L'enquête Polynésienne - Épisode 16 : O ‘Tahiti

« Il ne nous arriva rien qui puisse intéresser la curiosité de nos navigateurs, jusqu'au 11 Septembre, que sur les trois heures après-midi, nous eûmes la vue du Cap Frio sur la côte du Brésil. » (BJ) Le style, Lord Byron, ce n’est pas son fort.

Ce sera pour son petit-fils George, le poète, terrassé par l’anophèle et la malaria dans les marais de Missolonghi dont il voulait chasser le turc.
Lui, John, l’amiral, a participé à l’expédition Anson, échoué sur les côtes chiliennes en 1741, il retrouvera sa blanche Albion en 1745 après un séjour dans les geôles espagnoles. Cela forge le caractère, d’ailleurs ne le surnomme-t-on pas « Foul-weather Jack » : « Jack le mauvais temps » ? (BIA) 
 

 

Lord John Byron (1723-1792) par Joshua Reynolds
Lord John Byron (1723-1792) par Joshua Reynolds © Domaine public. Musée maritime national Greenwich, Londres

 

Pour l’heure, et nous sommes en 1764 à bord du Dolphin, la mission est cette fois bien différente des « pirateries » à la Drake, à la Cavendish, à la Anson. La mission est la recherche du continent austral, accompagné du Tamar. Il faut reconnaitre que les Hollandais :  Schouten, Tasman, Roggeveen, sont les seuls à pouvoir se flatter de découvertes notables et de s’être tous frottés aux Tuamotu, et aux Paumotus aussi !
Byron ne fera guère mieux que Schouten et Lemaire en approchant en 1765 ce qu’il nomme « les îles du Roi George » au nord-est des Tuamotu qui sont Takapoto et Takaroa, seule escale réelle déjà visitées par Roggeveen en 1722. Ceci après avoir reconnu Napuka et Tepoto « les îles du Désappointement » et rencontré auparavant un gros temps d’ouest du 22 au 31 mai au nord de 20 degrés sud. 
« Le 22, étant par les 20° 52' S, et 115° 38' de longitude O, & ayant une petite brise de l’E.S. E. ; les lames qui nous venoient du Sud étoient si grosses, & se succédaient si rapidement, que nous nous trouvâmes dans un continuel danger de perdre nos mâts ; ce qui me détermina à gouverner plus au Nord » (BJ). Dégagé sans ennui de « l’archipel dangereux », Il franchit vite la ligne et reconnait les Kiribati puis Tinian dans l’archipel des Iles Mariannes. De continent austral il n’y aura pas, mais un exploit quand même : Quittées le 21 juin 1764, il revient aux Dunes le 9 mai 1766. Le premier tour du monde en moins de deux ans. (BJ)

C’est aussitôt reparti pour le Dolphin, trois mois après, le 22 aout 1766.
Le chef d’expédition pour le second tour du monde de ce bateau est Samuel Wallis, et la mission identique pour la fière frégate de cuivre doublée (une innovation qui décourage les tarets) : explorer les zones inconnues entre la nouvelle Zélande et le Cap Horn. Lui est adjoint, capitaine du Swallow, Philippe de Carteret, un Jersiais qui était du voyage précédent avec Byron. Carteret, à la suite d’un coup de vent, se sépare du Dolphin au débouché du détroit de Magellan, et découvrira Pitcairn, entre autres, avant de compléter sa circumnavigation. (HJ).
 

 

Dessin de Pinaki (White Sunday) par Samuel Wallis 1767
Dessin de Pinaki (White Sunday) par Samuel Wallis 1767© Domaine public : https://mediatheque-polynesie.org/dessin-de-samuel-wallis-pinaki-1767

 

