Voilier hybride : vraie avancée ou coûteuse illusion ?
Il est encore tôt en ce beau matin dans une marina méditerranéenne ou de la côte atlantique. Le vent est aux abonnés absents. Le port est encore endormi. Un voilier de douze mètres quitte silencieusement sa place. Aucun claquement de diesel, aucune fumée à l’arrière, pas d’odeur ni de vibration et surtout pas besoin de faire chauffer le moteur avant de quitter le ponton. Le bateau recule, pivote dans son bassin puis gagne la passe dans un simple bruissement d’eau. À cet instant précis, la propulsion électrique a clairement gagné la partie.
Deux heures plus tard, le même voilier doit encore parcourir une douzaine de milles face à un clapot court. Sa vitesse diminue, la consommation électrique grimpe et la réserve affichée sur l’écran fond beaucoup plus vite que prévu. Le groupe électrogène démarre. Le silence disparaît et le bateau redevient, au moins indirectement, un voilier propulsé au gazole…
Toute l’ambiguïté de la motorisation hybride tient dans ces deux scènes. La technologie fonctionne. Elle peut même apporter un réel progrès en matière de confort, de gestion énergétique et de qualité de navigation. Mais elle ne supprime ni les contraintes physiques d’une coque à déplacement, ni l’extraordinaire densité énergétique qu’offre le carburant. Et surtout, tous les systèmes présentés comme « hybrides » ne répondent pas au même besoin.
La propulsion diesel-électrique n’a rien de nouveau. Elle est utilisée depuis longtemps sur des navires professionnels, des trains et des sous-marins. Sa diffusion dans la plaisance est beaucoup plus récente, notamment parce qu’il fallait attendre des batteries suffisamment compactes, une électronique de puissance fiable et des moteurs électriques capables de fonctionner durablement dans un environnement marin. Les grands chantiers s’y intéressent désormais ouvertement. Plusieurs prototypes et unités de démonstration ont été présentés sur des voiliers de série, tandis que certaines gammes proposent une propulsion électrique ou hybride en option. Cette prudence industrielle est instructive. Malgré une communication abondante sur la décarbonation, la propulsion hybride ne s’est pas encore imposée comme une motorisation standard sur les monocoques familiaux de 35 à 50 pieds. Le diesel reste très largement majoritaire. Ce n’est pas seulement une question de conservatisme. À bord d’un voilier, le moteur est un équipement de sécurité autant qu’un moyen de propulsion. Il doit permettre de remonter un chenal, de s’éloigner d’une côte, d’entrer dans un port ou de maintenir une vitesse suffisante face au courant. C’est précisément sur ces usages que les limites de l’électrique peuvent apparaître.
Dans une architecture hybride parallèle, le moteur thermique et le moteur électrique sont tous deux reliés à la ligne d’arbre. Ils peuvent entraîner l’hélice séparément ou, selon les systèmes, simultanément. En mode électrique, le bateau manœuvre sans démarrer son diesel. Lorsqu’il faut avancer longtemps ou disposer de toute la puissance, le moteur thermique reprend le relais. Pendant son fonctionnement, il peut également recharger les batteries par l’intermédiaire de la machine électrique, qui devient alors génératrice. L’avantage est rassurant : même avec une batterie vide ou une panne affectant la partie électrique, le bateau conserve une propulsion diesel conventionnelle. Pour un plaisancier hauturier, cette redondance est séduisante et sécurisante.
L’inconvénient est mécanique. Il faut conserver le moteur thermique, ajouter une machine électrique, un embrayage ou un système d’accouplement, une électronique de puissance et un parc de batteries. L’installation devient plus lourde, plus coûteuse et plus complexe qu’un diesel classique.
Sur un bateau dont le moteur tourne plusieurs centaines d’heures par an, avec des séquences répétées d’accélération et de ralentissement, l’hybridation peut améliorer le rendement. Sur un voilier de croisière dont le moteur fonctionne souvent à régime relativement constant, le gain est moins spectaculaire. On transporte alors deux systèmes de propulsion pour n’en utiliser qu’un à la fois.
