
Dans la baie de Beaulieu-sur-Mer, scientifiques et biologistes replongent cet été pour restaurer les herbiers de posidonie abîmés par les ancres. Faisceau après faisceau, ils tentent de redonner vie à cette véritable forêt sous-marine, essentielle à la biodiversité et à la protection du littoral méditerranéen. Sous la surface calme de la baie de Beaulieu-sur-Mer, le travail est minutieux. À quelques mètres de profondeur, des plongeurs récupèrent puis replantent un à un des fragments de posidonie sur des fonds autrefois recouverts par de vastes herbiers.
L’opération peut sembler modeste à l’échelle de la Méditerranée. Elle répond pourtant à un enjeu considérable : restaurer une plante marine dont la croissance est particulièrement lente et dont la disparition fragilise tout un écosystème. Depuis 2019, le programme REPIC, pour « Restaurer la posidonie impactée par les ancres », mène ce travail sur plusieurs sites des Alpes-Maritimes, notamment dans le golfe Juan, la rade de Villefranche-sur-Mer et la baie de Beaulieu-sur-Mer. Le projet est porté par Andromède Océanologie et l’association L’Œil d’Andromède, avec le soutien de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse et du groupe NAOS.
Des fragments récupérés plutôt qu’arrachés
La technique utilisée ne consiste pas à prélever de la posidonie dans un herbier en bonne santé. Les équipes collectent des fragments déjà détachés, arrachés par les ancres des bateaux ou cassés naturellement, qui dérivent dans l’eau ou s’accumulent sur le fond. Ces faisceaux sont ensuite triés puis repiqués manuellement sur des secteurs dégradés, souvent constitués de « matte morte », l’entrelacement de racines et de sédiments laissé derrière un ancien herbier. Les plongeurs les fixent au fond afin de leur permettre de reprendre racine et de recoloniser progressivement la zone.
Chaque fragment doit être positionné avec précision. Le travail est long, répété sur plusieurs campagnes et régulièrement suivi afin de mesurer la survie des plants et leur développement. À Beaulieu-sur-Mer, les premiers résultats apparaissent encourageants. Depuis 2021, près de 3 500 m² de posidonie avaient déjà été restaurés autour de la baie, avec des taux de survie supérieurs à 80 %, selon Andromède Océanologie.
Une forêt sous-marine indispensable
Contrairement à une idée répandue, la posidonie n’est pas une algue. Posidonia oceanica est une plante à fleurs, dotée de racines, de tiges et de longues feuilles vertes. Endémique de la Méditerranée, elle ne pousse nulle part ailleurs dans le monde. Réunie en vastes prairies sous-marines, elle forme l’un des écosystèmes les plus riches du bassin méditerranéen. Les herbiers abriteraient plus de 20 % de sa biodiversité et servent à la fois de refuge, de zone de reproduction et de nurserie à de nombreuses espèces de poissons, de crustacés et de mollusques.
Ils participent également à l’oxygénation de l’eau, piègent les sédiments et atténuent la force des vagues. En stabilisant les fonds marins, la posidonie limite ainsi l’érosion des plages et protège directement le littoral. Autre rôle majeur : son importante capacité à stocker du carbone dans ses feuilles, ses racines et les couches de matière organique accumulées sous l’herbier. Ce carbone peut rester piégé pendant des siècles, faisant de ces prairies sous-marines un allié précieux face au changement climatique.
Les ancres, principales responsables des cicatrices
Sur la Côte d’Azur, les herbiers ont longtemps subi les passages répétés des bateaux de plaisance. Lorsqu’une ancre tombe dans la posidonie puis racle le fond au moment de la remontée, elle peut arracher plusieurs mètres carrés de végétation en quelques minutes.
Les chaînes peuvent également creuser de larges sillons lors des changements de vent. À force de passages, ces traces finissent par se rejoindre et morceler l’herbier. La recolonisation naturelle est ensuite extrêmement lente : la posidonie ne progresse parfois que de quelques centimètres par an.
À l’échelle de la Méditerranée, les herbiers auraient perdu entre 10 et 30 % de leur surface au cours du dernier siècle, sous l’effet des ancrages, des aménagements côtiers, de la pollution et du réchauffement de l’eau.
La restauration ne peut donc fonctionner que si les nouvelles plantations sont, dans le même temps, protégées de nouvelles dégradations.
Une zone désormais interdite à l’ancrage
Dans la baie de Beaulieu, cette protection a été renforcée en 2025 par la création d’une nouvelle zone d’interdiction d’ancrage couvrant une partie du littoral de Beaulieu-sur-Mer, Villefranche-sur-Mer et Èze. Aucun bateau ne peut désormais y jeter l’ancre, quelle que soit sa taille. L’objectif est de laisser les secteurs restaurés se développer sans être de nouveau labourés par les équipements des navires.
Cette mesure complète le développement des zones de mouillage organisées et des applications de navigation qui permettent aux plaisanciers d’identifier les fonds sableux où jeter l’ancre sans endommager les herbiers.
Près de 400 000 faisceaux déjà repiqués
Au fil des campagnes menées entre 2019 et 2025, les équipes du programme REPIC ont consacré 224 jours de terrain et plus de 1 350 heures de plongée aux différents sites de restauration. Environ 396 000 faisceaux de posidonie ont ainsi été repiqués sur une surface totale proche de 5 700 m² dans le golfe Juan, la baie de Beaulieu-sur-Mer et la rade de Villefranche-sur-Mer.
Ces chiffres restent modestes face à l’étendue des herbiers méditerranéens, mais le programme joue aussi un rôle expérimental. Les scientifiques testent différentes méthodes de fixation, étudient la densité idéale des plantations et suivent leur évolution sur plusieurs années afin d’améliorer l’efficacité des futures restaurations. À Beaulieu-sur-Mer, la forêt sous-marine ne repoussera pas en quelques mois. Il faudra du temps avant que les faisceaux replantés ne forment de nouveau un herbier dense. Mais sous l’eau, feuille après feuille, les premières repousses dessinent déjà le retour progressif de la posidonie.
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