Navigation électronique : quelles sont les limites du 100 % tablette ?
Il est 15 heures, quelque part entre deux îles méditerranéennes. Le soleil tombe presque verticalement sur le cockpit, le vent souffle une vingtaine de nœuds et l’équipage prépare l’arrivée dans un mouillage inconnu. Sur la tablette installée devant la barre, l’application de navigation affiche la route, les profondeurs, les dangers et les cibles AIS. Puis l’écran s’assombrit. Quelques minutes plus tard, la tablette indique qu’elle doit refroidir avant de pouvoir fonctionner normalement. La scène résume à elle seule toute l’ambiguïté de la révolution numérique qui touche aujourd’hui nos cockpits. Les applications de navigation ont accompli des progrès spectaculaires. Certaines proposent désormais une cartographie très détaillée, la préparation de routes, les marées, les courants, les données AIS, les prévisions météo et, dans certains cas, une connexion avec les instruments du bord. Alors pourquoi continuer à investir dans un lecteur de cartes marin dédié ?
Parce qu’une tablette et un traceur remplissent désormais de nombreuses fonctions identiques, mais qu’ils ne sont toujours pas conçus pour vivre dans le même environnement…
Soyons clairs : préparer une croisière sur tablette est aujourd’hui extrêmement agréable. Assis dans le carré la veille du départ, il suffit de déplacer la carte avec deux doigts, de zoomer sur une passe, de poser un waypoint ou d’examiner tranquillement l’entrée d’un mouillage. L’ergonomie héritée des smartphones a profondément changé notre manière d’utiliser la cartographie électronique. Pour un plaisancier qui loue régulièrement des bateaux, l’intérêt est encore plus évident. Il peut préparer sa navigation plusieurs jours avant le départ, enregistrer ses mouillages, vérifier les distances et télécharger l’ensemble des cartes nécessaires. Le jour où il arrive sur la base de location, toute sa navigation est déjà dans son sac. Le traceur installé à bord devra, lui, être découvert sur place. Il faudra comprendre son interface, vérifier la cartographie disponible et retrouver rapidement les principales commandes. Voilà pourquoi de nombreux locataires arrivent désormais avec leur propre tablette. Non pas forcément pour remplacer l’électronique du bateau, mais pour disposer immédiatement d’un environnement qu’ils connaissent parfaitement.
Et c’est probablement là que se trouve aujourd’hui l’un des plus grands intérêts de la tablette : elle devient votre électronique personnelle, quel que soit le bateau sur lequel vous naviguez.
Sur la partie purement logicielle, les grandes applications de navigation n’ont plus grand-chose à envier aux lecteurs de cartes. Les cartes peuvent être téléchargées avant le départ et restent ensuite disponibles sans connexion Internet. Une tablette correctement préparée peut donc continuer à afficher la position, la route et la cartographie en pleine mer sans réseau téléphonique. La plupart permettent également de préparer des routes, mesurer des distances, afficher les profondeurs ou superposer différentes informations utiles à la navigation. Mais une subtilité importante subsiste : toutes les tablettes ne disposent pas nécessairement d’un véritable récepteur GPS intégré.
Il faut donc vérifier ce point avant l’achat ou prévoir une réception de position extérieure. Un GPS externe ou les données envoyées par le réseau du bateau constituent des solutions parfaitement fonctionnelles, mais elles créent une dépendance supplémentaire. Et en mer, chaque dépendance mérite d’être identifiée.
Une tablette reliée en Wi-Fi au réseau électronique du bateau peut afficher une quantité impressionnante d’informations. Mais il faut alors que la tablette, son alimentation, le réseau Wi-Fi, la passerelle de communication et les instruments fonctionnent tous simultanément. Un traceur fixe possède généralement son propre récepteur de position et reste directement alimenté par le réseau électrique du bord. Moins spectaculaire, parfois, mais extrêmement robuste.
C’est probablement le défaut qui condamne encore le concept du 100 % tablette sur beaucoup de bateaux. Une tablette grand public n’est pas conçue pour passer six ou huit heures exposée directement au soleil dans un cockpit méditerranéen en plein été. Pour pouvoir lire correctement l’écran, on pousse la luminosité au maximum. Le GPS fonctionne en permanence. Le Wi-Fi échange éventuellement avec les instruments du bord. La batterie se décharge et il faut donc simultanément la recharger. Tout cela produit de la chaleur.
Ajoutez une coque de protection sombre, un support placé devant la barre et un soleil estival : la température interne de l’appareil peut grimper très vite. Lorsque la tablette chauffe excessivement, elle peut réduire automatiquement la luminosité de son écran, limiter certaines performances ou, dans les cas les plus sévères, suspendre temporairement son fonctionnement. Au mouillage, ce n’est qu’une contrariété. Dans une passe rocheuse ou lors d’une arrivée de nuit, c’est nettement plus gênant.
Les traceurs marins sont précisément conçus autour de cette problématique. Ils supportent des températures sensiblement plus élevées et leurs écrans sont étudiés pour rester lisibles en plein soleil. C’est ici que la différence entre matériel grand public et électronique marine reprend tout son sens.
