L'enquête Polynésienne - Épisode 17 : L’invention du mythe du bon sauvage
Louis Antoine de Bougainville, car c’est de lui dont il s’agit, vient de rendre les Malouines aux Espagnols à la demande de Louis XV dont les instructions précisent par ailleurs « … Il sera libre de traverser le détroit de Magellan ou de doubler le cap de Horn selon que la saison et les vents lui feront préférer l’une ou l’autre route En traversant pour se rendre en Chine il reconnaitra dans l’océan Pacifique autant et du mieux que lui sera possible les terres gisantes entre les Indes et la côte occidentale de l’Amérique dont différentes parties ont été aperçues par des navigateurs et nommées terre de Diemen, Nouvelle Hollande, Carpentarie, terre du Saint Esprit, Nouvelle Guinée etc… Aussitôt que le Seigneur de Bougainville aura atterré dans ses lieux inconnus il aura soin de faire planter en différents endroits des poteaux aux armes de France et d’en dresser des actes de prise de possession au nom de Sa Majesté sans cependant n’y laisser personne pour y former des établissements et il rapportera les procès-verbaux qu’il en aura dressé » (BLA VIII).
Les deux vaisseaux : la Boudeuse, une frégate ; et l’Etoile, un navire de charge ; avaient quitté, le 5 décembre 1766, Brest où ils s’étaient réfugiés après un coup de vent au départ de Nantes.
Ce qu’ignore aussi Bougainville c’est que le passage de Wallis, et l’épisode de « l’Escarmouche », lui faciliteront grandement son accueil dans l’île idéale. Le 17 juillet 1767 les anglais sont présentés à Purea, dont ils pensent à tort qu’elle règne sur l’île. L’accompagne un notable dont Cook fera une légende : Tupaïa. Les relations se sont réchauffées à un point tel que Robertson ne savait plus à quel sein se vouer : « Navré de la voir si malheureuse je la pris dans mes bras pour la consoler. Mais la Reine me tira par le coude et lança à la pauvre fille un regard si dur que je suis certain qu’elle en défailli peu après Ceci me contraria réellement mais sachant qu’il était de mon devoir de complaire à la Reine je m’efforçais de me surmonter ma surprise et fis tout ce que je pus pour la satisfaire. » (RG 205). En dépit des supplications et des pleurs de Purea, le Dolphin doit partir « Mais dès lors que le capitaine lui eût fait comprendre que nous partions au lever du jour elle parut profondément affligée et nous implora par signe de prolonger de 10 jours notre séjour dans son île de plaisirs et d’abondance ». Le Dolphin aura passé 40 jours à Tahiti. Wallis de santé fragile et son équipage miné par le scorbut, comme celui de Byron avant lui, continuent leur route et complètent leur circumnavigation. Wallis laisse son nom à une île aux confins ouest du monde polynésien. Ils n’auront, pas plus que Byron d’ailleurs, découvert le continent austral qui était leur but.
Confessons-le, les relations, qu’avec Louis Antoine de Bougainville j’eus, furent tumultueuses. Jeune encore, enthousiasmé, emporté, subjugué par le récit de son voyage, je fus comme l’Europe des Lumières trompé par cet éclairage rousseauiste et ce style alerte. (BLA) Il ne me déplaisait pas aussi que cet écrivain plaisant commença, une riche carrière en publiant deux traités de mathématiques sur le calcul intégral à l’âge que j’avais en le découvrant lui.
J’engouffrais dans la foulée les deux tomes des relations de voyage de James Cook (CJ).
La désillusion en fut la récompense. Le scientifique, le vrai, c’était lui, l’anglais. Point de teinture de sensiblerie, les faits et les observations, sans la morale.
Restait, pour Louis Antoine de Bougainville, le style, mais pas la manière :
Etudiant la bataille de la Chesapeake et les hauts faits de l’Amiral de Grasse, j’appris, qu’à la fameuse bataille des Saintes en 1782, alors même que, la mitraille épuisée, Grasse faisait fondre son argenterie pour l’ultime salve de La Ville de Paris. J’appris donc, horrifié, que Bougainville, et son escadre de onze navires qui formait l’avant-garde, séparée de la flotte française par l’attaque perpendiculaire de Hood avaient abandonné son amiral (AJJ 238). Prisonnier, Grasse n’eut qu’un mot devant l’état-major anglais qui citait le nom de Bougainville : « Lâche ». Le fuyant comte n’échappa au peloton d’exécution, après l’accablant procès de Lorient, que par son entregent et ses relations.
