Les calfats, ces artisans oubliés qui empêchaient les bateaux en bois de sombrer

Culture nautique
Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Avant les coques modernes, l’étanchéité d’un navire reposait sur un geste précis, physique et répété des milliers de fois : enfoncer de l’étoupe entre les planches. Un savoir-faire discret, presque disparu, mais encore vivant dans quelques chantiers de restauration patrimoniale.

Avant les coques modernes, l’étanchéité d’un navire reposait sur un geste précis, physique et répété des milliers de fois : enfoncer de l’étoupe entre les planches. Un savoir-faire discret, presque disparu, mais encore vivant dans quelques chantiers de restauration patrimoniale.

© Wikipédia

 

On les entendait avant de les voir. Sur les anciens chantiers navals, le bruit sec du maillet contre le fer à calfat résonnait contre les coques en bois, comme une percussion régulière au service de la mer. Ce son-là disait une chose simple : le bateau se préparait à flotter. Car avant l’acier, l’aluminium, le polyester ou les coques composites, un navire n’était jamais totalement fermé. Il était fait de bordés, de planches assemblées, de joints minuscules mais décisifs. Et par ces interstices, l’eau pouvait s’infiltrer. C’est là qu’intervenait le calfat. Son métier : rendre la coque étanche. Pas en ajoutant une couche de peinture ou un simple enduit de surface, mais en travaillant au cœur même de l’assemblage du bateau. Entre les planches, il glissait de l’étoupe, souvent du chanvre, parfois du coton ou d’autres fibres selon les traditions et les usages. Cette matière était enfoncée en force à l’aide d’un fer à calfat et d’un maillet, puis protégée par du brai, du goudron ou du mastic. Un travail de patience, de précision et de force.

 

Un métier vital, mais presque invisible

Le calfat ne construisait pas toujours la coque, ne dessinait pas les lignes du bateau, ne posait pas forcément les mâts. Pourtant, sans lui, le navire pouvait devenir une passoire. Dans la marine en bois, l’étanchéité n’était pas un détail de finition : c’était une condition de survie. Le principe paraît simple. Il fallait remplir les joints entre les bordages afin d’empêcher l’eau d’entrer. Mais dans la pratique, rien n’était automatique. Le calfat devait juger l’ouverture du joint, choisir la bonne fibre, la bonne épaisseur, le bon outil. Trop peu d’étoupe, et la mer s’infiltrait. Trop de matière, et l’on risquait de forcer sur le bois, de déformer ou de fragiliser le bordé. Le bon geste se jouait donc dans un équilibre subtil.

Ce savoir-faire passait aussi par l’oreille. Le bruit du maillet, la résistance du fer, la vibration du bois : tout renseignait l’artisan. Sur le chantier de L’Hermione, les calfats expliquaient encore que le son et la butée du maillet permettaient de savoir si l’étoupe était correctement enfoncée. Un détail qui résume tout : le calfatage n’est pas seulement une technique, c’est une sensation acquise avec l’expérience.

 

L’étoupe, le brai et le bois vivant

Pour comprendre le rôle du calfat, il faut se rappeler qu’un bateau en bois est une structure vivante. Le bois travaille, gonfle, sèche, se rétracte, bouge avec l’humidité, les efforts de la mer et les périodes de mise au sec. L’étanchéité d’une coque traditionnelle repose donc sur cette capacité à accompagner le mouvement. Une fois le bateau à l’eau, le bois se gorge d’humidité et gonfle légèrement. Les bordés serrent alors davantage l’étoupe placée dans les joints. La fibre comprimée bloque les passages d’eau. Le brai ou le mastic vient ensuite protéger l’ensemble et finir l’étanchéité. Ce n’est pas une rustine : c’est un système complet, pensé pour fonctionner avec le comportement naturel du bois.

Dans les grands chantiers, le calfatage pouvait représenter un travail colossal. Lors de la reconstruction de L’Hermione, la frégate de Rochefort, les joints de bordés à calfater représentaient environ 12 kilomètres. Il a fallu 255 kg de chanvre et près de 4 000 heures de travail pour assurer l’étanchéité de l’ensemble des œuvres mortes et des œuvres vives. Ces chiffres donnent la mesure d’un métier souvent caché, mais absolument central.

 

Un artisan de la sécurité maritime

Le calfat était aussi un homme d’entretien. Car un bateau en bois ne se contentait pas d’être calfaté une fois pour toutes. Avec le temps, les joints fatiguaient, les fibres se dégradaient, les bordés travaillaient. Les opérations de carénage et de restauration étaient donc essentielles pour maintenir la coque en état. Sur les navires de travail, de pêche ou de commerce, cette vigilance pouvait faire la différence entre une navigation ordinaire et une voie d’eau dangereuse. Le calfat connaissait les faiblesses de la coque. Il savait lire les coutures, repérer les zones suspectes, reprendre les joints, parfois sonder les fixations ou alerter sur un bois fatigué. Son métier était moins spectaculaire que celui du marin affrontant la tempête, mais il participait directement à la sécurité du bord. Le romantisme de la marine ancienne oublie souvent ces gestes-là. Derrière les grandes traversées, les voiles gonflées et les silhouettes majestueuses des vieux gréements, il y avait des heures passées à genoux, sous une coque ou sur un pont, à frapper, ajuster, reprendre. La mer se gagne aussi dans ces détails.

 

Un métier absorbé par la charpenterie de marine

Aujourd’hui, le calfat a presque disparu comme métier autonome. La construction navale moderne a changé d’échelle, de matériaux et de méthodes. Les coques en métal, en stratifié ou en composite n’ont plus besoin de ces coutures remplies d’étoupe. Et les bateaux en bois, eux, sont devenus plus rares. Mais le geste n’est pas mort. Il survit dans les chantiers de restauration, chez les charpentiers de marine, dans les musées maritimes, autour des vieux gréements, des bateaux classés ou des unités traditionnelles. À Rouen, par exemple, le Musée maritime dispose depuis 2002 d’un atelier de restauration de bateaux en bois, capable d’intervenir sur des embarcations allant du canoë aux voiliers d’une vingtaine de mètres. Ailleurs, en Bretagne, en Charente-Maritime, en Normandie ou en Méditerranée, des ateliers perpétuent encore ces techniques, souvent à la croisée de l’artisanat, de la mémoire maritime et de la restauration patrimoniale.

Le mot “calfat” semble appartenir au passé. Pourtant, chaque fois qu’un bateau traditionnel retourne à l’eau après restauration, son geste revient avec lui. Invisible, mais indispensable. À l’heure où le patrimoine maritime cherche à rester vivant plutôt qu’à finir figé dans les musées, ces métiers rappellent une évidence : un bateau en bois ne se conserve pas seulement avec des plans, des archives ou de belles histoires. Il se conserve avec des mains.

Celles des charpentiers. Celles des calfats. Celles de ceux qui savent encore écouter une coque avant de lui rendre la mer.

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.