L'enquête Polynesienne - Épisode 1 : l'inconcevable affirmation

C’était à Lipona, faubourg de Puamau, dans les jardins de Me’ae. Nous avions débarqué, quelques jours auparavant, à Hiva Oa, archipel des Marquises, venant des Galápagos après 19 jours de mer sur un océan assez peu Pacifique. Ce site archéologique que nous découvrions est constitué d’un quadrilatère de dallage de grosses pierres volcaniques. Il est le vestige des pratiques religieuses marquisiennes pré-chrétiennes. Par endroit, dans ce vaste espace, se dressent des mégalithes ou des tikis de pierre. Les tikis statufient des ancêtres divinisés. Typiques de la culture polynésienne, ces lieux de culte ancestraux couvrent les trois archipels : iles de la Société, Tuamotu, Marquises.

Ils sont nommés par les marquisiens : Paepae ; et par les tahitiens : Marae.

C’est Henri, notre guide marquisien, qui, le premier, a commencé.
À propos du prénom d’Henri : une des curiosités de la Polynésie est de faire connaissance avec un Pierre Walter* costaud et doré comme un Maori, tatoué de partout, visage y compris ; ou d’être présenté à Teri Pumatu*, frêle jeune homme, blond aux yeux bleus !
Henri, lui, est dans la version farouche marquisienne...
Donc Henri, marquisien authentique, nous fait remarquer une gravure sur une des statues de stuff de Puamau et pas n’importe laquelle, elle est à proximité de celle du Tiki du chef Taka’i’i à Mea’e Te l’Ipona...
Ce Tiki de granit immobile et inquiétant nous interroge. L’interrogation, en fait, c’est Henri qui la pose, et, après nous avoir révélé quel animal gravé de profil s’offrait à nos regards incrédules, Henri a sorti une énormité.

 

Le Tiki du celebre chef et le Haka de l'equipage.
Le Tiki du celebre chef et le Haka de l'equipage.© Denis Chabassiere

 

Une inconcevable affirmation

On pouvait mettre sur le compte de son orgueil et de sa fierté de Marquisien cette incroyable vérité. Il se devait de reproduire une tradition orale enjolivée et flatteuse. Mais quand même ! Henri semblait définitif et cette gravure une preuve particulièrement troublante. Il fallait savoir.

Et c’est comme cela qu’en mars 2018 a débuté : "L’enquête Polynésienne" !

Il y en eut des interrogatoires : un Portugais, un Vénitien, des Espagnols, deux Anglais et un Français, un Ari’i tahitien, des Amérindiens, des linguistes, un Norvégien têtu, un Français imaginatif et déterminé jusque-là mort, des Américains du Nord, du Sud, du Centre, une Néo-Zélandaise, un « All Black » quasi naturalisé français, des généticiens, des météorologues, un océanographe, des Marquisiens, des Paumotu, des Tahitiens et même un Grec. Un Grec dans le Pacifique, avouez que ça ne tombe pas sous le sens au premier abord ! Et puis il a fallu démêler tout un tas d’indices plus disparates les uns que les autres : une poterie, des pirogues à un seul ou à deux balanciers, des catamarans, une patate douce, un cocotier, un lama voire un alpaga, un poulet, un chien et des cochons, un rat comestible, des haplotypes divers et variés, et des étoiles aussi. Un vrai inventaire qui, d’années en années, s’enrichissait de découvertes scientifiques étonnantes.

 

Le Tiki qui a tout declenche (Merci a Mathieu Dewulf)
Le Tiki qui a tout declenche (Merci a Mathieu Dewulf)© Denis Chabassiere

 

Beaucoup avaient, avant nous, tenté de résoudre l’énigme, proposant des solutions parfois délirantes. C’est dire si l’affaire s’annonçait compliquée et délicate à mener. L’humilité s’imposait ! Donc, tant qu’à faire, et en vrai adepte de Descartes, on pouvait commencer par douter de tout et de tous, commencer par remettre en cause les données initiales. Mais au fait : qui a découvert qui ?

Les mythes ont la vie dure, c’est dans leur nature. Questionnez autour de vous : quel est le premier Européen à rentrer en contact avec les Polynésiens ?
Comme nous sommes en France, la réponse la plus attendue fuse : Bougainville bien sûr ! Eh bien non ! Certes Louis-Antoine doit sa postérité pour avoir débarqué à Tahiti en 1768 et y être resté seulement dix jours en y perdant deux ancres, mais il n’était pas le premier. Cook alors ? Guère plus : le grand James a mouillé à O’Tahiti un an plus tard que La Boudeuse, en avril lui aussi. Vous me voyez venir, et pensez que je vais faire surgir le capitaine Samuel Wallis de son Dolphin ? Certes il avait précédé Bougainville de dix mois, et, comme Cook, laissé quelques cadavres de « sauvages » chapardeurs sur les plages. Mais ce ne sont ni les Anglais ni le Français qui, des Européens, furent les premiers en contact avec les Polynésiens.

Les « découvreurs » eussent pu être, plus de deux siècles auparavant, l’expédition espagnole de 1519 menée par un Portugais et racontée par un Vénitien de Vicenza. Antonio Pigafetta, le scribe de Magellan, relate : « Pendant trois mois et vingt jours, nous avons traversé quatre mille lieues par cette mer Pacifique (en vérité, elle est bien pacifique, parce qu’en ce temps nous n’aurions pas eu fortune) sans jamais voir de terre, sinon deux petites îles déshabitées, èsquelles nous ne trouvâmes rien d’autre qu’oiseaux et arbres. Nous les appelâmes les îles Infortunées. » (PA).
La flotte était passée fin janvier, début février 1521, sans encombre ni rencontre humaine (quelle chance !), au milieu du dédale des Tuamotu que Bougainville baptisera, et on le comprend, « l’archipel dangereux » !!

 

Rangiroa, le plus grand atoll de Polynesie, vu du lagon bleu : patates de corail sous l'eau et motus sur la barriere protectrice de corail
Rangiroa, le plus grand atoll de Polynesie, vu du lagon bleu : patates de corail sous l'eau et motus sur la barriere protectrice de corail© Denis Chabassiere

 

Et dangereux, cet archipel de 76 atolls, il l’est : îles basses, coralliennes, dont on aperçoit les cocotiers avant la terre, à trois exceptions près. Le récif extérieur, la barrière, s’érige parfois en petits îlots, les motu.
Dans les passes, les puissants courants sont soumis aux marées, le lagon intérieur est parsemé de récifs couverts, les « patates de corail ». Ce fouillis d’écueils, à compter de 24° Sud et 134° Ouest, s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest sur 1 000 milles et 200 milles de large. Un inextricable piège à bateaux.

Antonio et ses compagnons ont été bien « fortunés » (chanceux en italien) de passer sans encombre au milieu des îles infortunées. La suite, nous la connaissons : Sebastiano El Cano complètera la navigation de Magellan. Ils seront 35 marins à figurer sur l’émouvant monument érigé à Getaria, en Pays basque, et qui recense le nom des premiers Européens ayant accompli une circumnavigation. Toutes les nations sont représentées, au milieu desquelles un seul est français : « Richard de Normandie ».

 

© Denis Chabassiere

 

Oublions tout cela. La vérité connue est celle-ci : la première rencontre étrangère des Polynésiens avec les Européens, et rapportée par eux, est le fait d’Espagnols. Elle a lieu à Fatu Hiva, Marquises...

À SUIVRE...

Bibliographie : (PA) Pigafetta Antonio Le premier tour du monde de Magellan. Tallandier 1991

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.