J ‘avais, inconsciemment ? plusieurs années auparavant, occulté l’introduction de mon édition Maspero du « Voyage autour du monde » …
Bougainville doit la postérité de son nom à une plante que récolta Commerson lors de l’escale brésilienne. Remarquable Philibert Commerson, médecin et naturaliste, il fut le vrai scientifique de l’expédition. Il récolta avec son assistant(e), Jeanne Barret, les plantes qui furent rapatriées pour le jardin du Roi après la disparition de Philibert à l’Ile de France (ci-après île Maurice) en 1773. Il léga aussi des animaux naturalisés, des dessins, des manuscrits.
Et puis il y a Ahutoru, le bon sauvage, embarqué depuis O ’Tahiti à bord de l’Etoile, présenté à la cour de France, au roi Louis XV, objet d’une curiosité vite lassée, engagé en littérature sous la plume de Denis Diderot avec le nom d’Orou (DD).
Ahutoru dont on nous donne à voir plusieurs reproductions en images, toutes fausses (DLV18), ce qui en dit long sur l’incompréhension et les schémas culturels que les européens plaquent sur les polynésiens de l’époque. La Gazette de France annonce le 27 mars 1769 : « Le Sieur de Bougainville est revenu dernièrement au port de St Malo sur l’une des deux frégates dont il avoit le commandement. Il s’est rendu ici [Versailles] et a rapporté qu’il avait découvert dans la Mer du Sud une île jusqu’à présent inconnue, très vaste et très agréable par la beauté du climat, la fertilité de la terre et la douceur singulière des mœurs des habitants. Le Sieur de Bougainville a emmené avec lui un de ces habitants qui a, dit-on, beaucoup d’intelligence et paraît avoir quelques connaissances d’astronomie » (cité par LA).
Le quiproquo commence, s’enchaînent les malentendus. Ahutoru, au physique peu avantageux, ne s’exprimant que par geste…Le Président de Brosses dont on a pu se délecter de la plume précise … et acerbe en parcourant ses « Lettres d’Italie » (BC) fait une description du sauvage peu avenante tant au physique qu’au mental. « Enfin, de Brosses ne peut dissimuler le dépit que lui inspire la « figure fort laide » du voyageur. Ahutoru ne correspond pas à l’idée idéale que Bougainville avait donnée de Tahiti comme île de l’amour, peuplée d’habitants gâtés par la nature. Philibert Commerson, le naturaliste de l’expédition, avait publié dans le Mercure de France une description enthousiaste et idyllique de l’île et de ses habitants : « Ce n’est point ici une horde de sauvages grossiers, tout chez ce peuple est marqué au coin de la plus parfaite intelligence. » Les Parisiens s’attendaient donc à découvrir un être béni de la nature, un « noble sauvage » gracieux, capable d’argumenter avec finesse et sensibilité. Or, voici qu’on leur présente un petit homme au teint foncé, incapable de prononcer un mot de français. » (LA).
Citons ici, de nouveau, un passage du passionnant article d’Antoine Litli.
« Bougainville fut d’ailleurs régulièrement sommé de s’en expliquer et il s’en justifiera à nouveau dans une note amère de la deuxième édition de son Voyage autour du monde, publiée en 1772 (LA) : On m’a souvent demandé et on me demande tous les jours pourquoi, emmenant un habitant d’une île où les hommes sont en général très beaux, j’en ai choisi un vilain. J’ai répondu, et je réponds une fois pour toutes, que je n’ai pas choisi : l’Insulaire venu en France avec moi s’est embarqué sur mon vaisseau de sa propre volonté, je dirai presque contre la mienne. Assurément, j’aurais regardé comme un crime d’enlever un homme à sa patrie, à ses pénates, à tout ce qui faisait son existence, quand bien même j’aurais imaginé que la France l’adopterait et qu’il n’y resterait pas à ma charge ».
