Navigateur d’aventure devenu figure majeure de la course au large, Guirec Soudée enchaîne depuis plusieurs années les défis hors normes, du Vendée Globe aux records en solitaire. À la croisée de l’exploit sportif et de l’aventure humaine, il raconte ici ce qui le pousse à repartir sans cesse en mer, malgré les risques et les exigences de ces projets. Propos recueillis en avril 2026.

Le Figaro Nautisme : Vous sortez d’un tour du monde à l’envers, après avoir bouclé votre premier Vendée Globe quelques mois plus tôt. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?
Guirec Soudée : « Je me sens bien, même très bien. C’est vrai que dès que je suis rentré de mon tour du monde, j’ai beaucoup enchaîné. Je suis parti à Paris, j’ai couru dans tous les sens, puis la fatigue est arrivée petit à petit, avec des petits soucis de dos et aussi quelques problèmes au niveau de l’œil. Après ce tour du monde, j’étais un peu cassé en deux, je peux le dire. Là, ça va beaucoup mieux. J’ai bien récupéré, j’ai pris un peu de temps pour moi et du temps avec ma famille. Je commence aussi à réaliser cette aventure, parce qu’avant, je n’avais pas vraiment eu le temps de prendre du recul. »
Le Figaro Nautisme : Comment regardez-vous aujourd’hui ce tour du monde à l’envers et les conditions dans lesquelles vous l’avez mené ?
Guirec Soudée : « Je me dis que c’est quand même génial d’avoir réussi à boucler ce tour du monde. C’était un défi engagé. Nous nous étions bien préparés, mais cela restait un projet avec les moyens du bord. Nous avons eu le bateau assez peu de temps avant le départ, je n’avais pas une grande expérience en multicoque, je savais que le parcours serait semé d’obstacles, et surtout, il n’avait jamais été réalisé auparavant. Il y avait donc une vraie pression. J’ai eu la chance d’avoir des partenaires solides, une équipe très présente et très à l’écoute, ainsi qu’un très bon météorologue pendant ce tour du monde. J’ai l’impression d’avoir navigué non pas prudemment car c’était quand même un record, mais d’avoir fait le travail comme il fallait pour aller au bout. »

Le Figaro Nautisme : À quel moment se dit-on : je vais faire le tour du monde à l’envers, en multicoque et en solitaire ? Qu’est-ce qui vous a motivé ?
Guirec Soudée : « Il y a plusieurs choses. D’abord, j’aime être en mer, et pas seulement une semaine. J’aime partir longtemps, vivre de grandes aventures, raconter des histoires et partager ce que je vis. Pour cela, il faut partir plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. C’est mon métier. La plupart de notre temps de navigateur se passe aussi à terre, à monter des projets, et ce n’est pas du tout ce que je préfère. Ce que j’attends avec impatience, c’est d’être sur l’eau et de tirer vers le large. Quand je suis rentré de mon premier Vendée Globe, la question s’est posée de savoir si j’allais en refaire un deuxième. Je n’avais pas envie de refaire un copier-coller de ce que j’avais déjà fait, avec le même support. Le tour du monde à l’envers, j’en entends parler depuis tout petit. Quand le record a été battu, j’avais dix ans, et depuis, il ne s’était rien passé. Je me disais que ce record n’avait jamais été retenté, malheureusement. J’ai eu la chance de vivre d’autres aventures avant, et là, ce projet mêlait le côté performance, qui me plaît beaucoup, et le côté aventure, qui me plaît énormément aussi. Ce qui m’intéressait également, c’était de partir sur un support que je ne connaissais pas du tout : le multicoque, et surtout l’Ultim. Pour moi, c’est le roi des bateaux. C’était ce mélange qui m’attirait. »
Le Figaro Nautisme : Dans ce type de record, il faut aussi savoir accepter de ralentir. Comment avez-vous géré cet équilibre entre performance et préservation du bateau ?
Guirec Soudée : « Je suis de nature très positive. Je savais qu’il pouvait se produire énormément d’aléas, et il y en a eu. Mais j’ai l’impression d’avoir fait le travail intelligemment. Quand le bateau était en bon état et que les conditions permettaient de le pousser à 150 %, je n’hésitais pas. Quand je sentais qu’il fallait ralentir et naviguer à 30 % de ses capacités, j’étais à 30 %, parce que je savais qu’à ce moment-là, le risque de casse était très important. Il y avait trop d’enjeux, y compris financiers et personnels, puisque le bateau m’appartient. Je ne pouvais pas me permettre de faire comme certains de mes prédécesseurs, qui ne sont pas revenus. Ce n’était pas envisageable pour moi. »
Le Figaro Nautisme : Comment s’est passée la préparation pour la navigation en Ultim ?
Guirec Soudée : « Nous avons mis le bateau à l’eau fin juin. En juillet, je suis parti faire une transat aller-retour dans de très bonnes conditions. J’ai aussi été beaucoup accompagné par Jean-Baptiste Le Vaillant, qui est très reconnu dans le milieu du multicoque. C’est un marin très prudent, dans le bon sens du terme, et c’était rassurant. Il est connu pour être toujours revenu avec ses bateaux sans s’être retourné. Or, on sait que le risque majeur sur ce type de support, c’est justement de se mettre à l’envers. J’avais donc pris le bateau en main, mais ce support a des points communs avec un monocoque et aussi des différences très marquées. Surtout, quand j’ai franchi la ligne de départ à Ouessant, mon équipage est parti 10 minutes avant. C’était la première fois que je me retrouvais seul à bord. À ce moment-là, je me suis vraiment dit : “Dans quoi est-ce que je me lance encore ?” Pour le Vendée Globe, je connaissais mon bateau par cœur et j’avais déjà rencontré des conditions dures. Là, je n’avais encore jamais navigué dans de la grosse mer ni dans du gros vent avec l’Ultim, et je savais que cela finirait par arriver. On m’avait même prévenu que dans certaines conditions, le bateau pouvait ne pas le supporter. Forcément, dans la tête, il se passe énormément de choses. »

