
Au fond de l’Atlantique Nord-Est, des milliers de fûts de déchets radioactifs dorment depuis plusieurs décennies dans l’obscurité des plaines abyssales. Une nouvelle mission scientifique vient de s’achever avec des observations inédites : des barils corrodés, des signaux radioactifs localisés, mais aussi une vie marine bien plus présente qu’imaginé.
À près de 5 000 mètres de profondeur, dans un monde sans lumière, glacé et difficilement accessible, les traces de l’activité humaine n’ont pas disparu. Elles reposent là, posées sur les sédiments, parfois intactes, parfois éventrées, parfois colonisées par la faune des grands fonds. Au large des côtes françaises, dans l’Atlantique Nord-Est, des scientifiques sont allés observer de près une partie de ces fûts de déchets radioactifs immergés au fond de l’océan au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
La mission, menée dans le cadre du programme NODSSUM, s’est déroulée entre fin mai et fin juin 2026. Pendant plusieurs semaines, une trentaine de scientifiques ont exploré une zone abyssale située à environ un millier de kilomètres des côtes françaises. Leur objectif : comprendre ce que sont devenus ces déchets, comment ils interagissent avec le milieu marin et si des traces de radioactivité se diffusent dans l’environnement.
Une décharge nucléaire oubliée dans les profondeurs
Cette histoire remonte aux débuts de l’industrie nucléaire. Pendant plusieurs décennies, l’immersion en mer a été considérée comme une solution acceptable pour se débarrasser de certains déchets radioactifs. Les fûts étaient envoyés loin des côtes, dans des zones profondes, jugées stables et peu habitées par le vivant. À l’époque, les abysses apparaissaient encore comme un espace lointain, presque vide, capable d’engloutir durablement ce que les sociétés ne voulaient plus voir.
Dans l’Atlantique Nord-Est, plus de 200 000 fûts auraient ainsi été immergés. Ils contenaient principalement des déchets de faible ou moyenne activité : matériels de laboratoire, éléments métalliques contaminés, boues ou équipements issus de l’industrie nucléaire, souvent enfermés dans des matrices de béton ou de bitume. Il ne s’agit pas, selon les chercheurs, de combustible nucléaire usé ni de déchets de haute activité, mais leur présence interroge toujours, plusieurs dizaines d’années après leur immersion.
Depuis 1993, cette pratique est interdite par la convention de Londres. Mais l’interdiction n’a pas effacé les fûts déjà présents au fond de l’eau. Elle a seulement figé une question restée longtemps sans réponse précise : que deviennent ces déchets une fois abandonnés dans les abysses ?
Après la cartographie, l’examen au plus près
Une première campagne, menée en 2025, avait permis de franchir une étape majeure. Grâce au robot autonome Ulyx, les scientifiques avaient cartographié plusieurs milliers de fûts et commencé à documenter leur état. Résultat : des barils parfois corrodés, parfois endommagés, mais aussi colonisés par des organismes marins. Les premières mesures réalisées à distance avaient révélé un léger marquage radioactif dans la zone, sans anomalie majeure de radioprotection sur les échantillons collectés.
La mission 2026 est allée plus loin. Cette fois, les chercheurs se sont rapprochés de plusieurs fûts sélectionnés pour leurs profils différents, notamment certains dont l’enveloppe métallique s’est fortement dégradée. À bord du sous-marin habité Nautile, ils ont pu descendre vers ces paysages abyssaux, après plusieurs heures de plongée, pour observer directement les barils et leur environnement immédiat.
Les mesures réalisées à proximité de certains fûts ouverts ont montré un signal radioactif plus marqué que celui attendu naturellement dans cette zone. Des éléments caractéristiques de ces déchets, comme le cobalt 60 ou le niobium 94, ont notamment été identifiés. Ces résultats restent à analyser plus finement à terre, mais ils confirment déjà que certains radionucléides peuvent être détectés autour des fûts les plus dégradés.
Des fûts rouillés, mais un écosystème bien vivant
L’une des surprises les plus fortes de cette mission vient peut-être du vivant. Longtemps, les grandes profondeurs ont été imaginées comme des espaces presque déserts. Les scientifiques ont pourtant observé tout autre chose : poissons, anémones, holothuries, coraux, éponges carnivores et petits crabes ont été repérés autour des fûts.
Certains barils, posés sur le fond depuis plusieurs décennies, sont même devenus des supports pour la faune abyssale. Cette présence ne signifie pas que la pollution serait sans effet, mais elle oblige à regarder ces milieux avec plus de nuance. Les abysses ne sont pas un vide. Ce sont des écosystèmes complexes, encore mal connus, où les déchets humains peuvent devenir à la fois des corps étrangers, des sources potentielles de contamination et des supports physiques pour certaines espèces.
Les prélèvements d’eau, de sédiments et d’organismes doivent désormais permettre de comprendre si cette vie est affectée par la présence des fûts, et comment les radionucléides circulent éventuellement entre les déchets, le sédiment, l’eau et les organismes.
Pas de scénario catastrophe, mais une pollution durable
Les premières observations ne permettent pas de conclure à une pollution massive et généralisée. Elles ne justifient pas non plus de minimiser le problème. Le tableau qui se dessine est plus subtil : celui d’une pollution ancienne, localisée, difficile à mesurer, dont les effets réels sur les écosystèmes profonds restent encore à établir.
Les chercheurs insistent justement sur cette nécessité de mieux comprendre. Sur terre, les mécanismes de pollution radioactive sont relativement bien étudiés. Dans l’océan profond, en revanche, les connaissances restent limitées. À 5 000 mètres de profondeur, la pression, la température, la circulation des eaux, la chimie des sédiments et le fonctionnement biologique n’ont rien de comparable avec les milieux de surface.
Les analyses en laboratoire seront donc déterminantes. Elles devront préciser les niveaux de radioactivité, identifier les formes chimiques des radionucléides et évaluer leur mobilité. Autrement dit : savoir si ces éléments restent piégés près des fûts ou s’ils peuvent être relargués et intégrés, même faiblement, dans les chaînes du vivant.
Les abysses, miroir de nos déchets
Au-delà des fûts radioactifs, les scientifiques ont aussi découvert d’autres traces de notre passage : plastiques, objets métalliques, boîtes, déchets divers. Même dans ces plaines abyssales presque inaccessibles, la présence humaine est visible. L’océan profond, longtemps perçu comme un espace hors du monde, apparaît aujourd’hui comme l’un des grands réceptacles de nos activités passées.
Cette mission ne raconte donc pas seulement l’histoire de déchets nucléaires abandonnés dans l’Atlantique. Elle rappelle aussi que les abysses ne sont pas un simple trou noir écologique. Ils abritent de la vie, conservent la mémoire de nos choix industriels et posent une question très actuelle : que laisse-t-on derrière nous lorsque l’on croit avoir fait disparaître un problème en l’éloignant du regard ?
Les prochaines analyses permettront d’affiner le diagnostic. Mais une chose est déjà certaine : à 5 000 mètres sous la surface, les fûts radioactifs n’ont pas disparu. Ils sont toujours là, dans un paysage où la rouille, les sédiments blancs, les organismes abyssaux et les déchets humains composent une scène à la fois fascinante et dérangeante. Un rappel silencieux que l’océan, même dans ses profondeurs les plus extrêmes, garde la trace de nos décisions.
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