
Une grande classique lémanique sous haute tension
Le Bol d’Or du Léman aime les scénarios limpides, mais il se nourrit surtout des éditions imprévisibles. Celle de 2026 a tout pour entrer dans cette seconde catégorie. Samedi 6 juin à 10 h, au large de la Société Nautique de Genève, 391 voiliers prendront le départ de la 87e édition de cette grande classique, considérée comme la plus grande régate du monde disputée sur un lac.
Sur l’eau, près de 2 500 navigateurs seront réunis, des équipages les plus expérimentés de la voile lémanique aux passionnés venus défendre leur série, leur club ou simplement leur place dans cette course à part. Le parcours, les bascules de vent et les longues heures de navigation peuvent redistribuer les cartes à tout moment. C’est précisément ce qui rend le Bol d’Or si particulier : sur le papier, certains bateaux semblent intouchables, mais sur le Léman, rien n’est jamais totalement acquis.
Cette année, l’affiche paraît plus ouverte encore. Les TF35 à foils partent avec l’étiquette de favoris naturels, mais les multicoques archimédiens gardent de solides arguments en cas de petit temps. Chez les monocoques, plusieurs unités récentes ou profondément optimisées peuvent prétendre aux premières places. Et derrière les grandes machines de course, une flotte record de Surprises donnera à cette édition anniversaire une saveur particulière.
Les TF35 favoris, mais pas invulnérables
Avec 7 catamarans à foils engagés, les TF35 seront forcément au centre des regards. Ces bateaux sont les plus rapides du Léman et disposent d’un potentiel spectaculaire dès que les conditions leur permettent de voler. Sails of Change 8, skippé par Yann Guichard, fait partie des grands prétendants. Vainqueur du TF35 Trophy en 2024 et 2025, puis du Grand Prix de Mies le week end dernier, il arrive lancé dans cette édition. Face à lui, Realteam Spirit défendra son statut de tenant du titre du Bol d’Or du Léman. Ylliam 17, premier TF35 lors de Genève-Rolle-Genève le week end passé, peut également viser très haut. Sur le papier, ces bateaux ont la capacité de creuser des écarts considérables si le vent dépasse durablement les 6 nœuds. Dans ce cas, leurs poursuivants directs pourraient rapidement se retrouver relégués à plusieurs heures.
Mais le Bol d’Or n’a pas encore vraiment offert aux TF35 l’occasion d’exprimer pleinement leur supériorité. Depuis leur première apparition en 2021, ils ne sont parvenus qu’une seule fois à reléguer les autres classes à plus d’une heure. Le lac impose ses propres règles, parfois cruelles pour les favoris. Une molle prolongée, une option mal payée ou une transition mal négociée peuvent transformer une régate promise aux foilers en bataille beaucoup plus serrée. C’est d’ailleurs l’un des grands enjeux de cette édition. 5 équipages de TF35 pourront choisir entre leurs foils standard et des dérives en C, plus efficaces dans le petit temps mais incapables de permettre le foiling. Realteam Spirit, Sails of Change 8, Sails of Change 10, Ylliam 17 et ZEN Too devront donc faire un choix stratégique majeur avant même le départ. Sur une course comme le Bol d’Or, cette décision peut peser très lourd.
Les multicoques archimédiens prêts à profiter du moindre ralentissement
Si le vent reste faible, les multicoques sans foils pourraient bien jouer un rôle majeur. Le Décision 35 Okalys de Nicolas Grange, barré par son fils Arnaud, attire particulièrement l’attention. De retour aux affaires après 5 ans d’absence, l’équipage a frappé fort le week end dernier en remportant Genève-Rolle-Genève devant tous les TF35. Un signal clair avant le Bol d’Or.
Son principal adversaire devrait être Double You Team de Christian Wahl, autre candidat sérieux dans cette flotte capable de rivaliser dès que les conditions cessent de favoriser les foilers. Les catamarans M2 auront eux aussi leur carte à jouer dans la lutte pour le Bol de Basalte, réservé aux multicoques sans foils. Cette opposition entre bateaux volants et multicoques plus classiques donne une tension supplémentaire à l’édition 2026. Le résultat ne dépendra pas seulement de la vitesse pure, mais aussi de la capacité des équipages à lire le lac, à anticiper les zones de pression et à rester lucides dans les moments de transition. Sur le Léman, l’intelligence de course peut parfois valoir autant que la technologie.
