Casse en série et cœurs meurtris : le Vendée Globe sous haute tension

Par Figaronautisme.com

Après sept semaines de mer, les marins du Vendée Globe avancent désormais en y laissant beaucoup de leur énergie, alors que les meurtrissures sont légion et les mâchoires presque aussi serrées que les écarts qui souvent les séparent.

Force est de constater que, même parfaitement fiabilisés, les bateaux commencent à sérieusement en baver. Après 50 jours de mer, petites et grandes avaries se multiplient, à tel point qu’il est difficile d’en tenir le décompte précis. Voiles, hooks, barre, énergie… voilà le nouvel inventaire à la Prévert que nous récitent les marins épuisés ! Souvent à quelques milles seulement d’écart, tous s’observent désormais en essayant de deviner quels bobos accablent les uns et les autres, tout en essayant de panser, ou au moins d’atténuer, les leurs.

Le dernier en date pour Isabelle Joschke (MACSF, 19e) est désormais impossible à masquer. Avec la casse de son foil tribord, son IMOCA n’a plus qu’une aile, et ses espoirs de poursuivre sa course sans trop de tracas se sont malheureusement envolés. Au petit matin, la navigatrice franco-allemande, également aux prises ces derniers jours avec des problèmes moteur, des soucis de capteur de quille et une avarie sur son chariot de grand-voile et sur sa grand-voile, elle racontait aux équipes de la course : "Ca va être une course qui va se continuer pas à pas, une course différente, il faut faire avec, ça fait franchement suer, mais j’ai pas le choix, j’espère que tous les autres pépins vont pas m’handicaper davantage, et que la météo sera clémente après le Horn. Il y a beaucoup de si en fait ! Mais le Vendée Globe c’est ça…"

C’est « ça » et c’est comme « ça », mais « ça » n’empêche que « ça » fait mal… au corps pour commencer. « Ça a été très éprouvant de bricoler alors que le bateau continuait d’aller vite », explique ainsi Isabelle Joschke, parce que « ça engendre des tassements de vertèbres, ça tape et on n’est pas dans une bonne position, ça crée des grosses crispations dans le corps ! J’ai beaucoup de tensions dans le haut du dos, j’avais déjà une côte en vrac, ça a fait que s’amplifier, donc je me sens bien crevée… » Et quand on connaît leur capacité à endurer, s’ils nous disent qu’ils sont crevés nos marins, on a tendance à s’inquiéter !

Mais c’est surtout au cœur que la skipper de MACSF a quelques douleurs, elle qui a dû laisser s’échapper Jean Le Cam (Tout Commence en Finistère – Armor-lux, 17e) mais bataille toujours avec Giancarlo Pedote (Prysmian, 18e) et Alan Roura (Hublot, 20e). Désormais elle le sait, elle ne joue plus à armes égales : "Je me sens déçue parce que ma course va plus du tout être la même ! Le foil, ce n’est pas juste une option pour aller plus vite, il fait partie de la stabilité, tout l’équilibre de mon bateau a été calculé avec ça, donc prendre une tempête sans foil, c’est ultra chaud. Donc pour la suite, ça va être tendu, je sais qu’en bâbord amure, le repos ça va être niet, il faudra naviguer en étant sous-toilée, mais même comme ça, ça va être chaud patate ! Je vais naviguer bien sûr en bon marin, mais ça ne va pas être simple !".

Rien n’est simple de toutes façons après autant de temps en mer, même si les deux leaders en donnent parfois l’impression, à regarder la trace qu’ils laissent dans la poudreuse derrière eux. Seulement une dizaine de milles d’écart encore ce matin entre Yoann Richomme (PAPREC-ARKÉA) et Charlie Dalin (MACIF Santé Prévoyance, 2e), et une seule question dans toutes les têtes : combien d’années d’espérance de vie en tachycardie vont-ils nous faire perdre s’ils maintiennent ce suspense jusqu’aux Barges des Sables d’Olonne, qui n’aura du coup jamais aussi bien porté son nom ?

