Le choc des giga-yachts : quand 100 mètres ne suffisent plus
Il y a encore quelques décennies, franchir la barre des 50 mètres suffisait à faire entrer un yacht dans un univers presque hors norme. Aujourd’hui, certains propriétaires raisonnent à une tout autre échelle. La frontière symbolique s’est déplacée vers les 100 mètres, donnant naissance à ce que l’industrie qualifie volontiers de « giga-yachts », même si le terme ne correspond à aucune classification réglementaire officielle. Et leur nombre n’a plus rien d’anecdotique. Plus de 70 yachts de plus de 100 mètres étaient déjà en navigation en 2025, auxquels s’ajoutent plusieurs projets en construction ou récemment livrés. Une flotte minuscule à l’échelle du nautisme mondial, certes, mais dont la croissance raconte l’évolution spectaculaire du très grand yachting depuis une quinzaine d’années.
Dans cette course aux dimensions, un nom reste incontournable : Azzam. Livré par le chantier allemand Lürssen en 2013, il mesure 180,65 mètres. Plus remarquable encore, ce véritable navire privé dépasse les 30 nœuds, une performance impressionnante compte tenu de sa taille. Plus de dix ans après sa livraison, il conserve le titre de plus long yacht privé au monde. D’autres mastodontes ont rejoint cette catégorie très fermée. Blue, également construit par Lürssen, atteint 160 mètres. Dilbar, long de 156 mètres, impressionne davantage encore par son volume : 15 917 GT, ce qui en fait l'un des yachts privés les plus volumineux jamais construits. Le chantier allemand compte d’ailleurs une concentration exceptionnelle de géants dans son catalogue, avec plusieurs unités dépassant les 140 mètres.
Mais le gigantisme contemporain ne se résume plus à gagner quelques mètres. Derrière ces dimensions se cache une transformation beaucoup plus profonde : les plus grands yachts deviennent de véritables plateformes capables d’assurer pendant plusieurs semaines une vie totalement autonome en mer.
Piscines, spas et cinémas ne représentent presque plus que le minimum attendu à ce niveau. Les projets les plus ambitieux intègrent aujourd’hui des héliports, des hangars pour de nombreuses annexes, des sous-marins, des centres de plongée ou des infrastructures scientifiques. Le yacht n’est plus seulement une résidence flottante : il peut devenir un outil d’exploration.
Cette évolution s’observe particulièrement bien chez Oceanco. Le chantier néerlandais s’est progressivement imposé comme l’un des acteurs majeurs de ce marché extrêmement exclusif, aux côtés notamment de Lürssen et Feadship. Il suffit d’observer ses dernières livraisons pour mesurer l’accélération. En 2017, Oceanco livrait Kaos, 110 mètres. En 2022 venait Infinity, 117 mètres. L’année suivante, le chantier frappait encore plus fort avec Koru, un trois-mâts de 125 mètres devenu le plus grand voilier de plaisance au monde, dont le propriétaire est aujourd'hui Jeff Bezos. Puis, en 2025, Oceanco livrait coup sur coup deux yachts de 111 mètres : Leviathan et DreAMBoat.
En moins de dix ans, la construction d’unités dépassant largement les 100 mètres est ainsi devenue presque récurrente dans le portefeuille du chantier.
Koru symbolise à lui seul cette nouvelle démesure. Avec ses 125 mètres de long et 17,2 mètres de large, ce trois-mâts livré en 2023 associe les proportions d’un navire à l’élégance classique d’une grande goélette. Ses espaces extérieurs accueillent notamment trois jacuzzis et une piscine. À cette échelle, même la voile entre dans une nouvelle dimension.
Plus récent encore, Leviathan montre que la bataille se déplace désormais vers les usages.
Livré en novembre 2025, ce yacht diesel-électrique de 111 mètres affiche près de 5 000 GT. Mais ce sont surtout ses équipements qui retiennent l’attention : centre de plongée complet, laboratoire et hôpital embarqué ont été prévus pour accompagner des missions scientifiques et des opérations d’exploration marine. Le projet est également original par son organisation intérieure. Certains codes traditionnels du très grand yacht ont été remis en question afin de créer davantage d’espaces communs entre équipage et invités. Les matériaux ont eux-mêmes été sélectionnés pour nécessiter moins d’entretien et libérer du temps pour les opérations à bord.