L’hybride série suit une autre logique. Le moteur diesel n’est plus relié mécaniquement à l’hélice. Il entraîne uniquement un générateur. L’hélice est toujours actionnée par le moteur électrique, alimenté soit par les batteries, soit par le générateur, soit par les deux simultanément. Cette architecture permet d’installer le groupe électrogène à un autre emplacement que celui d’un moteur conventionnel. Elle peut libérer du volume, réduire les vibrations transmises à la coque et faciliter l’intégration des énergies renouvelables. Le moteur électrique offre immédiatement son couple maximal. Les manœuvres sont précises, progressives et particulièrement agréables. La marche arrière est immédiate et les changements de régime ne s’accompagnent ni de fumée ni de vibrations.
Mais chaque conversion consomme de l’énergie. Le diesel produit une énergie mécanique, transformée en électricité par le générateur, transportée à travers les convertisseurs, éventuellement stockée dans la batterie, puis reconvertie en mouvement par le moteur électrique. Même avec de bons rendements, les pertes s’additionnent. Lorsque le bateau navigue longtemps grâce à son générateur, il ne faut donc pas s’attendre à une disparition miraculeuse de la consommation. L’intérêt de l’hybride série se révèle surtout lorsque les périodes de propulsion sont courtes, que l’électricité a été produite sous voiles ou par des panneaux solaires, ou que le générateur sert également aux besoins domestiques du bord.
Prenons le cas réaliste d’un monocoque de grande série d’environ 12 mètres, déplaçant entre 8 et 10 tonnes. Un moteur électrique de 15 kW peut convenir à ce type de bateau. Mais sa puissance maximale ne dit rien de son autonomie. Dans une mer plate, sans vent contraire et avec une hélice bien adaptée, maintenir 5 nœuds demandera approximativement 5 à 7 kW. Retenons une consommation moyenne de 6 kW pour établir un ordre de grandeur. Un parc de batteries de 20 kWh ne doit pas être entièrement vidé. En conservant une marge de sécurité et en limitant la profondeur de décharge à 80 %, environ 16 kWh sont réellement disponibles. À 6 kW, le moteur peut fonctionner pendant 2 heures et 40 minutes. À 5 nœuds, l’autonomie théorique atteint donc un peu plus de 13 milles nautiques… Avec 30 kWh, dont 24 kWh utilisables, on obtient environ quatre heures de propulsion, soit 20 milles. Avec 40 kWh, dont 32 kWh utilisables, l’autonomie approche 5 heures et 20 minutes, soit environ 26 milles.
Ces chiffres restent cependant très favorables. Ils supposent une mer plate, une carène propre, une hélice parfaitement adaptée et aucune réserve supplémentaire conservée pour une éventuelle manœuvre de sécurité. Si le vent se lève, si la mer se forme ou si la coque est chargée et encrassée, la puissance nécessaire pour maintenir 5 nœuds peut atteindre 9 ou 10 kW. Le parc de 30 kWh ne permet alors plus que 12 ou 13 milles. Le bateau n’a pas perdu d’énergie. C’est simplement la résistance à l’avancement qui a augmenté. Voilà pourquoi une autonomie annoncée sans préciser la vitesse, le déplacement, l’état de la mer et la réserve conservée ne signifie pas grand-chose.
Sur un voilier à déplacement, quelques dixièmes de nœud peuvent coûter très cher. À mesure que la coque approche de sa vitesse limite, la puissance demandée augmente fortement. Un bateau capable de parcourir une vingtaine de milles à 5 nœuds avec une batterie donnée n’en parcourra pas nécessairement seize à 6 nœuds. Il pourra n’en parcourir que dix ou douze, parce que la consommation horaire aura presque doublé. Inversement, ralentir à 4 nœuds peut transformer l’expérience. Si la puissance demandée tombe à 3 kW, une batterie offrant 24 kWh utiles autorise huit heures de fonctionnement et environ 32 milles…
L’électrique récompense donc le navigateur patient et pénalise fortement celui qui veut respecter un horaire. Et c’est un vrai sujet en croisière côtière. Rentrer avant la nuit, franchir une passe avant le renversement du courant ou rejoindre un abri avant un coup de vent oblige parfois à maintenir une vitesse minimale. Le diesel peut délivrer cette puissance pendant des heures. La batterie, elle, présente immédiatement l’addition.
