1978 : Mike Birch, Michel Malinovsky et les 98 secondes qui ont fait entrer la Route du Rhum dans la légende

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Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Le 28 novembre 1978, la toute première Route du Rhum s’achève à Pointe-à-Pitre sur un scénario que personne n’aurait osé imaginer. Après plus de 23 jours de traversée depuis Saint-Malo, Michel Malinovsky semble tenir la victoire à bord de Kriter V, son puissant monocoque de 21 mètres. Mais dans les derniers milles, un petit trimaran jaune revient inexorablement sur lui. À sa barre, le Canadien Mike Birch, encore largement méconnu du grand public. Sur la ligne d’arrivée, seulement 98 secondes séparent les deux navigateurs. Un écart infime qui va immédiatement faire entrer cette première édition de la Route du Rhum dans l’histoire de la course au large.

Une première Route du Rhum qui veut bousculer les règles

Lorsque les concurrents quittent Saint-Malo le 5 novembre 1978, la Route du Rhum est une aventure totalement nouvelle. Imaginée notamment par Michel Etevenon, cette transatlantique en solitaire doit relier la Bretagne à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, sans escale et surtout sans imposer les classifications qui structurent déjà une partie des grandes courses océaniques.

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L’idée est simple : laisser les navigateurs et leurs bateaux se mesurer sur le même parcours, qu’ils soient à bord d’un grand monocoque ou d’un multicoque beaucoup plus léger. Cette liberté va rapidement devenir l’une des marques de fabrique de la Route du Rhum. Pour cette première édition, 38 marins prennent le départ, parmi lesquels plusieurs figures déjà connues de la voile française, comme Alain Colas ou Olivier de Kersauson, mais aussi des navigateurs qui vont bientôt entrer à leur tour dans l’histoire de la course au large.

Michel Malinovsky fait partie des hommes les plus attendus. À bord de Kriter V, un monocoque de 21 mètres dessiné par André Mauric, il dispose d’un bateau puissant et particulièrement impressionnant pour l’époque. Mike Birch, lui, se présente avec Olympus Photo, un trimaran de seulement 11,50 mètres. Le contraste entre les deux bateaux est saisissant : selon les chiffres publiés par Le Monde après l’arrivée, Kriter V déplace environ 17 tonnes, contre à peine 2 tonnes pour Olympus Photo.

Cette opposition entre un grand monocoque et un petit multicoque va rapidement devenir le fil rouge d’une course dont personne ne peut encore mesurer la portée.

 

Mike Birch dans l'Olympus Photo
Mike Birch dans l'Olympus Photo© Wikipédia

 

Deux hommes, deux bateaux, deux routes vers la Guadeloupe

Durant la traversée, Michel Malinovsky et Mike Birch ne suivent pas exactement la même stratégie. Malinovsky reste sur une route plus septentrionale, tandis que Birch descend davantage vers le sud pour chercher des conditions plus favorables à son trimaran. À une époque où les navigateurs ne disposent évidemment ni du suivi satellite ni de la cartographie en temps réel d’aujourd’hui, les écarts restent parfois difficiles à apprécier depuis la terre.

Les communications sont rares, les positions peuvent être espacées de plusieurs heures et certains navigateurs choisissent même de rester silencieux pour ne pas dévoiler leur stratégie. Pendant une partie de la course, Malinovsky apparaît comme l’un des hommes les mieux placés pour aller chercher la victoire. Birch reste dans le match, mais son retour progressif est plus difficile à mesurer.

À mesure que les bateaux approchent des Antilles, le duel se précise pourtant. Après plus de trois semaines de mer, ce ne sont plus des centaines de milles qui séparent les deux hommes, mais seulement quelques milles. Et la dernière partie du parcours autour de la Guadeloupe va totalement rebattre les cartes.

Autour de la Guadeloupe, la course se resserre

L’approche de Pointe-à-Pitre est loin d’être une simple formalité. Pour rallier l’arrivée, les navigateurs doivent composer avec les reliefs de la Guadeloupe et notamment avec les zones de dévent générées sous le vent de Basse-Terre. Les alizés peuvent y devenir extrêmement irréguliers, s’affaiblir brusquement ou disparaître presque complètement par endroits.

Dans ce type de situation, quelques milles d’avance peuvent se réduire très rapidement. C’est précisément ce qui va se produire dans les dernières heures de cette première Route du Rhum. Birch parvient à revenir sur Malinovsky et les positions se resserrent autour de l’île. Les deux navigateurs restent au contact, mais à l’approche immédiate de Pointe-à-Pitre, Malinovsky possède encore l’avantage.

Les archives publiées après la course indiquent même que Kriter V est toujours en tête à environ un mille de la ligne d’arrivée. Après plus de 23 jours de traversée, le Français peut encore croire à la victoire. Derrière lui, pourtant, Olympus Photo continue de revenir.

