Scorbut : la maladie qui a tué plus de marins que les tempêtes

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Longtemps invisible au départ des grands voyages, le scorbut a pourtant été l’un des plus redoutables ennemis des marins. Dans les cales des navires au long cours, bien avant que l’on comprenne le rôle de la vitamine C, cette maladie liée à l’absence de produits frais a marqué l’histoire de la navigation, des grandes explorations et des marines de guerre.

Longtemps invisible au départ des grands voyages, le scorbut a pourtant été l’un des plus redoutables ennemis des marins. Dans les cales des navires au long cours, bien avant que l’on comprenne le rôle de la vitamine C, cette maladie liée à l’absence de produits frais a marqué l’histoire de la navigation, des grandes explorations et des marines de guerre.

© Wikipédia

 

Le danger ne venait pas toujours de la mer

Dans l’imaginaire maritime, les grands périls ont souvent le visage d’une tempête, d’un récif mal cartographié ou d’un navire pris dans les glaces. Pourtant, pendant des siècles, l’un des plus grands ennemis des marins se trouvait à bord. Il ne grondait pas dans les voiles, ne cassait pas les mâts et ne faisait pas chavirer les coques. Il avançait lentement, au fil des semaines, dans les corps fatigués par les longues traversées. Le scorbut a accompagné l’âge des grandes navigations comme une ombre. À mesure que les navires s’éloignaient des côtes et que les voyages se prolongeaient, les équipages vivaient de biscuits de mer, de viande salée, de poisson conservé, de légumes secs et d’eau plus ou moins saine. Cette alimentation permettait de tenir en mer, mais elle avait une faiblesse majeure : elle manquait de produits frais. La maladie apparaissait souvent après plusieurs semaines sans fruits ni légumes. Les marins perdaient leurs forces, les blessures cicatrisaient mal, les gencives saignaient, la fatigue devenait écrasante. À bord, cela ne touchait pas seulement des hommes isolés : une partie entière de l’équipage pouvait être affaiblie, rendant les manœuvres plus difficiles, la discipline plus fragile et le navire lui-même plus vulnérable.

La grande maladie des longues traversées

Le scorbut n’est pas né avec les grands voiliers européens, mais il a trouvé dans les voyages océaniques un terrain idéal. Tant que les routes maritimes restaient proches des côtes, les marins pouvaient se ravitailler plus régulièrement. Avec les traversées de l’Atlantique, les routes vers les Indes, les expéditions dans le Pacifique ou les tours du monde, la durée passée loin de la terre change complètement d’échelle. À bord, la mer imposait sa loi. Les aliments frais se conservaient mal. Les cales étaient humides, les réserves devaient durer, et l’on privilégiait ce qui résistait au temps. Le scorbut devenait alors une maladie de l’éloignement, de l’enfermement et de la répétition alimentaire. Plus le voyage durait, plus le risque augmentait. C’est ce qui rend son histoire si profondément nautique. Le scorbut n’était pas seulement un problème médical. Il influençait la capacité d’un navire à poursuivre sa route, la réussite d’une expédition, la sécurité d’un équipage et parfois l’issue d’une mission militaire. Un bâtiment pouvait survivre à un coup de vent, mais se retrouver presque paralysé par des hommes trop faibles pour manœuvrer correctement.

 

Quand les marins savaient avant les médecins

L’histoire du scorbut est aussi celle d’un décalage entre l’expérience des gens de mer et les certitudes savantes de leur époque. Pendant longtemps, les causes de la maladie restent mal comprises. On parle d’air vicié, d’humidité, de fatigue, de mauvaise digestion, de moral abattu ou de conditions de vie trop dures. Toutes ces réalités existaient à bord, mais elles n’expliquaient pas le cœur du problème. Les marins, eux, avaient souvent remarqué qu’un retour à terre, des fruits frais, des herbes, des légumes ou certains aliments crus pouvaient faire une différence spectaculaire. Des pratiques empiriques circulaient déjà, mais elles ne suffisaient pas à transformer durablement l’organisation des marines. À l’époque, une observation utile ne devenait pas automatiquement une règle officielle.
Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que l’histoire bascule vraiment. En 1747, le chirurgien écossais James Lind mène une expérience restée célèbre à bord du HMS Salisbury. Il compare plusieurs traitements sur des marins atteints de scorbut. Parmi les remèdes testés, les agrumes donnent les résultats les plus nets. L’expérience est aujourd’hui souvent citée comme l’un des premiers essais cliniques comparatifs de l’histoire médicale.
Mais la mer avance parfois plus vite que les administrations. Même après Lind, il faut encore du temps pour que les marines adoptent largement le citron ou le jus d’agrumes comme prévention. Les savoirs existent, les preuves s’accumulent, mais les habitudes, les contraintes de conservation et les lenteurs institutionnelles retardent leur application.

 

Le citron, petite révolution dans les cales

Ce qui finit par changer l’histoire du scorbut tient à une idée très simple : embarquer de quoi compenser l’absence de produits frais. Dans la Royal Navy, l’usage régulier du jus d’agrumes devient progressivement une arme sanitaire. Ce n’est pas spectaculaire comme une nouvelle voile, une coque plus rapide ou un meilleur canon, mais c’est une révolution silencieuse.
Prévenir le scorbut, c’est permettre aux équipages de rester en état de naviguer. C’est rendre les longues traversées plus fiables. C’est aussi donner un avantage stratégique à une marine capable de maintenir ses hommes en meilleure santé pendant des campagnes lointaines. Dans un monde où les empires se construisent aussi par la mer, cette question alimentaire devient un enjeu de puissance. Le surnom de « limeys » donné aux marins britanniques vient d’ailleurs de cette association entre la Royal Navy et les rations d’agrumes. Derrière le terme, il y a toute une histoire de navigation, de médecine embarquée et de logistique maritime. La santé des équipages n’est plus seulement une affaire de chance ou de robustesse individuelle : elle devient un élément de préparation du voyage.

 

Une leçon de mer autant qu’une leçon de médecine

Le scorbut rappelle une vérité essentielle de la navigation : en mer, la survie dépend rarement d’un seul facteur. Il faut un navire solide, un équipage compétent, une bonne lecture du ciel, des vivres suffisants, de l’eau, de l’organisation et une attention constante aux détails. Une carence invisible au départ peut devenir, après plusieurs semaines, plus dangereuse qu’un coup de vent. Cette maladie a aussi changé la manière de penser les grandes traversées. Elle a montré que la performance d’un navire ne se mesure pas seulement à sa vitesse ou à sa capacité de charge, mais aussi à ce qu’il permet de préserver à bord : la force des marins, leur endurance, leur capacité à tenir la durée.
Aujourd’hui, le scorbut a presque disparu de l’univers maritime moderne. Les navires disposent de chaînes d’approvisionnement mieux organisées, de moyens de conservation efficaces et d’une connaissance nutritionnelle qui aurait semblé révolutionnaire aux équipages d’autrefois. Mais son souvenir reste profondément lié à l’histoire nautique.
Il raconte une époque où franchir un océan signifiait accepter l’incertitude totale, jusque dans l’assiette. Il rappelle que les grandes découvertes ne se sont pas seulement jouées sur les cartes et les instruments, mais aussi dans les cales, les cambuses et les corps des marins. Avant d’être vaincu par la science, le scorbut a longtemps été l’un des grands adversaires de la navigation hauturière.

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.