le langage de la haute couture. Le tricot rayé devient alors une pièce que l’on peut détourner, styliser, magnifier.
Mais celui qui fera de la marinière une véritable signature visuelle reste Jean-Paul Gaultier. Dès son premier défilé en 1978, le créateur s’empare du motif et ne le lâchera plus. Il le transforme, le réinvente, le décline en robe, jupe, corset, parfum, accessoire, costume de scène. Chez Gaultier, la marinière n’est pas un simple clin d’œil au monde marin : elle devient un manifeste. À la fois populaire, sensuelle, graphique et profondément française.
La réaction en chaîne est immédiate. Karl Lagerfeld, Kenzo, Sonia Rykiel et de nombreux autres créateurs revisitent à leur tour ce vêtement devenu incontournable. La marinière traverse les tendances parce qu’elle ne semble appartenir à aucune saison. Elle peut être chic ou décontractée, classique ou excentrique, masculine ou féminine, patrimoniale ou totalement contemporaine.
Une rayure devenue symbole national
Au fil du temps, la marinière dépasse même le champ de la mode. Elle devient un raccourci visuel du « style français ». À l’étranger, elle fait partie de ces clichés assumés qui évoquent instantanément la France, au même titre que le béret, la baguette ou le caban. Mais contrairement à d’autres symboles figés, elle conserve une vraie vitalité.
En 2011, elle fait même une apparition inattendue sur les terrains de football. Nike, nouvel équipementier de l’équipe de France, dévoile un maillot extérieur blanc à rayures bleu marine, directement inspiré de la marinière. Le choix est audacieux. Trop peut-être. Très commenté, parfois moqué, parfois salué pour son originalité, ce maillot ne restera qu’une parenthèse. Dès 2012, les Bleus reviennent à une tenue extérieure plus classique.
La même année, la marinière devient aussi un symbole politique et industriel. En octobre 2012, Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, pose en marinière pour défendre le « made in France ». L’image marque les esprits. Le vêtement, déjà associé à la mer, à la mode et à la culture populaire, se charge alors d’un nouveau message : celui du savoir-faire français, de l’industrie textile et de la production locale.
Le retour du savoir-faire
Ce succès symbolique profite aussi aux maisons historiques qui perpétuent la fabrication de vêtements marins. Armor Lux, Saint James, Le Minor, Orcival et d’autres marques françaises continuent de faire vivre cet héritage, entre tradition et modernité. Certaines fournissent ou ont fourni la Marine, d’autres ont bâti leur réputation sur les mailles, les pulls marins, les vareuses et les tricots rayés.
Dans un contexte où les consommateurs s’intéressent davantage à l’origine des vêtements, à leur durabilité et aux savoir-faire locaux, la marinière retrouve une nouvelle jeunesse. Elle n’est plus seulement achetée comme un basique de mode, mais comme une pièce porteuse d’histoire. On la choisit pour son style, bien sûr, mais aussi pour ce qu’elle raconte : la mer, le travail, la Bretagne, la Normandie, les ateliers, les gestes textiles, la France maritime.
Un vêtement simple, une histoire immense
Ce qui rend la marinière si fascinante, c’est justement ce contraste. Elle semble d’une simplicité absolue : un tricot, des rayures, deux couleurs. Pourtant, elle concentre plus d’un siècle et demi d’histoire. Elle parle de la Marine nationale, des matelots, des stations balnéaires, de Coco Chanel, de Picasso, de Godard, de Bardot, de Saint Laurent, de Jean-Paul Gaultier, du football, du made in France et de la mode contemporaine.
Peu de vêtements peuvent revendiquer une telle trajectoire. Née comme un uniforme réglementaire, pensée pour être pratique avant d’être belle, la marinière est devenue une icône. Elle a quitté les ponts des navires sans jamais vraiment abandonner la mer. Chaque rayure continue de porter un imaginaire de grand large, de ports, de voyages et de liberté.
Aujourd’hui encore, elle reste l’un de ces rares vêtements capables de traverser les générations sans paraître datés. On la porte en été sur un short, en hiver sous un caban, en ville avec un jean, en bord de mer avec des espadrilles. Elle accompagne les vacances comme les collections de créateurs. Elle appartient à tout le monde, et c’est sans doute là son plus grand succès.
La marinière n’est plus seulement un vêtement marin. C’est une mémoire rayée, un emblème populaire, une pièce de mode devenue patrimoine. Une manière simple, presque instinctive, de porter un peu de mer sur soi.
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