Les ports du futur : à quoi ressemblera vraiment une marina en 2035 ?

Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

Pour nous, marins, une marina c’est une place au ponton, un peu d’eau, d’électricité et quelques services à terre. Ce modèle arrive à saturation. Sous la pression du climat, de l’énergie, des déchets et des nouveaux usages, les ports de plaisance entrent dans une transformation profonde. En 2035, la marina ne sera plus seulement un point d’escale. Elle devra devenir une infrastructure côtière capable de produire, d’économiser, de protéger et d’anticiper. Petit tour d’horizon de ce qui nous attend.

La fin du simple parking à bateaux

Le port de plaisance a d’abord été pensé comme une addition de pontons, de parkings, de sanitaires et de commerces. Cela a fonctionné aussi longtemps que la question centrale restait l’accueil des bateaux. Or, la décennie en cours a déplacé le problème. Le vrai sujet n’est plus seulement de loger des unités à flot, mais de savoir comment faire tourner une petite ville littorale dans un monde plus chaud, plus électrique, plus réglementé et plus instable. Un basculement loin d’être théorique. En Europe, les dommages liés aux inondations côtières sont déjà estimés à environ 1,2 milliard d’euros par an et touchent près de 72 000 personnes chaque année. Plus frappant encore, les crues côtières aujourd’hui considérées comme centennales pourraient être 10 fois plus fréquentes avant 2050 sur de nombreuses côtes méditerranéennes et atlantiques. Autrement dit, bâtir une marina en 2026 comme on le faisait en 2006 reviendrait presque à programmer son obsolescence… 

La marina de 2035 sera donc jugée sur 4 critères devenus indissociables. Sa capacité à rester opérationnelle pendant les coups de mer et les submersions. Son autonomie énergétique partielle. Sa capacité à traiter ses déchets et ceux de ses usagers de manière crédible. Enfin, la qualité de ses services numériques, qui ne relèveront plus du confort mais de la gestion fine des flux.

Demain, l’énergie comptera autant que l’abri

Le premier visage de la marina du futur sera électrique. Pas parce que tous les bateaux seront devenus 100 % électriques d’ici 2035, ce qui est peu probable sur toute la flotte, mais parce que les ports devront alimenter davantage d’usages à quai tout en réduisant leurs propres émissions. Cela passera par une combinaison de production solaire, de stockage, de pilotage intelligent de la demande et de distribution plus souple de l’électricité. Dans les grands ports, l’alimentation électrique à quai progresse déjà pour couper les moteurs auxiliaires des paquebots à l’arrêt, avec un bénéfice immédiat sur le bruit et la qualité de l’air. Les études récentes sur le branchement à quai montrent bien que la question n’est plus de savoir si cette technologie est pertinente, mais comment l’intégrer au réseau, la rendre interopérable et la financer. En Europe, l’obligation d’équiper les ports concernés d’ici 2030 a déjà accéléré le mouvement, même si le retard reste net dans de nombreux sites. Cette logique va mécaniquement redescendre vers les ports de plaisance les plus actifs, notamment là où se concentrent les unités hybrides, les bateaux de service, les véhicules électriques et, demain, une part croissante d’annexes et d’équipements rechargeables. 

Pour un plaisancier, cela changera beaucoup de choses très concrètes. Le quai de 2035 ne donnera pas seulement du courant. Il distribuera une énergie pilotée, mesurée, parfois modulée selon les usages et la disponibilité du réseau. La borne deviendra un point d’interface entre le bateau, le port et l’opérateur énergétique. On paiera moins pour un simple forfait et davantage pour un service optimisé, capable d’éviter les pics, de prioriser certaines consommations et de mieux valoriser l’électricité produite localement.

Le vrai luxe de 2035 sera un port qui sait encaisser

La marina du futur devra aussi apprendre à résister. Cela suppose des ouvrages plus évolutifs, des quais rehaussables lorsque c’est possible, des pontons pensés pour des marnages et des surcotes plus marqués, mais aussi un urbanisme portuaire moins minéral, capable d’absorber une partie des eaux pluviales et de limiter les ruissellements polluants vers le bassin.