 

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Le dernier mille qui change tout

Dans les derniers instants de la course, le contraste entre les deux bateaux devient décisif. Kriter V est beaucoup plus grand et beaucoup plus lourd, tandis qu’Olympus Photo profite de la légèreté et du potentiel de vitesse de son architecture multicoque. Dans les petits airs et les conditions irrégulières de l’approche de Pointe-à-Pitre, Mike Birch réussit à combler les derniers mètres qui le séparent de son rival.

Le petit trimaran jaune revient alors suffisamment près pour dépasser Kriter V avant la ligne. Après plus de 3 500 milles de course, la victoire se joue donc dans les toutes dernières minutes.

Mike Birch franchit la ligne à Pointe-à-Pitre après 23 jours, 6 heures, 59 minutes et 35 secondes de course. Michel Malinovsky termine juste derrière, en 23 jours, 7 heures, 1 minute et 13 secondes. L’écart entre les deux hommes est de 1 minute et 38 secondes, soit seulement 98 secondes. Pour une première édition, la Route du Rhum vient de trouver un scénario fondateur.

98 secondes après plus de trois semaines de mer

Cet écart devient immédiatement l’un des symboles de la course. Après plus de 23 jours passés seuls en mer, après une traversée complète de l’Atlantique et des milliers de milles parcourus, Mike Birch et Michel Malinovsky sont séparés par moins de deux minutes.

Mais au-delà du chronomètre, cette arrivée marque également un tournant technique. Olympus Photo ne mesure que 11,50 mètres, là où Kriter V atteint 21 mètres. Surtout, les deux bateaux appartiennent à deux mondes très différents. Le trimaran de Birch démontre qu’un multicoque léger peut rivaliser, et même battre, un grand monocoque conçu pour la haute mer.

À l’époque, le débat entre monocoques et multicoques est encore loin d’être tranché. La victoire de Birch va pourtant contribuer à accélérer l’intérêt pour les multicoques dans la course au large. Les éditions suivantes confirmeront progressivement cette évolution, jusqu’à faire des grands trimarans les machines reines de la Route du Rhum.

 

Alain Colas, photographié lors des préparatifs de la 1ère Route du Rhum, à Saint-Malo.
Alain Colas, photographié lors des préparatifs de la 1ère Route du Rhum, à Saint-Malo.© Wikipédia

 

Une victoire historique, mais une édition aussi marquée par la disparition d’Alain Colas

Le récit de cette première Route du Rhum ne peut toutefois pas se limiter à l’arrivée spectaculaire de Birch et Malinovsky. Quelques jours auparavant, la course a été frappée par la disparition d’Alain Colas.

Le navigateur français, engagé sur Manureva, transmet son dernier message le 16 novembre 1978 alors qu’il se trouve dans l’Atlantique. Par la suite, plus aucun contact ne sera établi avec lui. Ni Alain Colas ni son bateau ne seront retrouvés.

Lorsque les premiers concurrents atteignent la Guadeloupe, l’inquiétude autour de sa disparition reste donc très présente. Cette première édition concentre déjà tout ce qui fera la force et la dureté de la Route du Rhum : l’innovation, l’audace, les exploits sportifs, mais aussi les risques immenses auxquels s’exposent les marins engagés seuls au milieu de l’Atlantique.

Michel Malinovsky, le vaincu devenu indissociable de la victoire de Birch

Si Mike Birch entre dans l’histoire comme le premier vainqueur de la Route du Rhum, Michel Malinovsky devient presque indissociable de cette victoire. Sa défaite, pour seulement 98 secondes, participe autant que la victoire du Canadien à la légende de cette arrivée.

Malinovsky avait longtemps tenu une position favorable et il possédait encore l’avantage à proximité immédiate de Pointe-à-Pitre. La frustration est donc immense. Cette arrivée va également nourrir sa réflexion sur l’évolution des monocoques et sur leur capacité à continuer de rivaliser avec des multicoques toujours plus rapides.

Quelques années plus tard, il reviendra sur la Route du Rhum avec Kriter VIII, un immense monocoque conçu dans l’espoir de repousser encore les limites de cette architecture. Mais le symbole de 1978 restera intact : celui d’un grand monocoque rattrapé dans les derniers instants par un petit trimaran que beaucoup n’imaginaient pas capable de gagner.

Le jour où la Route du Rhum a trouvé son premier grand récit

Près d’un demi-siècle plus tard, cette arrivée reste l’une des plus célèbres de l’histoire de la Route du Rhum. D’autres duels se sont depuis joués pour quelques minutes, voire quelques secondes, mais celui de 1978 possède une place particulière parce qu’il intervient dès la toute première édition.

La course vient tout juste de naître et elle offre déjà tout ce qui fera son identité : des bateaux radicalement différents, des navigateurs solitaires, des choix de route opposés, des retournements de situation jusqu’aux derniers milles et une arrivée capable de se jouer après plus de trois semaines de mer.

Le 28 novembre 1978, Mike Birch remporte donc bien davantage qu’une transatlantique. En devançant Michel Malinovsky de seulement 98 secondes à Pointe-à-Pitre, il offre à la Route du Rhum l’une de ces histoires que le temps ne parvient pas à effacer. Dès sa première édition, la course possède déjà sa légende.

 

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.