Course au large : innovation technique et encadrement règlementaire pour le nautisme

Blog Jérôme Heilikman
Dimanche 13 novembre 2016 à 15h27

29 « formules 1 des mers » ont pris le départ du Vendée Globe dont sept ont été spécialement conçus pour cette 8ème édition. Des bateaux de course dotés de nombreuses évolutions qui, demain, équiperont peut-être les navires de plaisance des particuliers.

29 « formules 1 des mers » ont pris le départ du Vendée Globe dont sept ont été spécialement conçus pour cette 8ème édition. Des bateaux de course dotés de nombreuses évolutions qui, demain, équiperont peut-être les navires de plaisance des particuliers.

Evoquer la course au large et ses innovations technologiques conduit à penser la conception du navire, certes sous le regard de la performance et de l’innovation, mais plus globalement, sous un angle environnemental. A l’heure de la transition énergétique alors que se clôture dans quelques jours la présidence française pour la COP 21, l’apport de la compétition constitue un excellent aiguillon sur le plan technologique en encourageant les industries nautiques à trouver des solutions innovantes pour améliorer la performance des navires et de leurs équipements. Dans ce cadre, l’Union Européenne et la France ont pour objectif de promouvoir un marché propice à la commercialisation de produits plus respectueux de l’environnement (parmi les premiers biens concernés on peut citer les véhicules hors d’usage, les produits liés à la consommation d’énergie, les déchets d’équipement électriques et électroniques ou encore les emballages…). Le nautisme ne fait pas exception. Cette démarche environnementale devient de plus en plus prégnante dans les nouvelles générations de navires et de nouveaux textes réglementaires sont déjà en vigueur, d’autres sont d’ores et déjà planifiés ou seulement en réflexion.
Pour reprendre les propos du célèbre navigateur Michel DESJOYEAUX « La compétition est une machine à optimiser ».

La Course au large, depuis notamment l’essor des circumnavigations au 20ème siècle, l’avènement des compétitions transocéaniques, des exploits solitaires à la médiatisation de la voile spectacle a en effet été un accélérateur d’innovations techniques permettant ensuite d’optimiser les qualités marines et les performances des bateaux de séries. Pour rappel, lors de l’édition du Golden Globe Challenge de 1969 qui deviendra le Vendée Globe vingt ans plus tard, MOITESSIER s’engagea à bord du célèbre monocoque Joshua avec des poteaux télégraphique qui faisaient office de mâts.
Inventeur, marin, skipper, Éric Tabarly a marqué plusieurs générations de navigateurs et de coureurs hauturiers, créant une véritable « école française » de la course au large » et est à l'origine de très nombreuses innovations : conception du premier voilier spécifiquement imaginé pour un transat en solitaire, déplacement léger, carène à double bouchain, safran suspendu reculé, régulateur d'allure, quille à bulbe pendulaire, gréement de goélette à wishbone, essais en bassin de carène, premier trimaran de course de grande taille à mâts profilé et voiles lattées, premiers ballasts, formes planantes, arrière large, redan de coque, lest minimal, chaussette à spi, premier concept d'hydroptère, premier trimaran à foils…
Le Vendée Globe vit l’apparition en avant-première de tables à cartes informatiques en lieu et place de sextants et cartes en papier. Aujourd’hui, les bateaux de série empruntent quantité d’innovations technologiques aux prototypes de course, des systèmes de communication aux calculs de vitesse en passant par l’optimisation des gréements ou le pilote automatique.

La voile océanique est certainement le sport mécanique qui a le plus évolué ces trente dernières années avec des révolutions architecturales, d’abord pour des raisons de sécurité, ensuite pour s’adapter à une jauge de plus en plus contraignante. Pour autant, leurs performances n’ont fait que grimper au fil des éditions du Vendée Globe puisque lors du premier tour du monde sans escale, le vainqueur avait mis 109 jours tandis que François Gabart détient désormais le temps de référence avec 78 jours.