La montée du niveau marin n’est pas le seul enjeu. Il faut aussi compter avec les épisodes de pluie intense, les canicules qui dégradent les réseaux, les rafales plus violentes lors des tempêtes, et la pression croissante sur la ressource en eau douce dans de nombreuses zones touristiques. Dans ce contexte, une marina bien conçue ne cherchera plus seulement à protéger ses bateaux. Elle devra protéger ses équipements, ses voiries, ses ateliers, ses réseaux et ses usagers. Cette évolution est d’ailleurs devenue assez structurante pour que les instances techniques internationales consacrent désormais des travaux spécifiques à l’adaptation climatique des marinas et petits ports.

C’est là que le sujet devient stratégique pour les collectivités. Une marina de 2035 ne sera plus un simple équipement touristique en bord de mer. Ce sera une infrastructure littorale à part entière, au même titre qu’une promenade, une digue urbaine ou un bassin d’activités. Son dessin, ses matériaux, ses accès et ses réseaux devront être pensés sur 30 ou 40 ans, avec des hypothèses climatiques moins confortables qu’auparavant.

Le port propre ne se contentera plus de trier, il devra prouver

L’autre révolution, moins visible mais probablement la plus profonde, concerne les déchets. Pendant longtemps, un port de plaisance pouvait se contenter de quelques bennes, d’une zone technique correcte et d’un système de récupération plus ou moins bien organisé pour les huiles, peintures ou eaux noires. Cette époque est révolue ! Les textes européens sur les installations de réception portuaires imposent déjà une meilleure disponibilité des dispositifs de collecte pour les déchets des navires, y compris les eaux usées et les ordures. Mais à l’horizon 2035, cela ne suffira plus. La marina moderne devra être capable de tracer une partie de ses flux, de réduire ses déchets dangereux, d’intégrer davantage de recyclage, de limiter les rejets diffus vers le plan d’eau et de traiter le sujet sensible de la fin de vie des bateaux. C’est un point clé. Les travaux européens sur la fin de vie des bateaux de plaisance estiment que 1 à 2 % de la flotte atteint chaque année ce stade. Ils insistent aussi sur un enjeu très concret : les centres de démantèlement doivent être proches des zones de concentration de bateaux, donc souvent proches des marinas. Demain, certains ports ne seront plus seulement des lieux d’accueil et d’entretien, mais des maillons logistiques d’une économie circulaire nautique encore balbutiante aujourd’hui.

Vu du ponton, cela signifie une mutation discrète mais majeure. Le port du futur sera jugé non seulement sur la qualité de ses sanitaires ou de ses douches, mais sur sa capacité à gérer correctement les eaux grises, les déchets composites, les peintures, les batteries, les emballages, les résidus de maintenance et les micro pollutions. La réputation d’une marina se jouera aussi là.

La grande bascule sera numérique, mais elle devra rester utile

Enfin, la marina de 2035 sera un port piloté par la donnée. Pas nécessairement spectaculaire, encore moins gadget, mais plus fluide et beaucoup plus lisible. Les travaux récents sur la digitalisation des marinas montrent déjà l’intérêt des capteurs aux postes d’amarrage pour suivre l’occupation réelle, l’eau, l’électricité et certains flux d’exploitation. Les systèmes de réservation évoluent eux aussi vers une gestion plus dynamique, capable d’affecter automatiquement les places selon la taille du bateau, l’heure d’arrivée ou le niveau d’occupation.

Pour le plaisancier, le meilleur numérique sera celui qu’on remarque à peine. Une arrivée simplifiée. Une place attribuée sans 3 appels VHF inutiles. Une borne qui reconnaît le bateau. Un suivi de consommation transparent. Une alerte météo locale intégrée aux services du port. Un accès immédiat aux informations sur les restrictions d’eau, les travaux, les zones sensibles ou l’état du bassin. En clair, moins de friction et moins de temps perdu. Le piège, évidemment, serait de confondre marina intelligente et marina désincarnée. Le plaisancier ne vient pas chercher un aéroport. Il veut un port clair, fiable, humain, où les services numériques améliorent l’escale au lieu de la compliquer. Toute la réussite de la marina de 2035 sera là.

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.