Le Figaro Nautisme : Votre parcours mêle aventure et compétition. Le grand public vous a d’abord connu à travers vos aventures, puis vous êtes allé vers la course au large et les records. Vous sentez-vous davantage coureur ou aventurier ?
Guirec Soudée : « Je pense que c’est un mélange. Je ne ferai jamais uniquement de la régate. Il y aura toujours chez moi cet esprit de compétition et d’aventure mêlées. Par rapport à ce que j’ai fait avant, j’ai une vraie casquette d’aventurier et je n’ai pas envie de la perdre. Ce n’est pas la même chose que de faire uniquement du Figaro, par exemple, qui est vraiment de la compétition et de la régate. Même le Vendée Globe, on peut dire ce que l’on veut, mais c’est une grande aventure. Quand il faut sortir du bateau au cap Horn et plonger pour essayer de retirer des voiles coincées dans le safran, pour moi, c’est plus de l’aventure que de la compétition. Ensuite, une fois que l’on a terminé cette aventure, on rentre avec son bateau et on repart en mode régatier. C’est ce mélange qui est intéressant. Si l’un ou l’autre disparaissait complètement, ce serait sans doute moins drôle. »
Le Figaro Nautisme : La Route du Rhum est désormais dans votre viseur. Où en êtes-vous dans la préparation et dans la recherche de partenaires ?
Guirec Soudée : « Pour l’instant, je n’ai pas de nouveau partenaire titre. Nous sommes en discussion avec plusieurs personnes, mais rien n’est encore fait. Je ne vais pas mentir, c’est la partie la plus compliquée et la moins marrante : aller chercher des financements. Si j’avais eu un gros partenaire qui me suivait depuis le début, cela aurait été plus facile, mais les choses ne sont pas comme ça. Cela ne m’empêche pas, jusqu’à aujourd’hui, de réussir à mener mes projets au bout, donc il n’y a pas de raison que cela ne continue pas. Nous avons aussi la chance d’avoir réussi ce tour du monde, d’être revenus avec ce record, et le bateau m’appartient. Il y a donc beaucoup de points positifs. Surtout, ce multicoque est un support incroyable en matière de communication et de visibilité. Pour moi, c’est ce qu’il y a de mieux. »
Le Figaro Nautisme : À quoi ressemblent vos journées depuis votre retour ?
Guirec Soudée : « En ce moment, je mêle un peu le travail et la vie de papa. J’ai eu la chance de grandir sur une île, dans un endroit magique. Tous les jours, pendant les vacances des enfants, nous allions à la pêche, nous faisions un peu de voile. Je suis aussi passionné d’apnée, de chasse sous-marine et de sports de glisse. Le bateau était au ponton, tout près de chez moi. Nous avons organisé beaucoup de visites et nous l’avons déjà montré à plusieurs centaines de personnes. Nous sommes énormément sollicités et j’essaie d’en faire le plus possible. Cela prend du temps et de l’énergie, mais j’aime beaucoup partager. Je sais que ce sont des gens bienveillants, qui sont derrière moi et qui me soutiennent à fond. Je l’ai vu à mon arrivée à Brest comme à mon arrivée à Tréguier, où il y avait à chaque fois plusieurs milliers de personnes. On sent que les gens sont heureux de discuter et de voir le bateau. Ce sont de très beaux moments. »

