Vivre sur son bateau : le vrai budget des circumnavigateurs
Dans un mouillage paradisiaque d’un lagon au bout du monde, deux bateaux voisins sur le même parcours autour du monde peuvent abriter des équipages dont les dépenses n’ont absolument rien de comparable. A bord du premier, un couple vit depuis plusieurs années sur un monocoque d’une dizaine de mètres. Il cuisine tous ses repas, entretient lui-même son moteur et ne rejoint une marina qu’en cas de nécessité. Sur le catamaran voisin, un autre équipage profite de plusieurs cabines, de deux moteurs, d’un dessalinisateur à haut débit, d’une connexion permanente et de fréquents retours en avion en Europe… Tous sont pourtant des navigateurs au long cours. Tous peuvent affirmer qu’ils vivent à bord à l’année. C’est toute la difficulté lorsqu’on cherche à connaître le vrai coût d’une circumnavigation. Selon le bateau et le niveau de confort, les budgets peuvent varier de moins de 25 000 euros à plus de 80 000 euros par an. Un différentiel énorme mais qui s’explique facilement.
Une tendance apparaît cependant nettement : ce n’est pas le nombre de milles parcourus qui détermine le coût du voyage. Ce sont d’abord la taille du bateau, sa valeur, sa complexité technique et le temps passé dans les ports.
L’achat du voilier constitue naturellement l’investissement le plus visible. Il ne doit toutefois pas être confondu avec le budget annuel du voyage. Un bateau acheté 150 000 euros reste un patrimoine qui pourra être revendu. Une partie des sommes investies pour la préparation pourra aussi être valorisée lors de cette revente. En revanche, l’argent consacré à l’assurance, aux carénages, aux réparations, aux escales et à la vie quotidienne est définitivement dépensé…
Pour établir un budget réaliste, il faut donc distinguer trois enveloppes. La première concerne l’achat et la préparation du bateau. La deuxième finance la vie courante de l’équipage. La troisième constitue une réserve destinée aux réparations importantes. Cette distinction est essentielle. Un couple possédant déjà un bateau bien préparé peut vivre avec 2 000 à 3 000 euros par mois. Cela ne signifie pas pour autant qu’un budget annuel de 24 000 euros sera toujours suffisant. Le jour où le gréement dormant doit être remplacé, où une voile se déchire ou lorsque le pilote automatique tombe en panne, plusieurs milliers d’euros peuvent disparaître en quelques jours. La vie de circumnavigateur n’est donc pas nécessairement ruineuse. Elle est surtout… Irrégulière !
Nous connaissons tous cette règle, plus ou moins immuable et bien ancrée dans les têtes des candidats à l’achat d’un bateau : un bateau coûterait chaque année environ 10 % de sa valeur d’achat. Cette évaluation possède le mérite de la simplicité, mais elle doit être utilisée avec prudence. Un monocoque ancien acheté 60 000 euros peut absorber beaucoup plus de 6 000 euros de travaux lors d’une mauvaise année. À l’inverse, un voilier récent valant 300 000 euros ne consommera pas nécessairement 30 000 euros d’entretien tous les ans. La valeur du bateau ne reflète pas toujours le coût de ses équipements. Une grand-voile destinée à un voilier de 12 mètres coûtera sensiblement le même prix, que l’unité ait été achetée 100 000 ou 180 000 euros. Il en va de même pour un moteur, un pilote automatique ou un dessalinisateur. Une méthode plus sérieuse consiste à raisonner selon les cycles de remplacement. Les voiles, le gréement, les batteries, l’électronique, l’annexe et les équipements de sécurité possèdent chacun leur propre durée de vie. Il faut donc provisionner chaque année une partie de leur remplacement futur, même si aucune panne ne se présente immédiatement. Cette maintenance invisible est souvent absente des budgets les plus séduisants publiés par les navigateurs.
Pour un monocoque simple de 10 à 11 mètres, éprouvé et entretenu en grande partie par son propriétaire, une enveloppe annuelle moyenne de 5 000 à 9 000 euros peut couvrir le carénage, les vidanges, les pièces d’usure, les petites réparations et l’entretien courant. Sur un bateau de 12 à 13 mètres, plus lourd et mieux équipé, la fourchette se situe plutôt entre 8 000 et 15 000 euros. Une intervention professionnelle, une nouvelle voile ou le remplacement du pilote peuvent naturellement faire dépasser ce montant. Ces estimations supposent que le bateau était sain au départ. Acheter une unité bon marché et repousser sa remise à niveau ne fait pas disparaître la dépense. Cela la concentre simplement sur les premières années du voyage.