Une flotte de monocoques particulièrement relevée
Chez les monocoques, la bataille s’annonce elle aussi intense. Le K2 de Philippe de Weck, barré par son fils Alexander, arrive avec le statut de grand favori après sa démonstration lors de Genève-Rolle-Genève. L’équipage pourra s’appuyer sur une solide expérience, notamment avec les stratèges Michel Vaucher et Jean-Pascal Chatagny, quintuple vainqueur du Bol d’Or en Surprise.
Mais la concurrence ne manque pas. Le souvenir de l’an dernier reste vif, lorsque le K2 avait été battu contre toute attente par le Libera Carondimonio. Cette fois, le bateau sera skippé par Alan Roura, triple finisher du Vendée Globe. Sa présence ajoute une dimension particulière à la course, entre expérience océanique et exigences très spécifiques du Léman.
Les regards se porteront aussi sur les 2 Psaros 40 de François Thorens et Jean Psarofaghis, tous deux profondément transformés durant l’hiver. Katana, deuxième bateau de la famille de Weck, le QFX de Thomas Jundt, souvent bien placé lors des grandes classiques lémaniques, l’AC9F Tixwave, Taillevent et une flotte très compétitive de Psaros 33 complètent un plateau dense. Là encore, le scénario pourrait se jouer dans les détails.
Les Surprises au cœur d’une édition anniversaire
Au milieu des machines les plus rapides, une autre flotte fera battre le cœur de cette édition : les Surprises. Pour célébrer les 50 ans de ce monotype emblématique du Léman, 101 équipages seront au départ. Un chiffre fort, qui dit beaucoup de l’attachement des navigateurs à cette série et à son histoire sur le lac. Cette classe pourrait bien être l’une des plus disputées du week end. Le niveau sera dense, les ambitions nombreuses et l’enjeu symbolique très fort. Remporter le Bol d’Or en Surprise lors d’une édition anniversaire aura forcément une saveur particulière. Pour beaucoup d’équipages, cette course ne se résumera pas à un classement : elle sera aussi une manière de participer à un moment important de la voile lémanique.
La présence massive des Surprises rappelle aussi que le Bol d’Or n’est pas seulement une vitrine technologique. C’est une régate populaire, intergénérationnelle, où les bateaux les plus pointus partagent le même plan d’eau que des séries historiques profondément ancrées dans la culture locale.
Un village ouvert au public et une marraine symbolique
À terre, le Village du Bol d’Or ouvrira dès vendredi midi à la Société Nautique de Genève. Accessible au public jusqu’à dimanche soir, il permettra de suivre les préparatifs, puis la course sur écran géant. Stands, produits du terroir, espaces pour se restaurer et concerts viendront accompagner les temps forts du week end.
La marraine de cette 87e édition sera Catherine Chabaud. Ministre de la Mer et de la Pêche, elle est aussi la première femme à avoir bouclé le Vendée Globe, avec une 6e place lors de l’édition 1996 à 1997. Sa présence donne une portée particulière à l’événement, entre mémoire de la course au large, transmission et rappel du lien profond entre voile et nature.
Elle a salué l’organisation de cette grande régate par la Société Nautique de Genève et rappelé le rapport direct que chaque marin entretient avec les éléments. Son message aux participants comme au public s’inscrit dans l’esprit même du Bol d’Or : une course exigeante, mais aussi un spectacle vivant, populaire, collectif et profondément lié à l’eau.
Tous les ingrédients d’une grande édition
Les prévisions annoncent des vents à dominante sud-ouest samedi, avant une transition vers des brises thermiques dans la nuit de samedi à dimanche. Ce type de scénario pourrait rendre la course particulièrement tactique, avec des phases rapides, des ralentissements possibles et des opportunités à saisir au bon moment. Entre les TF35 en quête d’une édition enfin pleinement favorable, les multicoques archimédiens prêts à contester leur domination, les monocoques de haut niveau et la flotte exceptionnelle de Surprises, le Bol d’Or du Léman 2026 réunit tous les ingrédients d’un grand cru. La hiérarchie paraît moins figée qu’il n’y paraît, et c’est sans doute ce qui rend cette 87e édition si prometteuse.
Samedi matin, lorsque les voiles s’élanceront au large de Genève, le lac redeviendra ce théâtre unique où la vitesse, la patience, la stratégie et la météo écrivent ensemble l’histoire de la course. Le Bol d’Or du Léman a déjà connu des éditions de légende. Celle de 2026 a clairement les moyens d’en ajouter une nouvelle.
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