Des investissements conséquents, un concentré de technologies matérielles, électroniques et numériques, de savoir-faire et de nouvelles implantations permettent d'accompagner les mutations du nautisme et de renforcer son dynamisme économique. Par ailleurs, ces avancées technologiques sur le marché ont néanmoins soulevé de nouvelles questions en ce qui concerne les exigences environnementales. A ce titre, le législateur s’est saisi au fil des années de ces innovations pour encadrer sur un plan européen et national la mise sur le marché des navires de plaisance et leurs normes de conception :

Sur un plan européen, les principaux apports règlementaires furent apportés par :

- La directive 2013-53-CE du 20 novembre 2013 relative aux bateaux de plaisance et aux véhicules nautiques à moteur et abrogeant la directive 94/25/CE en élargissant son champ d’application. Cette directive européenne d’harmonisation technique fixe les exigences relatives à la conception et à la fabrication des navires de plaisance.

Produits concernés :
o les bateaux de plaisance et les bateaux de plaisance partiellement achevés;
o les véhicules nautiques à moteur et les véhicules nautiques à moteur partiellement achevés;
o les éléments ou pièces d’équipements énumérés limitativement lorsqu’ils sont mis sur le marché de l’Union séparément ;
o les moteurs de propulsion qui sont installés ou sont spécialement conçus pour être installés sur ou dans des bateaux;
o les moteurs de propulsion installés sur ou dans des bateaux et qui sont soumis à une modification importante;
o les bateaux qui sont soumis à une transformation important

Cette directive repose sur les principes de la nouvelle approche en matière d’harmonisation technique et de normalisation. Elle se borne donc à énoncer les exigences essentielles applicables aux bateaux de plaisance et aux véhicules nautiques à moteur concernant la protection de l’environnement

o Principe de la nouvelle approche : l’objet est d’harmoniser les législations nationales concernant les exigences essentielles de sécurité des produits mis sur le marché en précisant que les spécifications techniques restent des normes volontaires c’est-à-dire dépourvues de caractère obligatoire. Le fabriquant reste libre quant au choix des moyens techniques pour garantir la conformité du produit à ces exigences essentielles.

Cette directive a un double objectif :
o garantir un niveau élevé de protection des intérêts publics, tels que la santé et la sécurité et la protection du consommateur et de l’environnement, ainsi que le respect d’une concurrence loyale sur le marché de l’Union ;
o Assurer rapidement la libre circulation de biens réputés sûrs dans l'Union européenne (attesté par le marquage CE et les normes ISO)

A noter que les États membres devaient adopter et publier, au plus tard le 18 janvier 2016, les dispositions législatives, réglementaires et administratives nécessaires pour se conformer à cette directive.

Sur un plan national, les principaux apports règlementaires furent apportés par :

- Le décret n° 2016-763 du 9 juin 2016 relatif à la mise sur le marché des bateaux et navires de plaisance, des véhicules nautiques à moteur, de leurs moteurs de propulsion et éléments ou pièces d'équipement qui transpose la directive 2013/53/UE du 20 novembre 2013

Ce décret a pour objectif de garantir que les navires et bateaux de plaisance, les véhicules nautiques à moteur, les éléments et pièces d'équipement et les moteurs de propulsion mis à disposition sur le marché satisfont aux exigences essentielles garantissant un niveau élevé de protection de la santé et de la sécurité des personnes, des biens et de l'environnement, tout en assurant le bon fonctionnement du marché intérieur. Il abroge le décret n° 96-611 du 4 juillet 1996 relatif à la mise sur le marché des bateaux de plaisance et des pièces et éléments d'équipement.

Produits concernés :
o Les bateaux de plaisance même partiellement achevé : tout bateau de tout type, à l'exclusion des véhicules nautiques à moteur, destiné à être utilisé à des fins sportives et de loisir, dont la coque a une longueur de 2,5 à 24 mètres, indépendamment du moyen de propulsion ;
o Les véhicules nautiques à moteur : bateau destiné à être utilisé à des fins sportives et de loisir, dont la longueur de coque est inférieure à 4 mètres, équipé d'un moteur de propulsion qui entraîne une turbine constituant sa principale source de propulsion et conçu pour être manœuvré par une ou plusieurs personnes assises, debout ou agenouillées sur la coque plutôt qu'à l'intérieur de celle-ci ;
o Les moteurs de propulsion

On notera l’exclusion des bateaux conçus exclusivement pour la compétition (article 2 2°) ainsi que les bateaux expérimentaux comme les submersibles, les aéroglisseurs ou encore les hydroptères.

