1978 : Mike Birch, Michel Malinovsky et les 98 secondes qui ont fait entrer la Route du Rhum dans la légende
Lorsque les concurrents quittent Saint-Malo le 5 novembre 1978, la Route du Rhum est une aventure totalement nouvelle. Imaginée notamment par Michel Etevenon, cette transatlantique en solitaire doit relier la Bretagne à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, sans escale et surtout sans imposer les classifications qui structurent déjà une partie des grandes courses océaniques.
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L’idée est simple : laisser les navigateurs et leurs bateaux se mesurer sur le même parcours, qu’ils soient à bord d’un grand monocoque ou d’un multicoque beaucoup plus léger. Cette liberté va rapidement devenir l’une des marques de fabrique de la Route du Rhum. Pour cette première édition, 38 marins prennent le départ, parmi lesquels plusieurs figures déjà connues de la voile française, comme Alain Colas ou Olivier de Kersauson, mais aussi des navigateurs qui vont bientôt entrer à leur tour dans l’histoire de la course au large.
Michel Malinovsky fait partie des hommes les plus attendus. À bord de Kriter V, un monocoque de 21 mètres dessiné par André Mauric, il dispose d’un bateau puissant et particulièrement impressionnant pour l’époque. Mike Birch, lui, se présente avec Olympus Photo, un trimaran de seulement 11,50 mètres. Le contraste entre les deux bateaux est saisissant : selon les chiffres publiés par Le Monde après l’arrivée, Kriter V déplace environ 17 tonnes, contre à peine 2 tonnes pour Olympus Photo.
Cette opposition entre un grand monocoque et un petit multicoque va rapidement devenir le fil rouge d’une course dont personne ne peut encore mesurer la portée.
Durant la traversée, Michel Malinovsky et Mike Birch ne suivent pas exactement la même stratégie. Malinovsky reste sur une route plus septentrionale, tandis que Birch descend davantage vers le sud pour chercher des conditions plus favorables à son trimaran. À une époque où les navigateurs ne disposent évidemment ni du suivi satellite ni de la cartographie en temps réel d’aujourd’hui, les écarts restent parfois difficiles à apprécier depuis la terre.
Les communications sont rares, les positions peuvent être espacées de plusieurs heures et certains navigateurs choisissent même de rester silencieux pour ne pas dévoiler leur stratégie. Pendant une partie de la course, Malinovsky apparaît comme l’un des hommes les mieux placés pour aller chercher la victoire. Birch reste dans le match, mais son retour progressif est plus difficile à mesurer.
À mesure que les bateaux approchent des Antilles, le duel se précise pourtant. Après plus de trois semaines de mer, ce ne sont plus des centaines de milles qui séparent les deux hommes, mais seulement quelques milles. Et la dernière partie du parcours autour de la Guadeloupe va totalement rebattre les cartes.
L’approche de Pointe-à-Pitre est loin d’être une simple formalité. Pour rallier l’arrivée, les navigateurs doivent composer avec les reliefs de la Guadeloupe et notamment avec les zones de dévent générées sous le vent de Basse-Terre. Les alizés peuvent y devenir extrêmement irréguliers, s’affaiblir brusquement ou disparaître presque complètement par endroits.
Dans ce type de situation, quelques milles d’avance peuvent se réduire très rapidement. C’est précisément ce qui va se produire dans les dernières heures de cette première Route du Rhum. Birch parvient à revenir sur Malinovsky et les positions se resserrent autour de l’île. Les deux navigateurs restent au contact, mais à l’approche immédiate de Pointe-à-Pitre, Malinovsky possède encore l’avantage.
Les archives publiées après la course indiquent même que Kriter V est toujours en tête à environ un mille de la ligne d’arrivée. Après plus de 23 jours de traversée, le Français peut encore croire à la victoire. Derrière lui, pourtant, Olympus Photo continue de revenir.
Dans les derniers instants de la course, le contraste entre les deux bateaux devient décisif. Kriter V est beaucoup plus grand et beaucoup plus lourd, tandis qu’Olympus Photo profite de la légèreté et du potentiel de vitesse de son architecture multicoque. Dans les petits airs et les conditions irrégulières de l’approche de Pointe-à-Pitre, Mike Birch réussit à combler les derniers mètres qui le séparent de son rival.
