
Face au réchauffement de la Méditerranée, les poissons déplacent progressivement leurs zones de vie. Mais contrairement au scénario généralement observé à l’échelle mondiale, certaines espèces ne gagnent ni le nord ni les grandes profondeurs. Une étude menée le long des côtes espagnoles révèle des mouvements vers le sud-ouest et parfois vers des eaux moins profondes. Pour échapper à la hausse des températures, les espèces marines sont généralement supposées remonter vers les pôles ou descendre vers des eaux plus froides. En Méditerranée, la réalité apparaît pourtant bien plus complexe.
Des chercheurs ont étudié l’évolution de 102 espèces présentant un intérêt commercial le long de la façade méditerranéenne espagnole, de Murcie jusqu’au nord de la Catalogne. Résultat : 42 d’entre elles ont significativement déplacé leur aire de répartition au cours des vingt dernières années.
Des poissons qui partent vers le sud-ouest
Contre toute attente, les mouvements observés sont principalement orientés vers le sud et le sud-ouest de la péninsule Ibérique, notamment en direction du golfe d’Alicante. Parmi les espèces concernées figurent la cardine à quatre taches, le picarel et la raie étoilée. Ces poissons suivent en réalité le déplacement des conditions thermiques qui leur conviennent. Les chercheurs parlent de « vitesse climatique », un indicateur qui mesure la direction et la rapidité avec lesquelles les températures se déplacent. Les poissons ne suivent donc pas nécessairement une direction géographique simple, mais recherchent les secteurs où ils retrouvent les conditions les plus proches de leur habitat initial.
Pas forcément vers les grandes profondeurs
Autre surprise : de nombreuses espèces se rapprochent d’eaux moins profondes, alors que les scientifiques s’attendaient à les voir descendre pour rechercher davantage de fraîcheur. Cette évolution s’explique en partie par la configuration des fonds marins. En se déplaçant vers le sud-ouest le long de la côte espagnole, certaines populations rejoignent naturellement des secteurs plus côtiers.
Toutes les espèces ne réagissent toutefois pas de la même manière. Les poissons associés aux eaux plus froides, comme la baudroie rousse, auraient davantage tendance à modifier leur répartition verticale. Les espèces thermophiles, mieux adaptées à la chaleur, privilégient plutôt des déplacements horizontaux.
Une Méditerranée qui limite les possibilités de fuite
Presque entièrement fermée, la Méditerranée offre moins d’issues que les grands océans. Les espèces qui tentent de remonter vers le nord se heurtent rapidement aux côtes européennes, notamment dans le golfe du Lion. Cette géographie particulière oblige les poissons à composer avec les courants, la profondeur des fonds, les habitats disponibles et les différences régionales de température. Leur réponse au changement climatique ne suit donc pas toujours les modèles établis à l’échelle mondiale. Une autre étude consacrée aux daurades royales illustre cette adaptation. En été, lorsque les lagunes méditerranéennes deviennent trop chaudes, ces poissons rejoignent la mer ouverte pour trouver des conditions plus supportables. Suivies pendant plus de deux ans, 72 daurades ont quitté les lagunes lorsque la température dépassait en moyenne 27,4 °C. Les analyses ont identifié 29 °C comme un seuil proche de leurs limites physiologiques.
Des conséquences pour la pêche
Ces déplacements modifient progressivement la composition des écosystèmes, mais aussi la localisation des ressources exploitées par les pêcheurs. Certaines espèces peuvent devenir plus abondantes dans une région tandis qu’elles se raréfient ailleurs. Les zones de pêche traditionnelles, les périodes de capture et la gestion des stocks devront donc évoluer. Les chercheurs recommandent notamment de mieux identifier les refuges climatiques marins, ces espaces où les conditions restent favorables malgré le réchauffement.
En Méditerranée, les poissons cherchent bien à fuir la chaleur. Mais plutôt que de suivre une route unique vers le nord ou les profondeurs, ils empruntent les chemins que leur laissent la géographie, les courants et leurs propres capacités d’adaptation.
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