Ancres virtuelles : protègent-elles vraiment les fonds marins ?
Imaginez une crique méditerranéenne en plein été. Cinq mètres d’eau, quelques plaques de sable clair entourées de vastes zones sombres : de la posidonie. Le bateau arrive vers midi. L’équipage veut déjeuner, se baigner et repartir quelques heures plus tard. Deux possibilités s’offrent au skipper. La première est aussi ancienne que la plaisance : chercher une tache de sable suffisamment grande, laisser tomber l’ancre et filer la longueur de chaîne nécessaire. La seconde appartient pleinement au XXIe siècle : mémoriser une position GPS et laisser l’électronique commander moteurs, embases et propulseurs afin que le bateau reste pratiquement au même endroit. Pas d’ancre. Pas de chaîne. Aucun morceau d’acier venant labourer le fond.
Sur le papier, le choix paraît évident. Mais une ancre virtuelle ne supprime pas l’énergie nécessaire pour retenir le bateau. Elle la déplace simplement du mouillage vers les hélices. Et cela change sensiblement le débat.
Les dégâts provoqués par le mouillage traditionnel sur les herbiers sont aujourd’hui bien documentés. La posidonie n’est d’ailleurs pas une algue, mais une plante à fleurs endémique de Méditerranée. Ses rhizomes s'entremêlent progressivement pour former une structure particulièrement dense appelée « matte ». Les herbiers constituent des zones essentielles pour la biodiversité méditerranéenne, stabilisent les sédiments, participent à la protection du littoral contre l’érosion et constituent d’importants puits de carbone. Le problème tient notamment à leur très faible vitesse de croissance. Une dégradation qui demande quelques secondes peut laisser une cicatrice pendant des années. Des chercheurs ont étudié expérimentalement les différentes phases d’un mouillage dans les herbiers : chute de l’ancre, prise sur le fond puis récupération. Leurs travaux montrent que le problème ne se limite pas à l'endroit où tombe l’ancre. Lorsqu’elle est remontée, celle-ci peut accrocher les rhizomes et arracher des faisceaux entiers. La chaîne participe également au phénomène. Avec les changements de direction du vent, elle peut balayer une partie du fond autour de l’ancre.
Pris isolément, le passage d’un bateau peut sembler anecdotique. Répétez l’opération plusieurs centaines ou milliers de fois chaque été dans les mêmes criques et le résultat devient beaucoup plus préoccupant. Une étude consacrée à la pression d’ancrage sur le littoral méditerranéen français estimait ainsi à environ 58 000 hectares la superficie soumise à cette pression entre 2010 et 2022, tous types de fonds confondus. Environ 12 % concernaient des herbiers de posidonie. D’où le renforcement progressif de leur protection et le développement des zones de mouillage organisées.
Face à ce problème, le maintien dynamique est une solution forcément séduisante. Son fonctionnement est simple à utiliser et à comprendre. Le GPS enregistre une position et le calculateur surveille en permanence les mouvements du bateau. Le vent pousse celui-ci vers bâbord ? Les moteurs compensent. Le courant le fait reculer ? Nouvelle correction. L’étrave commence à pivoter ? Les embases orientables et, selon les installations, les propulseurs interviennent. Le bateau reste ainsi dans un périmètre extrêmement réduit sans qu'aucune ancre ne soit posée. Pour une attente devant une station d’avitaillement, l’ouverture d’un pont ou l'entrée dans un port, le confort est indéniable. Pour éviter de jeter son ancre quelques minutes dans un fond sensible, l’intérêt environnemental est tout aussi évident.
Mais maintenir un bateau de plusieurs tonnes immobile face au vent nécessite forcément de produire une force opposée à celle qui cherche à le déplacer. Et cette force vient des hélices…
Une hélice ne fait pas simplement avancer un bateau. Elle accélère une importante masse d’eau vers l’arrière. Lorsque le fond est éloigné, l'énergie de ce jet se dissipe progressivement. Mais lorsque l’hélice fonctionne à proximité du fond, les vitesses d’eau générées peuvent atteindre les sédiments et provoquer leur remise en suspension. Le phénomène est parfaitement connu dans les ports, les chenaux et les zones de faible profondeur. Il est généralement désigné sous le terme de propeller wash, ou souffle d’hélice. Ses conséquences dépendent énormément de la situation : puissance des moteurs, diamètre des hélices, régime utilisé, profondeur, distance séparant l’hélice du fond, nature des sédiments et durée d’utilisation.
Dans les cas les plus extrêmes, lorsque des bateaux évoluent dans une profondeur insuffisante, les hélices peuvent même créer de véritables cicatrices dans les herbiers. Attention cependant à ne pas tout confondre. Un bateau utilisant son maintien GPS avec plusieurs mètres d’eau sous les hélices n’est pas comparable à un hors-bord traversant un herbier avec quelques dizaines de centimètres d’eau sous sa coque.
Prenons un bateau à moteur utilisant son maintien dynamique dans dix mètres d’eau et par vent faible. Les moteurs effectuent ponctuellement de petites corrections. Le jet des hélices perd une grande partie de son énergie avant d’atteindre le fond. S'il se trouve au-dessus d'un herbier, le fait de ne rien poser dessus représente alors un avantage évident par rapport à une ancre qui viendrait s'y accrocher.
