
Jacques, Brestois, a un cursus voile solide comme un Finistérien, il était équipier à bord de Charentes Maritimes, Crédit Agricole et Gitana dans les années 80. Simultanément, et armé d’un cursus IUT Génie Mécanique – expert automobile et mécanique, il se lance dans l’expertise maritime. Le développement des composites l’attire, et en 1998 il s’oriente avec passion dans une démarche rigoureuse pour identifier les meilleures solutions d’analyse des structures composites. Pour cela il se forme à la thermographie infrarouge, et aux ultrasons, et développent et adaptent ses outils de contrôle aux procédés de fabrication pour mener des diagnostics précis de l’état des pièces composites.

Jacques Le Berre s’impose vite comme expert dans le monde de l’IMOCA (bateaux du Vendée Globe), des multicoques de course, et aussi dans la Coupe de l’America. La première fois en 2000 avec AREVA, puis avec CHINA TEAM. Il intervient ensuite dans le suivi de construction du trimaran géant ORACLE (33ème Coupe de l’America), puis des catamarans AC72 PRADA et TEAM NEW ZEALAND (34ème), des F50 ORACLE et TEAM JAPAN (35ème), et enfin d’AMERICAN MAGIC lors de la 36ème Coupe qui vient de se clôturer à Auckland.

Jacques nous explique que l’expertise composites dans l’industrie nautique s’est fortement inspirée des pratiques du monde aéronautique. Le développement de pièces construites en autoclave, c’est-à-dire dans des fours sous pression positive de plusieurs bars, communément utilisés pour les « cuissons » des foils ou des mâts, exige aussi une adaptation de l’équipement de mesures. Désormais l’usage de mesures ultrasoniques multi-éléments est courant et très comparable aux échographies en imagerie médicale.

Les contrôles CND (Contrôles Non Destructifs) requiert au-delà de l’instrumentation de contrôles, d’une connaissance des matériaux approfondie. Pour cela Jacques Le Berre dispose aussi d’une base de données numériques très riches en termes de mesures. A cela s’ajoute une gamme d’échantillons à défauts, c’est-à-dire des pièces avec des défauts inclus délibérément pour pouvoir comparer et disposer de valeurs précises. Ces échantillons à défauts sont par exemple des échantillons avec des zones sèches (par manque de résine dans les process sous infusion), ou avec la présence de films protecteurs (oublié lors de la pose de tissus pré imprégnés), ou de défauts de collage dans une construction sandwich.

A 61 ans, Jacques conserve une vraie passion pour son métier, l’incitant à progresser dans l’exploration des solutions de suivi et de contrôle des pièces et dispose de son propre laboratoire d’essais. Désormais certaines pièces composites sont instrumentées lors de la construction, au-delà des fibres optiques, il utilise désormais des capteurs acoustiques intégrés. L’analyse de l’émission acoustique lui permet de diagnostiquer une pièce défaillante à partir du signal de référence enregistrée lorsque la pièce est neuve. Cette technologie est employée entre autres sur les foils, nous en resterons là sur ce point précis, Jacques nous demandant de rester vague sur les bateaux concernés, entre clause de confidentialité le liant à ses clients, et la R&D développés avec ses partenaires, il préfère rester discret, dont acte.
Son métier exige un certain ressort car au-delà du suivi quotidien, il y a les situations de crise où tout bascule et où l’expert doit intervenir dans l’urgence du moment. Le 17 janvier dernier American Magic chavire d’une manière spectaculaire, de retour à la base après des efforts considérables pour sauver le bateau (il manque de couler), les dommages visibles sont conséquents. En réalité les dommages vont bien au-delà de ce qui est visible. Jacques dispose alors d’une seule nuit pour évaluer l’étendue des dégâts, et rendre au petit matin un rapport très précis pour permettre à toute l’équipe des ingénieurs et constructeurs de réparer le bateau dans un temps record de 11 jours...
Il n’intervient pas que sur des bateaux de course. Son expertise bénéficie aussi au monde de la plaisance pour lequel il est régulièrement sollicité. Lors de notre entretien il menait un diagnostic dans une zone proche d’un réservoir de gasoil où le carburant migrait dans la structure composite, sa mission consistait à définir la zone touchée et proposer les solutions de réparation.
Dans ses propos on sent qu’il aime la relation humaine, bien conscient que son rôle est d’assister les équipes dans des process de fabrication complexes où l’erreur reste du domaine du possible, et il aime assister à la genèse des bateaux bien nés aux côtés d’hommes et de femmes passionnés comme lui.