L'enquête Polynesienne - Épisode 1 : l'inconcevable affirmation
Ils sont nommés par les marquisiens : Paepae ; et par les tahitiens : Marae.
C’est Henri, notre guide marquisien, qui, le premier, a commencé.
À propos du prénom d’Henri : une des curiosités de la Polynésie est de faire connaissance avec un Pierre Walter* costaud et doré comme un Maori, tatoué de partout, visage y compris ; ou d’être présenté à Teri Pumatu*, frêle jeune homme, blond aux yeux bleus !
Henri, lui, est dans la version farouche marquisienne...
Donc Henri, marquisien authentique, nous fait remarquer une gravure sur une des statues de stuff de Puamau et pas n’importe laquelle, elle est à proximité de celle du Tiki du chef Taka’i’i à Mea’e Te l’Ipona...
Ce Tiki de granit immobile et inquiétant nous interroge. L’interrogation, en fait, c’est Henri qui la pose, et, après nous avoir révélé quel animal gravé de profil s’offrait à nos regards incrédules, Henri a sorti une énormité.
Une inconcevable affirmation
On pouvait mettre sur le compte de son orgueil et de sa fierté de Marquisien cette incroyable vérité. Il se devait de reproduire une tradition orale enjolivée et flatteuse. Mais quand même ! Henri semblait définitif et cette gravure une preuve particulièrement troublante. Il fallait savoir.
Et c’est comme cela qu’en mars 2018 a débuté : "L’enquête Polynésienne" !
Il y en eut des interrogatoires : un Portugais, un Vénitien, des Espagnols, deux Anglais et un Français, un Ari’i tahitien, des Amérindiens, des linguistes, un Norvégien têtu, un Français imaginatif et déterminé jusque-là mort, des Américains du Nord, du Sud, du Centre, une Néo-Zélandaise, un « All Black » quasi naturalisé français, des généticiens, des météorologues, un océanographe, des Marquisiens, des Paumotu, des Tahitiens et même un Grec. Un Grec dans le Pacifique, avouez que ça ne tombe pas sous le sens au premier abord ! Et puis il a fallu démêler tout un tas d’indices plus disparates les uns que les autres : une poterie, des pirogues à un seul ou à deux balanciers, des catamarans, une patate douce, un cocotier, un lama voire un alpaga, un poulet, un chien et des cochons, un rat comestible, des haplotypes divers et variés, et des étoiles aussi. Un vrai inventaire qui, d’années en années, s’enrichissait de découvertes scientifiques étonnantes.
Beaucoup avaient, avant nous, tenté de résoudre l’énigme, proposant des solutions parfois délirantes. C’est dire si l’affaire s’annonçait compliquée et délicate à mener. L’humilité s’imposait ! Donc, tant qu’à faire, et en vrai adepte de Descartes, on pouvait commencer par douter de tout et de tous, commencer par remettre en cause les données initiales. Mais au fait : qui a découvert qui ?
Les mythes ont la vie dure, c’est dans leur nature. Questionnez autour de vous : quel est le premier Européen à rentrer en contact avec les Polynésiens ?
Comme nous sommes en France, la réponse la plus attendue fuse : Bougainville bien sûr ! Eh bien non ! Certes Louis-Antoine doit sa postérité pour avoir débarqué à Tahiti en 1768 et y être resté seulement dix jours en y perdant deux ancres, mais il n’était pas le premier. Cook alors ? Guère plus : le grand James a mouillé à O’Tahiti un an plus tard que La Boudeuse, en avril lui aussi. Vous me voyez venir, et pensez que je vais faire surgir le capitaine Samuel Wallis de son Dolphin ? Certes il avait précédé Bougainville de dix mois, et, comme Cook, laissé quelques cadavres de « sauvages » chapardeurs sur les plages. Mais ce ne sont ni les Anglais ni le Français qui, des Européens, furent les premiers en contact avec les Polynésiens.
Les « découvreurs » eussent pu être, plus de deux siècles auparavant, l’expédition espagnole de 1519 menée par un Portugais et racontée par un Vénitien de Vicenza. Antonio Pigafetta, le scribe de Magellan, relate : « Pendant trois mois et vingt jours, nous avons traversé quatre mille lieues par cette mer Pacifique (en vérité, elle est bien pacifique, parce qu’en ce temps nous n’aurions pas eu fortune) sans jamais voir de terre, sinon deux petites îles déshabitées, èsquelles nous ne trouvâmes rien d’autre qu’oiseaux et arbres. Nous les appelâmes les îles Infortunées. » (PA).
La flotte était passée fin janvier, début février 1521, sans encombre ni rencontre humaine (quelle chance !), au milieu du dédale des Tuamotu que Bougainville baptisera, et on le comprend, « l’archipel dangereux » !!
Et dangereux, cet archipel de 76 atolls, il l’est : îles basses, coralliennes, dont on aperçoit les cocotiers avant la terre, à trois exceptions près. Le récif extérieur, la barrière, s’érige parfois en petits îlots, les motu.
Dans les passes, les puissants courants sont soumis aux marées, le lagon intérieur est parsemé de récifs couverts, les « patates de corail ». Ce fouillis d’écueils, à compter de 24° Sud et 134° Ouest, s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest sur 1 000 milles et 200 milles de large. Un inextricable piège à bateaux.
Antonio et ses compagnons ont été bien « fortunés » (chanceux en italien) de passer sans encombre au milieu des îles infortunées. La suite, nous la connaissons : Sebastiano El Cano complètera la navigation de Magellan. Ils seront 35 marins à figurer sur l’émouvant monument érigé à Getaria, en Pays basque, et qui recense le nom des premiers Européens ayant accompli une circumnavigation. Toutes les nations sont représentées, au milieu desquelles un seul est français : « Richard de Normandie ».
Oublions tout cela. La vérité connue est celle-ci : la première rencontre étrangère des Polynésiens avec les Européens, et rapportée par eux, est le fait d’Espagnols. Elle a lieu à Fatu Hiva, Marquises...
À SUIVRE...
Bibliographie : (PA) Pigafetta Antonio Le premier tour du monde de Magellan. Tallandier 1991