Les batteries lithium modernes destinées à la propulsion marine atteignent généralement, une fois intégrées avec leur enveloppe, leur système de gestion et leurs protections, une densité comprise entre 120 et 160 Wh par kilogramme. Un parc de 20 kWh représente donc environ 125 à 165 kg. Pour 30 kWh, il faut compter approximativement 190 à 250 kg. Avec 40 kWh, la masse peut atteindre 250 à 330 kg. À cela s’ajoutent le moteur électrique, sa transmission, les convertisseurs, les câbles de forte section, les protections, le refroidissement et les chargeurs. Dans un hybride série, il faut encore ajouter le générateur diesel, son échappement, son circuit de refroidissement et son réservoir. Une installation complète peut rapidement représenter plusieurs centaines de kilogrammes.
Le bilan doit toutefois être comparé à la motorisation remplacée. Un diesel marin de 40 à 50 chevaux, avec saildrive, échappement, démarreur et accessoires, approche ou dépasse souvent 200 kg. Sur un système bien conçu, le surpoids réel peut se limiter à 150 ou 300 kg. Sur une conversion mal optimisée, il sera beaucoup plus important.
Et sur un voilier de voyage déjà chargé en eau, annexe, mouillage, panneaux solaires, pièces de rechange et équipements de confort, ces centaines de kilogrammes supplémentaires ne sont jamais neutres.
Imaginons un parc nominal de 30 kWh que l’on souhaite faire passer de 20 à 90 % de charge. Il faut lui restituer 21 kWh. Avec un générateur de 6 kW et un rendement global de recharge de 85 %, environ 5 kW atteignent réellement la batterie. Il faudra donc un peu plus de quatre heures pour récupérer ces 21 kWh. Avec un générateur de 15 kW, la puissance nette peut approcher 12 à 13 kW. La même recharge demandera un peu moins de deux heures, auxquelles peuvent s’ajouter le ralentissement de la charge en fin de cycle et les consommations électriques du bord.
Le petit générateur est plus léger et moins coûteux, mais il ne permet pas de maintenir durablement une propulsion de 8 ou 10 kW tout en rechargeant la batterie. Le grand générateur offre davantage de sécurité, mais il rapproche le bateau d’une installation diesel classique par son poids, son prix et sa consommation. Le groupe électrogène ne donne donc pas une autonomie électrique infinie. Il transforme simplement du gazole en électricité avant que celle-ci ne rejoigne l’hélice.
Sous voiles, le moteur électrique peut fonctionner comme un générateur. L’hélice est entraînée par l’écoulement de l’eau et recharge les batteries. C’est l’un des arguments les plus convaincants de la propulsion électrique sur un voilier hauturier. Mais la production dépend énormément de la vitesse. Une installation performante peut produire autour de 1 kW à 6 nœuds, 3 kW à 8 nœuds et davantage sur un bateau rapide. À faible vitesse, le rendement chute rapidement. La mer, l’allure, le réglage de l’hélice et l’état de charge des batteries influencent également le résultat. Pour récupérer 21 kWh à une production constante de 1 kW, il faut donc naviguer pendant 21 heures. À 3 kW, sept heures suffisent théoriquement.
Sur une traversée océanique à 7 ou 8 nœuds de moyenne, l’hydrogénération peut couvrir les consommations domestiques et reconstituer une partie significative de l’énergie utilisée au départ ou à l’arrivée. Sur un croiseur de 38 pieds avançant à 5 nœuds dans une brise légère, elle produira beaucoup moins. Elle crée aussi une traînée. L’électricité récupérée n’est pas gratuite au sens physique : elle est prélevée sur l’énergie de déplacement du bateau. La perte de vitesse peut rester acceptable, mais elle doit être prise en compte, notamment dans le petit temps.
Sur un monocoque de douze mètres, installer 1 000 W de panneaux est déjà un projet sérieux. Dans de bonnes conditions estivales, cette surface peut produire quotidiennement 4 à 6 kWh. C’est remarquable pour alimenter le réfrigérateur, l’électronique, les pompes, le pilote automatique et une partie du dessalinisateur. Pour la propulsion, le résultat reste modeste. Cinq kilowattheures représentent moins d’une heure à 6 kW, donc quatre à cinq milles à 5 nœuds.
