
L’image de Jamaïque comme paradis balnéaire ouvert à tous se fissure. Dans ce pays des Caraïbes, réputé pour ses eaux turquoise et ses plages de sable blanc, les habitants n’ont presque plus le droit d’aller à la plage, du moins là où ils veulent, tant le littoral a été privatisé au profit du tourisme.
Plus de 99 % du littoral privatisé
Bien que la Jamaïque compte des centaines de kilomètres de côte sableuse, moins de 1 % du littoral est encore accessible librement à la population locale. Des zones naguère captivantes pour les familles, les pêcheurs et la vie communautaire ont été transformées en propriétés privées détenues par des hôtels, complexes touristiques ou investisseurs étrangers.
À Montego Bay, Ocho Rios ou Mammee Bay, les structures hôtelières bordent les plages sans interruption, les chaînes ou murs limitent l’accès direct à la mer, et des droits d’entrée sont exigés même pour les habitants qui souhaitent simplement se baigner ou se promener.
Au centre de cette situation figure le Beach Control Act de 1956, une loi héritée de la période coloniale britannique qui ne garantit pas un droit public d’accès aux plages pour les citoyens jamaïcains. Elle permet à l’État d’aliéner des portions de côte à des promoteurs privés, un privilège qui perdure depuis l’indépendance en 1962.
Pour Devon Taylor, cofondateur du mouvement JaBBEM (Jamaica Beach and Beachfront Movement), cette privatisation a bouleversé des pratiques traditionnelles et des moyens de subsistance : « Comment peut-on utiliser une plage ou une rivière pendant des centaines d’années et, en l’espace de quelques jours, ne plus y avoir accès ? », s’interroge-t-il.
Un tourisme qui profite peu aux Jamaïcains
Le contraste est frappant : en 2024, la Jamaïque a accueilli un record d’environ 4,3 millions de visiteurs, soit plus que la population locale estimée à environ 2,8 millions. Pourtant, seuls 40 % des 4,3 milliards de dollars générés par le tourisme resteraient dans l’économie locale.
Pour les défenseurs de l’accès public au littoral, ce déséquilibre illustre une tendance inquiétante où les habitants sont exclus non seulement des plages les plus emblématiques, mais aussi d’une part significative des bénéfices touristiques.
Au-delà de la privatisation des côtes, la question de l’accès aux plages en Jamaïque est devenue un débat social et juridique majeur. JaBBEM et d’autres associations multiplient initiatives et actions en justice pour tenter de faire reconnaître des droits plus forts pour les citoyens jamaïcains, notamment à Bob Marley Beach ou Montego Bay, encore parmi les rares plages publiques existantes.
Pour certains habitants, ce combat dépasse la simple jouissance des paysages : il touche à l’identité culturelle, à l’accès à la mer pour la pêche traditionnelle et à l’équité face à un tourisme mondialisé souvent organisé sans véritable partage des retombées.
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