Le Figaro Nautisme : Vous avez été très suivi par le grand public, y compris par des personnes qui ne connaissaient pas forcément la mer ou la course au large. Comment vit-on cette médiatisation ?
Guirec Soudée : « Je vois vraiment une différence entre l’avant et l’après tour du monde, en termes de reconnaissance. Les gens me reconnaissent. Chez moi, ils me connaissaient déjà, mais là, c’est encore autre chose. C’est génial toutefois, c’est aussi un vrai travail. La communication devient un métier à part entière. J’aime prendre le temps de discuter avec les gens, mais cela change le quotidien, c’est certain. Ce lien existe depuis longtemps, il augmente petit à petit, et je trouve cela formidable d’être suivi par des enfants de deux ans comme par des personnes de cent ans. Depuis mon retour, beaucoup de gens m’ont dit que ce n’était plus pareil, qu’ils avaient pris l’habitude de suivre la cartographie et de prendre des nouvelles. Ils me mettent presque la pression en me demandant quand je repars. C’est rigolo. »
Le Figaro Nautisme : Vos enfants comprennent-ils ce que vous faites lorsque vous partez longtemps en mer ?
Guirec Soudée : « Oui, ils comprennent, même s’ils sont jeunes. Mon petit garçon a deux ans et demi et ma grande a quatre ans et demi. Ils m’ont suivi pendant le tour du monde, j’ai fait des visios avec eux. Ils m’ont toujours connu comme cela. Mon métier, c’est d’être en mer. C’est sûr qu’ils préféreraient sans doute que leur papa reste à la maison, mais c’est aussi génial de partager de belles histoires avec eux. Le soir, pour les coucher, je n’ai pas besoin d’ouvrir un livre. Je peux leur demander s’ils veulent que je leur parle de l’ours du Groenland, du passage du cap Horn avec mon dernier bateau ou de l’île de Pâques. En plus, ils connaissent déjà très bien leur géographie, c’est très chouette ! Cet été, nous allons partir en famille pendant deux mois au Groenland avec un bateau. J’ai très hâte. »

Le Figaro Nautisme : Quel est votre coin de paradis pour naviguer en famille ?
Guirec Soudée : « J’aime évidemment beaucoup la Bretagne Nord, c’est toute ma vie. Je ne trouverai jamais un équivalent, parce que je connais tous les rochers autour de chez moi et que je suis passionné de pêche, entre autres. Mais je suis aussi resté un an au Groenland, j’y ai créé de vrais liens, et cela fait longtemps que je n’y suis pas retourné. J’ai très envie d’y repartir. J’ai promis à mes enfants de leur montrer un ours polaire cet été, et je vais le faire. »
Le Figaro Nautisme : Pour finir, qu’est-ce que l’on peut vous souhaiter pour la suite, dans un futur proche ?
Guirec Soudée : « De passer du temps sur l’eau et de continuer à être heureux. »
Retrouvez cette interview et bien plus encore dans notre dernier hors-série Collection 2026, à lire et relire tout l'été sans modération par ici !
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