Au niveau des Malouines, c’est une autre bataille qui fait rage, et laisse les observateurs tout autant en haleine. Six bateaux en moins de 50 milles, et pas franchement les couteaux les moins aiguisés du tiroir, si vous voyez ce qu’on veut dire… L’affrontement se fait certes au près et pour l’heure dans des petits airs, mais les coups sont d’autant plus impressionnants quand ils comportent autant de risques ! C’est d’ailleurs ce que nous racontait Sam Goodchild (VULNERABLE, 9e), dans la nuit, quelques heures après sa jolie option en solitaire à l’intérieur du détroit de Lemaire : Je voulais suivre cette route, mais je n’étais pas sûr que ça le fasse parce que le vent était très léger sur les fichiers, et ça donne toujours une part d’aléatoire sur ce que ça va être dans la réalité… Mais au final le vent est rentré et m’a permis de faire ce petit coup sans avoir à faire trop de manœuvres. Je n’ai pas gagné de place dans l’histoire, mais j’ai gagné des milles sur Paul et Boris ! La seule déception c’est que c’était en pleine nuit, donc je n’ai rien vu du tout, juste quelques silhouettes de terre…"

Du panache, après sept semaines de mer, voilà toujours de quoi nous impressionner, alors que de notre côté on se prend souvent à rêver de se mettre en pilote automatique ou en ChatGPT… Mais nulle intelligence artificielle ne pourra remplacer le talent de nos marins, qui se mènent aussi une belle guerre des nerfs !

Le marin britannique, « nostalgique de quitter le Grand Sud en se demandant si et quand on pourra revenir un jour », est quand même ainsi bien soulagé d’avoir pu profiter du petit temps pour lever « le gros stress sur l’état du bateau » en menant une bonne inspection. Mais le constat d’usure, à l’image d’un Yannick Bestaven (Maître CoQ V, 11e) qui a franchi cette nuit le Cap Horn malgré tous ses tracas, reste quand même bien présent : "On a encore 7000 milles devant nous, le bateau commence à fatiguer et nous aussi, donc il faut rester alerte et vigilant ! Et j’ai l’impression que tout le monde panse un peu ses plaies, et essaie de se soigner physiquement et mentalement… Cette année l’Atlantique Sud a l’air de vouloir nous laisser des souvenirs, j’espère que ce seront des bons… Ca bouge vraiment vite entre les fichiers les différents modèles, il n’y a rien d’établi, on va se retrouver avec 30-40 nœuds au près dans les prochains jours, il va falloir minimiser les risques stratégiques…"

Dans le Pacifique, l’autre groupe compact qui évolue vers le point Nemo, mené par Benjamin Ferré (Monnoyeur – Duo For a Job, 21e) est sous la même pression. Avec neuf bateaux en moins de 300 milles, c’est peu dire qu’il n’y a guère de répit et qu’on se trouve clairement là dans une zone de « voisins vigilants ». Revenu ainsi au contact des bateaux de devant, Eric Bellion (Stand as One – Altavia, 27e) n’a plus l’intention de lâcher ses petits camarades : "J’avais été largué par le groupe à cause de mes problèmes de safrans, mais depuis que j’ai réparé j’envoie, j’essaie de rattraper, j’ai grappillé au fur et à mesure. C’était pas facile parce que devant il y a des bons numéros, il y a des figaristes, un gars qui a fait la Volvo, plusieurs Vendée pour Cali, c’est pas n’importe quoi ! La météo n’était jamais pour moi, ça partait par devant, mais là, j’ai eu un bon coup de pouce de l’océan Pacifique ! On a vu réapparaître Guirec et Kojiro, et maintenant on profite de ce vent-là pour recoller avec Violette, Seb, Louis. Et ça fait plaisir parce que ça fait depuis le cap de Bonne Espérance que je les ai dans mon viseur !"

Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la course avec METEO CONSULT Marine dans notre dossier spécial Vendée Globe et suivez les skippers en direct grâce à la cartographie.

Diaporama
Photo envoyée depuis le bateau Singchain Team Haikou lors de la course à la voile du Vendée Globe le 29 décembre 2024. (Photo du
(Photo du skipper Romain Attanasio)
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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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