Le giga-yacht devient ici davantage qu’un symbole de richesse : il se rapproche d’un navire d’expédition privé capable de soutenir des programmes scientifiques dans des régions reculées. Et Oceanco pousse désormais cette logique jusque dans la rénovation. Le chantier a entièrement transformé H3, un yacht construit au début des années 2000 et porté à 105 mètres après reconstruction. Une grande partie de la coque a été conservée tandis que les systèmes techniques, la superstructure et les aménagements ont été profondément modernisés. Selon Oceanco, cette reconstruction a permis de réduire très fortement son empreinte opérationnelle par rapport à sa configuration précédente.
La course aux giga-yachts pourrait sembler contradictoire avec les enjeux environnementaux actuels. Et elle l’est évidemment en partie : déplacer plusieurs milliers de tonnes pour quelques dizaines de personnes pose nécessairement la question de la consommation énergétique. Mais c’est aussi précisément sur ces très grandes unités que certaines technologies nouvelles apparaissent en premier. Le meilleur exemple vient aujourd’hui de Feadship avec Breakthrough. Livré en 2025, ce yacht de 118,8 mètres est équipé de piles à combustible fonctionnant à l’hydrogène. Seize modules peuvent fournir jusqu’à 3 MW de puissance électrique. Le système permet notamment d’alimenter les besoins hôteliers du yacht au mouillage pendant plusieurs jours sans recourir au diesel et peut également participer à sa propulsion à faible vitesse.
À bord des giga-yachts contemporains se multiplient ainsi propulsion diesel-électrique, optimisation hydrodynamique, récupération de chaleur, batteries de forte capacité ou carburants alternatifs. Les progrès restent encore très loin d’effacer l'empreinte de ces navires, mais les budgets considérables mobilisés par ces projets leur permettent de servir de bancs d’essai à des solutions qui pourront ensuite être adaptées à d’autres catégories de bateaux.
C’est sans doute là que se joue désormais le véritable « choc » des giga-yachts. La course aux mètres n’a pas disparu. Le record d’Azzam, établi en 2013, demeure une référence que de futurs projets pourraient un jour dépasser. Mais construire un yacht de 110 ou 120 mètres n’a déjà plus aujourd’hui le même caractère exceptionnel qu’au début du siècle. La compétition se déplace vers le volume disponible, le silence à bord, le confort en navigation, l’autonomie, les équipements d’exploration ou la capacité à accueillir des technologies énergétiques inédites. Infinity, long de 117 mètres et développé par Oceanco, avait par exemple fait l’objet d’un important travail sur les vibrations, la stabilisation et l’efficacité hydrodynamique.
Cette complexité modifie même la silhouette des yachts. Beach clubs immenses, terrasses ouvertes sur la mer, piscines qui se prolongent visuellement vers l’horizon, garages capables d’abriter une véritable flotte d’annexes : derrière une coque se cache désormais parfois l’équivalent d’un petit écosystème nautique.
Le paradoxe est spectaculaire. Alors que le nautisme travaille à réduire son empreinte environnementale, jamais autant de yachts dépassant les 100 mètres n’ont sillonné les océans. Mais la prochaine génération ne cherchera probablement pas uniquement à être plus grande. Le véritable enjeu sera de construire plus intelligemment cette démesure : propulsion plus efficiente, carburants alternatifs, matériaux moins impactants, grandes reconstructions plutôt que remplacement systématique et développement de navires capables d’avoir d’autres fonctions que le seul loisir.
Les giga-yachts resteront un univers réservé à quelques dizaines de propriétaires dans le monde. Pourtant, leur influence dépasse largement leur nombre. Parce qu’ils disposent de budgets presque sans équivalent dans l’industrie nautique, ils permettent aux architectes, ingénieurs et chantiers de tester des solutions hors normes. Avec Koru, Infinity, Leviathan ou DreAMBoat, Oceanco montre bien le changement d’époque. Après avoir voulu construire le yacht le plus grand, l’industrie cherche désormais à imaginer ce qu’un yacht de cette taille peut faire que les autres ne peuvent pas encore accomplir.