L’article 4 dispose « Les produits mentionnés (concernés par la directive) peuvent uniquement être importés, mis à disposition sur le marché ou mis en service s'ils ne mettent pas en danger la santé et la sécurité des personnes, les biens ou l'environnement lorsqu'ils sont entretenus correctement et utilisés aux fins prévues, et sous réserve qu'ils satisfassent aux exigences essentielles applicables »

- L’arrêté du 2 décembre 2014 modifiant l'arrêté du 23 novembre 1987 relatif à la sécurité des navires (Division 240). Cette division définit les conditions d'utilisation ainsi que les dispositions relatives au matériel d'armement et de sécurité applicables en mer à tous les engins, embarcations et navires de plaisance à usage personnel ou de formation d'une longueur de coque inférieure ou égale à 24 mètres.
Elle s'applique en complément des exigences essentielles s'imposant aux fabricants au regard des normes ISO.

La division met notamment en place un registre de vérification spéciale qui doit être rempli et visé annuellement par la personne responsable, au sein de la structure ou l'entreprise, de l'entretien du navire. Ce document permet à l'utilisateur du navire de vérifier que l'entretien du navire et le suivi de son matériel de sécurité sont réalisés régulièrement au regard des exigences essentielles.

Par exemple, concernant la construction du navire, les vérifications porteront sur :
o L’inspection visuelle extérieure de la coque
o L’inspection visuelle intérieure de la structure
o L’intégrité des liaisons entre la coque et le pont
o L’état des taquets d’amarrage
o La lisibilité de la plaque du constructeur
o Etc…

L’ensemble de ces dispositions règlementaires qui encadrent la conception des navires de plaisance de série puisent leur rédaction dans le sillage des innovations techniques de la compétition nautique. A titre d’illustration et à l’appui d’un dossier récemment paru dans le Journal du Marin fin septembre, on peut citer comme accélérateurs de technologie :

- Les voiles : les enrouleurs inventés par les skippers équipent la plupart des bateaux de croisières, notamment pour les génois et progressivement les grand’ voiles
- La carène : les bateaux de série s’inspirent des formes droites et volumineuses qui allient confort, aménagement intérieur et performance
- Le mât : les matériaux utilisés sont de plus en plus légers comme le carbone pour certains, l’aluminium pour beaucoup.
- Les matériaux : acier, coton ou chanvre sont remplacés par des matériaux de synthèse comme le nylon ou le kevlar.
- Le cockpit : la course au large a initié le principe de ramener toutes les drisses dans le cockpit facilitant les manœuvres

Face à ces innovations les fabricants sont ainsi contraints juridiquement de suivre un cahier des charges rigoureux :

- contrôles internes lors du développement du navire
- réalisation de prototype ou de pré-série
- choix du référentiel normatif pierre angulaire de la conformité
- dossier technique
- processus de certification
- procédure d’évaluation de la conception à la construction
- mise sur le marché…

L’avenir nous dira si les fabricants des bateaux de croisières opteront pour toutes les avancées technologiques des bateaux de course comme par exemple la mise en place de foils ou de quille à bulbe basculante latéralement… avec l’introduction de nouvelles normes réglementaires.
 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne. Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant Ros
Sophie Savant Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
François Tregouet
François Tregouet
Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement
Norbert Conchin
Norbert Conchin
Norbert Conchin est originaire de Paris mais très vite il prend le large pour découvrir le monde. Un premier voyage aux Antilles sur un Ketch puis un tour du monde dans la Marine lui donne le goût de la navigation. Il prend le chemin des côtes normandes pour exercer sa passion de la voile et de la régate. Décidé à vivre de sa passion, il travaille à partir de 1996 pour différents supports de la presse nautique avant de collaborer au Figaro Nautisme depuis 2017.
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
Eric Mas
Eric Mas
Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.