La préparation initiale est d’ailleurs régulièrement sous-estimée. Elle peut facilement représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros. Tout dépend du choix des propriétaires et de leur manière de naviguer. Un bateau simple va forcément coûter beaucoup moins cher en entretien. Mais cette simplicité demande souvent davantage de compétences techniques et une meilleure acceptation des contraintes quotidiennes.
Le catamaran possède de solides arguments pour la vie au mouillage : stabilité, espace intérieur, ventilation, vaste surface disponible pour les panneaux solaires et accès facile à l’eau. Ces qualités expliquent son succès auprès des familles et des équipages qui souhaitent vivre plusieurs années à bord. Mais son budget ne correspond pas simplement à celui d’un monocoque légèrement majoré. Deux moteurs signifient deux entretiens, deux transmissions et deux hélices. La surface à caréner est plus importante. Les voiles, le gréement et le mouillage sont dimensionnés pour un bateau souvent plus lourd. L’annexe est généralement plus grande, les installations électriques plus puissantes et les équipements domestiques plus nombreux. Sur un catamaran de 40 à 45 pieds, une enveloppe d’entretien et de renouvellement comprise entre 12 000 et 25 000 euros par an paraît réaliste. Elle peut être contenue par un propriétaire très autonome, mais augmente rapidement lorsque les travaux sont confiés à des professionnels. La largeur pénalise également le budget portuaire. De nombreuses marinas facturent les multicoques une fois et demie, voire deux fois le tarif d’un monocoque de longueur équivalente…
Le catamaran n’est pas pour autant un mauvais choix financier. Son confort et sa capacité de production solaire peuvent permettre de rester davantage au mouillage. Mais l’économie n’existe que si l’équipage adopte réellement ce mode de vie.
Le temps passé au port constitue l’un des principaux facteurs d’écart entre les budgets. Un équipage autonome, qui mouille gratuitement la plupart du temps et ne rejoint une marina que pour effectuer des travaux ou laisser le bateau en sécurité, peut limiter ses dépenses de stationnement à quelques milliers d’euros par an. À l’inverse, trente nuits de marina facturées 80 euros représentent déjà 2 400 euros. Pour un grand catamaran dans une zone touristique, la note peut être bien supérieure. Quelques semaines à quai en haute saison suffisent alors à déséquilibrer une année entière. Le mouillage n’est toutefois pas toujours gratuit. Les bouées payantes se développent dans les zones protégées. Des permis de croisière, des taxes environnementales ou des droits d’accès peuvent également être exigés. Il faut aussi entretenir l’annexe et son moteur, qui deviennent les véritables véhicules de l’équipage. Vivre au mouillage demande enfin de disposer d’une production électrique suffisante, d’un stockage d’eau adapté et d’un mouillage parfaitement fiable.
L’assurance d’un bateau de voyage dépend de sa valeur, de son âge, de la zone de navigation, de la saison et de l’expérience de l’équipage. Une prime correspondant à environ 1 à 3 % de la valeur assurée constitue un premier repère. Un voilier estimé à 150 000 euros pourra ainsi représenter entre 2 000 et 4 500 euros de prime annuelle, parfois davantage pour une navigation dans des coins « mal pavés ». Le tarif ne suffit cependant pas. Il faut examiner les exclusions, les zones interdites et les contraintes liées à la saison cyclonique. Certains contrats imposent de quitter une région avant une date précise ou d’entreposer le bateau à terre. Certains navigateurs choisissent une couverture réduite. Cette décision peut faire baisser le budget, mais elle suppose de pouvoir supporter financièrement une avarie grave, voire la perte totale du bateau.
Pour un couple qui cuisine essentiellement à bord, un budget de 500 à 900 euros par mois permet généralement de vivre correctement. Les variations sont importantes selon les régions. Les produits importés sont très chers dans certaines îles, tandis que les marchés locaux d’Amérique centrale ou d’Asie peuvent alléger la caisse de bord. Le choix des produits compte souvent davantage que le pays. Le fromage, le vin, la viande européenne et les produits transformés peuvent coûter plusieurs fois leur prix habituel. Les restaurants sont la véritable variable. Quelques repas locaux ne mettront pas le voyage en péril. En revanche, manger régulièrement à terre et fréquenter les établissements des marinas peuvent ajouter plusieurs centaines d’euros par mois.