Rien que de très commun (!!) pour Wallis, qui, passé le détroit de Magellan, et faisant route au Nord-ouest, « tombe » sur les Tuamotu. On connait ce voyage par le rapport du maitre de manœuvre George Robertson (RG), conteur empathique aux anecdotes savoureuses dont les éditions URU ont heureusement rééditées en 2016 les chapitres III à V. Après une dure semaine de vent d’Ouest, hésitant du NW au SW :« Le capitaine Wallis et notre premier lieutenant souffraient de troubles bilieux et 18 à 20 des matelots étaient atteints d’affections diverses dont le scorbut Beaucoup d’autres qui continuaient à prendre leur quart et s’acquittaient de leurs services étaient très faibles mais nous espérions maintenant le secours imminent de provisions salutaires ». Et cela devient possible le lendemain 7 juin en reconnaissant l’atoll de Pinaki baptisé « Whitsunday ». On y découvre un atelier de confection d’hameçons, on récolte de rares végétaux et quelques noix de coco.
Le lendemain le débarquement sur Nukutavake n’est possible qu’après avoir tiré du canon, les « indiens » se montrant très hostiles. On troque, « Nos hommes et les indigènes se quittèrent ainsi apparemment bons amis Mais quand les nôtres leur expliquèrent par signes que nous reviendrions le lendemain matin leur regard fixe exprimait le mécontentement ».

Laissons-les continuer leur prudent et chaotique chemin dans les Tuamotu et revenons presque 20 ans en arrière et à plus de 200 milles dans le nord-ouest, car il est temps que s’accomplisse la prophétie de Vaita, prêtre de Taputapuatea.
En ce temps-là les habitants de Pora-Pora (Bora-Bora) la voisine, avaient envahi Raiatea et saccagé le cœur même du monde polynésien, le marae de Taputapuatea (Sacré-sacré).
Prononcer ce mot de Taputapuatea devant un polynésien, c’est le voir serrer le poing droit sur son cœur, Raiatea et Taputapuatea sont le centre de leur monde cosmique.
Et alors, après le carnage, devant les arbres sacrés abattus, Vaita eut une vision inspirée :
« Les enfants glorieux de Te Tumu* viendront et verront cette forêt à Taputapuatea. Leur corps est différent, notre corps est différent Nous sommes une seule espèce provenant de Te Tumu.  Ils prendront cette terre, et les anciennes règles seront détruites, et les oiseaux sacrés terrestres et marins arriveront aussi ici viendront pleurer que ce que cet arbre abattu a à enseigné. ILS ARRIVENT SUR UNE GRANDE PIROGUE SANS BALANCIER » (HT)

 

Carte de Tahiti levée par le Lieutenant James Cook. J.N Bellin 1780. On remarquera que Moorea dans l’ouest, se nomme à cette époque Eimeo.
Carte de Tahiti levée par le Lieutenant James Cook. J.N Bellin 1780. On remarquera que Moorea dans l’ouest, se nomme à cette époque Eimeo. © Domaine public : https://www.1stdibs.com/fr/art/estampes-

 

19 juin 1767 : « La brume se leva en quelques instants et nous vîmes à deux lieux au Nord la partie la plus Est de cette terre, apercevant au même moment les brisants entre le rivage et le navire et plus d’une centaine de pirogues qui se dirigeaient vers nous à force de pagaies Quand elles furent à portée de pistolets elles s’arrêtèrent un moment et leurs occupants tinrent une sorte de Conseil de guerre tout en observant la frégate avec beaucoup d’étonnement. Nous leur adressâmes alors tous les signes d’amitié possibles en leur montrant quelques pacotilles pour les inviter à monter à bord ». (RG)
La grande pirogue sans balancier vient d’arriver à O ‘Tahiti.

Le Dolphin qui pense avoir atteint le continent austral (JH) laisse la terre à bâbord, tourne le nord de l’île, s’échoue temporairement sur le rocher de Hiro à l’entrée de la baie de Matavai où il mouille finalement le 23 juin. Depuis 4 jours déjà des contacts ont été noués, mêlés d’amitiés et de défiance, de troc et de chapardage. Le 21 deux tahitiens qui tentaient d’aborder le vaisseau sont atteints par les balles de mousquet, l’un meurt, l’autre est blessé. Le 24 juin c’en est trop ! « Vers 08h00 il y avait jusqu’à 500 pirogues autour du navire soit après calculs pondérés près de 4 000 personnes… À l’unisson ils poussèrent un autre cri et firent pleuvoir sur nous une grêle de pierres qui blessa une bonne partie de l’équipage. Constatant la vanité de notre clémence nous eûmes recours aux canons et leurs distribuâmes quelques charges de boulets et de mitraille ce qui provoquait une telle terreur Parmi ces pauvres malheureux qu’il eût fallu la plume de Milton pour la décrire la mienne en étant bien incapable » (RG).
 