Le solaire peut reconstituer lentement la réserve entre deux déplacements côtiers. Il peut aussi prolonger l’autonomie d’un bateau au mouillage. Il ne remplacera pas un diesel lors d’une remontée de côte de plusieurs dizaines de milles sans vent. Le véritable intérêt apparaît lorsque solaire, hydrogénération et recharge au quai se complètent. L’hybridation devient alors un système énergétique global et non un simple changement de moteur.
Le moteur électrique lui-même est simple. Il possède peu de pièces mobiles, ne demande ni vidange ni filtre à gazole et démarre instantanément. Il supprime également les odeurs, les fumées et une grande partie des vibrations. Mais un système hybride complet n’est pas simple. Il comprend des batteries haute capacité, un système de gestion, des contacteurs, des convertisseurs, des capteurs, des circuits de refroidissement, des logiciels et parfois un générateur diesel. Les installations haute tension imposent également une surveillance de l’isolation et des procédures d’intervention spécifiques. Dans un port européen, cette technicité est généralement gérable. Dans une île reculée, trouver un mécanicien diesel reste plus facile que diagnostiquer une panne de communication entre une batterie et un contrôleur de propulsion.
Le grand voyageur doit donc s’interroger sur la réparabilité du système, la disponibilité des pièces et la possibilité de fonctionner en mode dégradé. La meilleure technologie n’est pas seulement celle qui tombe rarement en panne. C’est aussi celle dont la défaillance ne condamne pas le bateau à l’immobilité.
En croisière côtière, le plaisir est réel. Sortir du port sans bruit, mouiller sans fumée, communiquer normalement pendant les manœuvres et ne pas réveiller tout le bord au premier démarrage modifie profondément l’expérience. Le couple instantané du moteur électrique offre également une grande précision. La marche arrière est immédiate et le contrôle à basse vitesse particulièrement agréable. Mais la rentabilité financière est beaucoup moins évidente. Un diesel auxiliaire consommant deux à trois litres par heure et fonctionnant une centaine d’heures par an ne représente qu’une dépense annuelle limitée. Même une réduction importante de cette consommation ne permet pas d’amortir rapidement plusieurs dizaines de milliers d’euros de surcoût.
Il faut également prévoir le vieillissement du parc de batteries. Sa durée dépendra du nombre de cycles, de la température, de la profondeur des décharges et de la qualité de l’installation. L’hybride est donc rarement rentable par la seule économie de carburant sur un voilier familial. Il peut l’être par l’usage : confort, réduction des heures moteur, production électrique sous voiles, autonomie énergétique et accès à des zones où les émissions sont limitées.
Pour le navigateur côtier qui sort à la journée, parcourt peu de milles au moteur et retrouve régulièrement une borne de recharge, la propulsion électrique ou hybride est parfaitement cohérente. Un parc de 20 à 30 kWh peut couvrir les manœuvres, les sorties de port et les navigations sans vent de courte durée. Le silence et l’absence d’émissions locales apportent alors un bénéfice quotidien.
Pour le grand voyageur, l’hybridation série peut également avoir du sens, mais à des conditions précises : un bateau rapide sous voiles, une hydrogénération efficace, une surface solaire généreuse, un générateur correctement dimensionné et une vraie maîtrise de la consommation. Sur une longue traversée, le voilier peut produire suffisamment d’énergie pour aborder l’escale avec des batteries chargées.
Entre ces deux profils se trouve le cas le plus délicat : le croiseur familial qui effectue de longues étapes côtières, navigue à dates fixes et attend de son moteur qu’il maintienne 5 ou 6 nœuds pendant huit ou dix heures, quelles que soient les conditions. Pour lui, l’hybride ajoute du prix, du poids et de la complexité sans supprimer le besoin d’un générateur diesel puissant. Un moteur thermique conventionnel, correctement dimensionné et complété par un parc de servitude efficace, restera souvent plus rationnel.
La motorisation hybride n’est donc ni une imposture ni une révolution universelle. Elle devient remarquable lorsque le programme du bateau correspond à ses qualités. Elle tourne à l’argument marketing lorsqu’on laisse croire qu’une batterie de quelques dizaines de kilowattheures offre la même liberté qu’un réservoir de gazole. Le véritable changement ne consiste peut-être pas à remplacer le diesel kilowatt pour kilowatt. Il consiste à naviguer autrement : partir avec le vent, ralentir lorsque la consommation s’envole, produire sous voiles et accepter que le moteur ne soit plus une garantie d’horaire…
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