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En dépit de plusieurs inexactitudes et un parti pris centré sur Jeanne Barret, on pourra visionner avec plaisir le film de Phillip Griess et Mathieu Honoré : « Bougainville le voyage à Tahiti » (ARTE B) et comprendre la fascination des européens du Siècle des philosophes pour O ‘Tahiti, nouvelle Cythère de l’homme à l’état de nature.
Avec l’âge vient parfois le pardon, ou du moins la distanciation, et la relecture du « Voyage » de Bougainville pour comprendre, alors qu’il n’a passé que dix jours dans l’île en y perdant deux ancres, pour comprendre pourquoi ce récit, au style si plaisamment et authentiquement XVIIème, a fortement et durablement, impressionné le monde entier.
Et qu’éternellement soit associé à l’évocation du mot Tahiti celui du nom de Bougainville.
Mais, avant que de conclure, il nous faut revenir à la présentation, par Louis Constant, du « Voyage autour du monde » (BLA XV à XXVIII) et reconnaître avec lui que Bougainville ne découvrit rien, ne fit pas œuvre de cartographe ni d’ethnologue. Alors quoi ?
« Nous voilà à la fin de ce bilan. Que reste-t-il alors, sinon, et surtout cet air de fragile bonheur qui flotte sur toute l’expédition- Fragile mais combien lourd de conséquences pour l’avenir. Car ce voyage est incontestablement heureux il n’est que de comparer le récit de Bougainville corroboré par ses compagnons à ceux de Cook, où, au nom de l’efficacité les coups de fouet pour l’équipage alternent régulièrement avec les prises d’otages pour les autochtones. Sur la Boudeuse et l’Etoile chaque homme jusqu’au mousse de Saint Malo le plus frustre est un peu à l’image du commandant philosophe. Certes il faut faire la part des enjolivements de plumes et nous ne sommes pas à Trianon. Mais à cette aube des temps où le bonheur est une idée neuve il faut bien accorder un instant d’attention à cette navigation comme il n’y en aura jamais plus peut être qui va de tempête en scorbut avec cet état-major d’honnêtes hommes. Les quatre musiciens du commandant, le Naturaliste fondateur d’un prix de vertu et sa maîtresse servante déguisée en homme… Et, au milieu du voyage, un vrai rayon de lumière tombe sur l’utopie elle-même le bonheur à l’état de nature à peine entre-aperçu mais avec assez de force pour que sans même l’avoir souhaité, contre peut être toutes ses convictions intimes, Bougainville ramène au sien, à l’Europe, de quoi croire pendant 200 ans que le bonheur existe ».
Et, ne serait-ce que pour cela il faut lire, ou relire, le « Voyage autour du monde de la Frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile ».
Lire, ou relire, pour trouver, ou retrouver, cet air de « fragile bonheur ».
A SUIVRE…
(RG) Robertson, George. La grande pirogue sans balancier ; le Dolphin à Tahiti. Ura Editions Tahiti 2016
(BLA) de Bougainville, Louis Antoine. Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la flute l’Etoile F/M la découverte Paris 1980.
(CJ) Cook James Relations de voyage autour du monde tome I et II F/M la découverte Paris 1980
(AJJ) Antier Jean-Jacques. L’amiral de Grasse héros de l’indépendance américaine. Editions de la cité Ouest France 1991.
(DD) Diderot, Denis. Supplément au voyage de Bougainville. Le Livre de poche Paris 2001
(DLV) Dorbe-Lacarde, Véronique. Ahutoru ou l’envers du voyage de Bougainville à Tahiti. Au vent des îles Tahiti 2023.
(LA) Lilti, Antoine. Comment peut on être Tahitien ? Ahutoru à Paris (1769).Paris et ses peuples au XVIIIème siècle sous la direction de Pascall Bastien et Simon Macdonald. 179-193. Editions de la Sorbonne Paris 2020. A LIRE. https://books.openedition.org/psorbonne/104872
(BC) de Brosses, Charles. Lettres d’Italie. Le Mercure de France Paris edition Avril 1986.
(ARTE B) Bougainville le voyage à Tahiti ARTE https://www.youtube.com/watch?v=sMMJimXGslg