Ramenez maintenant le même bateau dans deux mètres d’eau. Les hélices ne sont parfois plus qu’à un mètre environ du substrat. Chaque correction intervient beaucoup plus près des sédiments. Sur du sable grossier, les conséquences peuvent rester faibles. Au-dessus d’un fond vaseux, la remise en suspension devient parfois immédiatement visible. Sur un herbier superficiel, les turbulences peuvent constituer une pression supplémentaire. Ajoutez quinze ou vingt nœuds de vent et le système devra intervenir davantage…
Ajoutez un bateau haut sur l’eau avec un fardage important et l’effort nécessaire augmentera encore. La profondeur, le vent et le type de bateau comptent donc probablement davantage que le simple choix entre une ancre métallique et une ancre virtuelle.
La durée constitue l'autre paramètre essentiel. Utiliser le maintien dynamique pendant dix minutes afin d'attendre devant un port est une chose. L'utiliser pendant quatre ou six heures pour déjeuner et passer l'après-midi dans une crique en est une autre. Une fois correctement établi, un mouillage traditionnel n’a besoin d’aucune énergie pour maintenir le bateau en place. Moteurs coupés, la consommation est nulle. Un positionnement dynamique nécessite au contraire de conserver la propulsion disponible en permanence. Dans des conditions très calmes, les interventions peuvent être espacées. Avec du vent ou du courant, elles deviennent plus nombreuses. À la consommation de carburant s'ajoutent alors le bruit sous-marin, les émissions des moteurs thermiques et les sollicitations répétées des transmissions. Une technologie particulièrement efficace pour une attente ponctuelle ne constitue donc pas nécessairement la meilleure solution pour stationner tout un après-midi.
Le terme même d'« ancre virtuelle » entretient d'ailleurs une certaine confusion. Les deux systèmes permettent bien d'obtenir approximativement le même résultat — conserver le bateau dans une zone déterminée — mais ils utilisent des principes physiques totalement différents.
Revenons maintenant dans notre crique. Nous avons cinq mètres d’eau et une belle tache de sable suffisamment grande au milieu de l’herbier. Le bateau restera trois heures. Dans cette situation, un mouillage traditionnel correctement réalisé conserve tout son sens. Le skipper identifie précisément le sable, pose l’ancre au centre de la zone claire et vérifie son emplacement. Il adapte ensuite la longueur de chaîne à la profondeur et aux conditions afin d’éviter autant que possible qu’elle ne travaille dans la végétation environnante. Les moteurs sont ensuite coupés.
Au moment de repartir, il suffit d'avancer doucement sur le mouillage afin de remonter la chaîne aussi verticalement que possible et de limiter le déplacement de l’ancre sur le fond. Dans ce cas précis, faire fonctionner la propulsion pendant plusieurs heures pour éviter de poser une ancre dans du sable n'apporterait pas nécessairement un bénéfice environnemental.
Changeons maintenant un seul paramètre : l’herbier est continu. Jeter l’ancre devient évidemment beaucoup plus problématique. Si la profondeur est suffisante et l’arrêt relativement court, le maintien GPS présente alors un réel intérêt en supprimant le risque d'arrachement mécanique. Mais si le bateau évolue dans très peu d'eau, la question du souffle des hélices revient immédiatement. Et la meilleure décision pourrait finalement être encore plus simple : changer de mouillage.
C'est sans doute le principal piège des ancres virtuelles. Parce que rien ne touche le fond, elles peuvent donner l’impression que le bateau n'a plus d'impact et qu'il devient possible de stationner pratiquement partout. Or la protection d'un milieu côtier ne se résume pas à empêcher une ancre de toucher le fond. Les hélices, le bruit, les sillages, la remise en suspension des sédiments, les éventuels rejets et plus généralement la concentration des bateaux peuvent également perturber un environnement fragile. Sans oublier la réglementation.
Le fait de conserver sa position avec des moteurs ne constitue évidemment pas un moyen de contourner les règles applicables localement. Certaines zones protégées réglementent le mouillage, mais d'autres peuvent également réglementer la navigation ou le stationnement. Avant de chercher le bouton qui immobilisera le bateau, le premier réflexe reste donc de savoir où l'on se trouve et ce que l'on a le droit d'y faire.
C'est probablement le point le plus intéressant de cette enquête. Les conséquences des ancres sur les herbiers sont largement documentées. Les effets des hélices et de leur souffle sur les sédiments et les herbiers peu profonds ont également fait l'objet de nombreux travaux. En revanche, les données scientifiques manquent encore pour comparer directement les deux solutions dans les conditions précises de la plaisance moderne.
L'expérience serait pourtant passionnante. Il faudrait prendre des bateaux comparables, les placer successivement dans deux, cinq puis dix mètres d’eau et tester différentes durées de stationnement et différentes forces de vent. Les chercheurs pourraient alors mesurer la turbidité, les vitesses d’eau au niveau du fond, les dommages éventuels sur l’herbier, mais également la consommation énergétique et le bruit généré. Nous disposerions enfin d'un véritable bilan.
En attendant, considérer systématiquement le maintien GPS comme une solution plus écologique qu’un mouillage traditionnel serait aller plus loin que ce que permettent d’affirmer les données disponibles…