Même un voilier consomme du carburant. Il faut entrer et sortir des ports, traverser les zones sans vent, recharger les batteries et alimenter l’annexe. Pour un monocoque parcourant plusieurs milliers de milles par an, une enveloppe de 1 000 à 2 500 euros est cohérente. Un catamaran plus lourd, équipé de deux moteurs et d’une annexe puissante, dépassera plus facilement 3 000 euros. Les communications constituent désormais une dépense permanente. Connexion par satellite, cartes téléphoniques locales, logiciels de navigation et services météorologiques peuvent représenter entre 600 et 1 500 euros par an. Viennent ensuite les formalités : visas, clearances, permis de navigation, taxes de séjour et droits d’accès aux parcs marins. Sur certains itinéraires, quelques centaines d’euros peuvent suffire. Une route traversant de nombreux pays peut porter l’addition à plusieurs milliers d’euros…
Les budgets les plus optimistes oublient parfois ce qui continue d’être payé à terre : assurance santé, impôts, stockage de meubles, téléphone, frais bancaires, billets d’avion ou logement conservé en France. Un couple qui a vendu sa maison et organisé une rupture presque complète avec sa vie terrestre ne dépensera évidemment pas la même somme qu’un équipage conservant un pied-à-terre et effectuant plusieurs retours annuels. Les billets d’avion deviennent particulièrement coûteux depuis la Polynésie, la Nouvelle-Zélande ou l’Asie. Une enveloppe annuelle de 2 000 à 6 000 euros pour la santé, les déplacements et les obligations terrestres paraît donc prudente.
Un couple vivant sur un monocoque simple de 10 ou 11 mètres, déjà payé, largement entretenu par ses propriétaires et restant presque toujours au mouillage peut viser un budget global de 22 000 à 30 000 euros par an. Sur un monocoque de 12 ou 13 mètres, équipé confortablement, avec quelques passages en marina, des visites à terre et un retour ponctuel en France, la dépense sera plus proche de 35 000 à 50 000 euros.
Enfin, un couple ou une famille installé sur un catamaran de 40 à 45 pieds, assuré pour une valeur importante et fréquentant régulièrement les ports devra souvent prévoir entre 55 000 et 80 000 euros. Une grosse réparation ou plusieurs déplacements en avion peuvent encore faire grimper la facture. Ces montants ne comprennent ni l’achat initial du bateau ni une remise à niveau complète avant le départ. Ils intègrent en revanche une provision réaliste pour l’usure.
Un budget de croisière ne devrait jamais être calculé jusqu’au dernier euro disponible. Le bateau constitue à la fois le logement, le moyen de transport et l’outil de sécurité de l’équipage. Pour un monocoque de taille moyenne, conserver entre 10 000 et 15 000 euros immédiatement disponibles est une précaution raisonnable. Pour un grand catamaran, cette réserve devrait plutôt atteindre 20 000 à 30 000 euros. Elle ne doit pas servir à financer les dépenses ordinaires. Si elle diminue tous les mois, le budget courant est simplement insuffisant. Cette marge permet de choisir un chantier compétent, d’attendre une pièce adaptée ou d’interrompre temporairement le voyage sans être obligé de vendre le bateau dans l’urgence.
Non, mais il faut être lucide. Des navigateurs parcourent encore la planète sur des bateaux simples, avec des budgets contenus. Leur réussite ne repose pas sur une recette miracle. Ils possèdent de solides compétences techniques, progressent lentement, évitent les ports coûteux et acceptent un confort mesuré. À l’inverse, un grand catamaran suréquipé peut offrir une véritable maison flottante, mais entraîne des dépenses comparables à celles d’une belle résidence. Le danger consiste à vouloir le confort du second avec le budget du premier.
Le tour du monde reste ainsi accessible à des profils variés. Mais il récompense davantage la simplicité que la privation. Un bateau bien dimensionné, parfaitement connu de son équipage et débarrassé des équipements superflus coûte moins cher et tombe moins souvent en panne.
Car le véritable luxe du circumnavigateur n’est ni la taille du carré ni le nombre de réfrigérateurs. C’est de pouvoir poursuivre le voyage sans redouter la prochaine facture.
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