Sur un bateau, tout finit tôt ou tard par être mouillé. Un embrun traverse le cockpit, une vague passe par-dessus le roof, quelqu’un manipule l’écran après avoir réglé une aussière trempée ou une pluie brutale surprend l’équipage pendant une arrivée au port. Pour un traceur marin, rien d’extraordinaire. Ces appareils sont précisément conçus pour fonctionner dans cet environnement. La tablette demande davantage de précautions.
Certains modèles modernes résistent relativement bien aux projections d’eau, mais un bateau impose des contraintes bien particulières : sel, humidité permanente, embruns répétés et connecteur de recharge exposé. Il est évidemment possible d’utiliser une coque étanche.
La solution fonctionne, mais elle peut entraîner de nouveaux inconvénients : température interne plus élevée, reflets supplémentaires et manipulation parfois moins confortable. Et se pose toujours la question du câble d’alimentation. Sur une navigation d’une heure, un connecteur USB dans le cockpit ne pose généralement aucun problème. Pendant huit heures de navigation quotidienne sur une semaine, le système doit en revanche être parfaitement fiable.
Voici encore un détail dont on parle rarement dans les fiches techniques. Un écran tactile est formidable dans un salon, qu’il soit nautique ou pas. Sous une pluie battante, avec de l’eau sur la dalle et les doigts froids, son utilisation peut devenir nettement moins évidente. Des gouttes peuvent provoquer des commandes involontaires et certains écrans deviennent difficiles à manipuler avec des gants. Les fabricants de matériel marin connaissent évidemment ce problème. Certains traceurs conservent donc, en complément de l’écran tactile, des boutons physiques ou une commande rotative. Cela paraît presque archaïque lorsqu’on manipule tranquillement l’appareil au port. À trois heures du matin, sous la pluie, cela l’est beaucoup moins. Et une seule règle doit prévaloir en bateau : la bonne électronique marine est celle que l’on arrive encore à utiliser lorsque les conditions deviennent inconfortables…
On imagine souvent qu’une tablette consomme forcément beaucoup moins qu’un traceur. Ce n’est pas toujours vrai. Certains petits lecteurs de cartes modernes se contentent d’une consommation électrique relativement faible. Une tablette possède certes une batterie interne, mais son autonomie fond rapidement lorsque le GPS fonctionne en permanence, que la luminosité est réglée au maximum et que le Wi-Fi échange continuellement avec le bateau. Il faut donc la recharger. Et l’installation devient alors moins simple qu’elle n’en avait l’air : prise USB étanche, convertisseur suffisamment puissant, câble correctement fixé et connecteur protégé de l’eau.
Le traceur, lui, est branché directement sur le circuit électrique du bateau. On met le contact, il démarre. Personne ne doit penser à le recharger la veille. Cette simplicité explique probablement pourquoi les professionnels de la location continuent très majoritairement à privilégier une électronique fixe devant la barre. Sur un bateau utilisé chaque semaine par un équipage différent, robustesse et simplicité restent essentielles.
Pour une semaine de croisière en Corse, aux Baléares, en Grèce ou en Croatie, la combinaison des deux systèmes est particulièrement efficace. Avant le départ, vous préparez votre programme sur votre tablette. Les cartes de toute la zone sont enregistrées, vos principaux mouillages identifiés et vos étapes envisagées. Une fois sur le bateau, prenez le temps de comprendre le fonctionnement du traceur fixe et vérifiez les fonctions essentielles. En navigation, celui-ci peut rester l’appareil principal devant la barre. La tablette, elle, permet de préparer la prochaine étape, de regarder tranquillement une arrivée ou de rechercher une solution alternative sans toucher à la navigation principale.
Et avant chaque appareillage, les prévisions marines devront évidemment être vérifiées auprès de Météo Consult Marine…
Si le traceur tombe en panne, votre tablette reste disponible. Si la tablette chauffe, se décharge ou tombe à l’eau, le bateau conserve son système de navigation principal. Cette indépendance des deux systèmes constitue précisément leur principal intérêt.
Paradoxalement, la tablette constitue également un formidable outil de sécurité. Un lecteur fixe peut tomber en panne. Une surtension ou un problème électrique peut même affecter plusieurs appareils simultanément. Une tablette disposant de ses propres cartes, de sa batterie et de son système de positionnement offre alors une véritable navigation indépendante. Même après une panne électrique générale du bateau, elle peut continuer à afficher la position pendant plusieurs heures. C’est pourquoi opposer systématiquement tablette et traceur revient finalement à poser le problème à l’envers. Les deux systèmes sont complémentaires. Le traceur apporte robustesse, lisibilité, intégration aux instruments et alimentation permanente. La tablette apporte mobilité, facilité de préparation, ergonomie et indépendance. Alors pourquoi faudrait-il absolument choisir ?
Oui. De nombreux plaisanciers le font déjà, particulièrement sur de petites unités ou pour des navigations côtières. Avec deux appareils indépendants, des cartes téléchargées à l’avance, une alimentation fiable et une bonne protection contre le soleil et l’eau, le dispositif peut parfaitement fonctionner. Mais il faut alors regarder l’installation dans son ensemble.
Vous ajoutez un support solide, une alimentation étanche, une protection, éventuellement un GPS extérieur, une interface avec l’AIS et peut-être une seconde tablette ou un smartphone en secours. Petit à petit, vous êtes en train de recréer… un système électronique marin… Et son prix peut finir par se rapprocher sérieusement de celui d’un véritable lecteur de cartes.