Le petit trimaran jaune revient alors suffisamment près pour dépasser Kriter V avant la ligne. Après plus de 3 500 milles de course, la victoire se joue donc dans les toutes dernières minutes.
Mike Birch franchit la ligne à Pointe-à-Pitre après 23 jours, 6 heures, 59 minutes et 35 secondes de course. Michel Malinovsky termine juste derrière, en 23 jours, 7 heures, 1 minute et 13 secondes. L’écart entre les deux hommes est de 1 minute et 38 secondes, soit seulement 98 secondes. Pour une première édition, la Route du Rhum vient de trouver un scénario fondateur.
Cet écart devient immédiatement l’un des symboles de la course. Après plus de 23 jours passés seuls en mer, après une traversée complète de l’Atlantique et des milliers de milles parcourus, Mike Birch et Michel Malinovsky sont séparés par moins de deux minutes.
Mais au-delà du chronomètre, cette arrivée marque également un tournant technique. Olympus Photo ne mesure que 11,50 mètres, là où Kriter V atteint 21 mètres. Surtout, les deux bateaux appartiennent à deux mondes très différents. Le trimaran de Birch démontre qu’un multicoque léger peut rivaliser, et même battre, un grand monocoque conçu pour la haute mer.
À l’époque, le débat entre monocoques et multicoques est encore loin d’être tranché. La victoire de Birch va pourtant contribuer à accélérer l’intérêt pour les multicoques dans la course au large. Les éditions suivantes confirmeront progressivement cette évolution, jusqu’à faire des grands trimarans les machines reines de la Route du Rhum.
Le récit de cette première Route du Rhum ne peut toutefois pas se limiter à l’arrivée spectaculaire de Birch et Malinovsky. Quelques jours auparavant, la course a été frappée par la disparition d’Alain Colas.
Le navigateur français, engagé sur Manureva, transmet son dernier message le 16 novembre 1978 alors qu’il se trouve dans l’Atlantique. Par la suite, plus aucun contact ne sera établi avec lui. Ni Alain Colas ni son bateau ne seront retrouvés.
Lorsque les premiers concurrents atteignent la Guadeloupe, l’inquiétude autour de sa disparition reste donc très présente. Cette première édition concentre déjà tout ce qui fera la force et la dureté de la Route du Rhum : l’innovation, l’audace, les exploits sportifs, mais aussi les risques immenses auxquels s’exposent les marins engagés seuls au milieu de l’Atlantique.
Si Mike Birch entre dans l’histoire comme le premier vainqueur de la Route du Rhum, Michel Malinovsky devient presque indissociable de cette victoire. Sa défaite, pour seulement 98 secondes, participe autant que la victoire du Canadien à la légende de cette arrivée.
Malinovsky avait longtemps tenu une position favorable et il possédait encore l’avantage à proximité immédiate de Pointe-à-Pitre. La frustration est donc immense. Cette arrivée va également nourrir sa réflexion sur l’évolution des monocoques et sur leur capacité à continuer de rivaliser avec des multicoques toujours plus rapides.
Quelques années plus tard, il reviendra sur la Route du Rhum avec Kriter VIII, un immense monocoque conçu dans l’espoir de repousser encore les limites de cette architecture. Mais le symbole de 1978 restera intact : celui d’un grand monocoque rattrapé dans les derniers instants par un petit trimaran que beaucoup n’imaginaient pas capable de gagner.
Près d’un demi-siècle plus tard, cette arrivée reste l’une des plus célèbres de l’histoire de la Route du Rhum. D’autres duels se sont depuis joués pour quelques minutes, voire quelques secondes, mais celui de 1978 possède une place particulière parce qu’il intervient dès la toute première édition.
La course vient tout juste de naître et elle offre déjà tout ce qui fera son identité : des bateaux radicalement différents, des navigateurs solitaires, des choix de route opposés, des retournements de situation jusqu’aux derniers milles et une arrivée capable de se jouer après plus de trois semaines de mer.
Le 28 novembre 1978, Mike Birch remporte donc bien davantage qu’une transatlantique. En devançant Michel Malinovsky de seulement 98 secondes à Pointe-à-Pitre, il offre à la Route du Rhum l’une de ces histoires que le temps ne parvient pas à effacer. Dès sa première édition, la course possède déjà sa légende.