 

« L’Escarmouche » : Les tahitiens attaquent le Dolphin en baie de Matavai.
« L’Escarmouche » : Les tahitiens attaquent le Dolphin en baie de Matavai.© Auteur inconnu. Domaine public

 


 

Dorénavant les tahitiens hésitent : sont-ce des demi dieux, arrivés sans chavirer sur une pirogue sans balancier et qui tuent à distance ? Le malaise s’accroit le 26 juin. « Le détachement mit pied à terre pour former les rangs sur la plage, avant de prendre possession de l’île au nom de Sa Majesté qu’ils honorèrent en baptisant la découverte du nom de notre très gracieux souverain le roi Georges 3e du nom » (RG).
Le pavillon que vient de planter le lieutenant Furneaux est une flamme de tête de mât. Triangulaire, elle est rouge et porte, côté hampe, la Croix de Saint Georges. Pour les tahitiens l’écarlate (Uru) couleur sacrée du dieu ‘Oro est le symbole du pouvoir (HT citée dans RG125).
 

 

Ancienne danse de Tahiti John Weber 1785
Ancienne danse de Tahiti John Weber 1785© Archives PF : https://www.archives.pf/archives-polynesie-haamanaoraa-souvenirs-danse-tahitienne/

 


Archives PF : https://www.archives.pf/archives-polynesie-haamanaoraa-souvenirs-danse-tahitienne/

Passé la sidération, les affaires reprennent et, finalement, rien ne gêne plus le commerce, le troc, l’avitaillement (porcs, eau, cocos) et … « le vieux négoce » :
« Les femmes sont en majorité jolies et quelques-unes d’une très grande beauté mais leur vertu ne résistait pas à l’attrait des clous pour lesquels elles se vendaient. Les moins jolies se donnaient pour un petit clou mais la taille augmentait suivant leur beauté. Leurs pères et leurs frères les amenaient eux-mêmes à nos gens, leur montrait une baguette de bois de la taille du clou qu’il faudrait céder et envoyaient ensuite la fille sur l’autre rive. Ce trafic durait depuis un certain temps lorsque les officiers s’en aperçurent Quand quelques-uns de nos gens s’écartaient un peu pour aller recevoir une femme ils prenaient la précaution d’en mettre d’autres en sentinelles pour n’être pas découvert. C’est ce qui les poussa à voler tous les clous dont il pouvait s’emparer et à démonter les taquets d’amarrage » !!!

La réputation de O ’Tahiti est faite !


A SUIVRE…


* « Te Tumu » est le Dieu créateur des Polynésiens.

(BJ) Byron, John. Relation des voyages entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique actuellement régnante. Tome 1 / ; pour faire des découvertes dans l'hémisphère méridional, et successivement exécutés par le commodore Byron, le capitaine Carteret, le capitaine Wallis et le capitaine Cook... rédigée d'après les journaux tenus par les differens commandans et les papiers de M. Banks, par J. Hawkesworth,... traduite de l'anglais par J.-B.-A. Suard. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5493702m/f64.item.r=Byron%20Dauphin%201767
(BIA) https://www.britannica.com/biography/John-Byron-British-admiral
(HJ) Hawkesworth, J. Relation des voyages entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique actuellement régnante. Tome 1 / ; pour faire des découvertes dans l'hémisphère méridional, et successivement exécutés par le commodore Byron, le capitaine Carteret, le capitaine Wallis et le capitaine Cook... rédigée d'après les journaux tenus par les differens commandans et les papiers de M. Banks, par J. Hawkesworth,... traduite de l'anglois par J.-B.-A. Suard. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5493702m/f64.item.r=Byron%20Dauphin%201767
(RG) Robertson, George. La grande pirogue sans balancier ; le Dolphin à Tahiti. Ura Editions Tahiti 2016
(HT) Henry, Teuira. Tahiti aux temps anciens. Bernice Pauahi Bishop Museum 1928. Société des océanistes 1951, 2004.
(JH) Jacquier, Henri. La découverte de Tahiti. Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes N°158-159 juin 1967 https://www.pacific-pirates-media.com/la-decouverte-de-tahiti-bseo-n-158-159-juin-1967/

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.