L'enquête Polynésienne - Épisode 5 : le premier contact enfin !
Cela conditionne largement le désintérêt relatif des espagnols pour le Pacifique Sud. En effet ils ont un moyen de commercer avec les Philippines sans passer par les eaux portugaises ni emprunter le détroit de Magellan. Et ils vont s’y tenir pendant 166 ans : entre la seconde expédition de Queiros en 1606 et celle de Bonechea qui atteint Tahiti en 1772. Par ailleurs les pertes des expéditions précédentes, l’apparente vacuité de cet immense espace océanique ont refroidi les ardeurs aventureuses des cabaleros !
Alvaro de Mendaña y Neira en 1567, tente pourtant sa chance au départ de Callao, Pérou, avec deux navires en route pour les Philippines. Il semble qu’il est aperçu une île des Kiribati, archipel polynésien situé sur l’équateur, avant que d’arriver aux îles Salomon, dans l’est de la Papouasie par 9°Sud et 160°Est. Ces mélanésiens, peuple de cannibales, offrent à Mendaña « un quart de garçon avec le bras et la main », ils s’en sortent bien.
Pour revenir à Callao il emprunte la route des Galions, ignorant Hawaï…
De toute autre nature est l’expédition de Sir Francis Drake de 1577 à 1580, Elisabeth ne veut pas laisser à Philippe II le privilège de défier les mers et d’accomplir un tour du monde. La reine d’Angleterre et d’Irlande fournit à Drake des lettres de marque qui le verront voler, piller, détruire navires et possessions espagnoles de la côte ouest des Amériques : de Mocha au Chili jusqu’en Californie voire en Oregon. Il redescend aux latitudes de l’Alysée du nord pour traverser le Pacifique nord et atterrir aux Iles Mariannes.
Ayant ignoré là aussi les archipels polynésiens : Hawaii et Kiribati qui auraient pu être sur sa route. Il complétera sa circumnavigation (CM). Thomas Cavendish, autre anglais, réitèrera la mission et le tour du monde de 1586 à 1588. Reprenant le même trajet, les mêmes méthodes et donc le même résultat (CM). Beaucoup de prises espagnoles, ils reviennent cousus d’or, et sans avoir rien découvert. Ils feront un émule hollandais tant pour la route suivie que pour les méthodes de 1598 à 1601 : Olivier van Noort (IJ).
Oublions ces circumnavigateurs pilleurs du nord et revenons à nos latins
Cette fois-ci c’est la bonne ! En 1595 Mendaña a réussi à convaincre Madrid et Lima d’établir une colonie aux îles Salomon, qu’il avait découvert presque trente ans auparavant. Quatre navires traversent du Pérou vers l’ouest après avoir fait escale à Paita, 5°Sud, qu’ils quittent le 16 juin 1595 (TdMA). Outre la femme du commandant, l’Adelantado, il y a là les futurs colons hommes et femmes au nombre de 378. Le navigateur est un portugais, Pedro Fernandes de Queiros, rédacteur du livre de bord (QP). La flotte doit descendre un peu en latitude pour profiter de l’Alysée du sud- est. Ils mettent en panne devant une île le 21 juillet après cinq semaines de traversée, ils ont parcouru 3500 milles en ligne directe, 100 milles par jour.
C’est Queiros qui raconte la traversée et l’arrivée : « Après avoir mis les voiles, la flotte fit route vers le sud-ouest, arborant l'étendard royal et les drapeaux, jouant des clairons et festoyant en ce jour si propice que l'on considérait comme celui-ci. Les vents soufflaient du sud et du sud-est, qui sont les vents du Pérou, jusqu'à une latitude de 9° 30', et à partir de ce point la route était WSW jusqu'à 14°. De là la route était WNW jusqu'à 21°. Le soleil fut pris à midi, et après avoir fait le calcul, le résultat fut 10° 50'. A 5 heures de l'après-midi, une île fut aperçue à 10 lieues de distance, étant au nord-ouest par nord. L'Adelantado lui donna le nom de Magdalena, car c'était la veille de ce jour. Il pensait que c'était la terre qu'il recherchait, et il était donc très joyeux aux yeux de tous, car il était arrivé en peu de temps, avec un vent favorable, les vivres étaient bons et les gens étaient amicaux, sains et joyeux. Pendant le voyage, il y avait eu quinze mariages, il ne se passait guère de jour sans que quelqu'un ne veuille se marier le lendemain. Il semblait que tout le monde allait se marier avec la bonne fortune, avec de grands espoirs, beaucoup d’histoires, et aucune pour le bien des indigènes. ».
L’île que Mendaña baptise Magdalena est en fait Fatu Hiva, la plus sud dans le groupe sud de l’archipel qui portera dorénavant le nom de « Marquises », choisit par Mendaña pour remercier le promoteur de l’expédition : « Las Islas Marquesas Don García Hurtado de Mendoza y Canete », il s’imagine être arrivé à bon port... On peut justement s’étonner que si la latitude est approchante (10°25’S), la longitude de 138°28’ Ouest les positionne à plus de 4 800 milles dans l’Est des iles Salomon leur but ultime ! Mendaña reconnait vite son erreur et reprend sa route, issue fatale pour l’Adelantado qui ne reverra pas le Pérou, son navire si.
Avant que de poursuivre nos chercheurs d’îles, comment résister au plaisir de la première description des pirogues à balancier comme nous le raconte Queiros. « D’un point situé sous une colline pointue, vers l’extrémité est, sortirent soixante-dix petits canots, pas tous de la même taille, faits d’une seule pièce de bois, avec des stabilisateurs de bambou de chaque côté, à la manière des plats-bords des galères, qui atteignent l’eau sur laquelle ils s’appuient pour empêcher le canot de chavirer et toutes les pagaies de ramer. Ils étaient au moins trois dans un canot, le plus grand nombre dix, certains nageant et d’autres suspendus ».
Et aussi celle des navires cousus pour les grands voyages : « En dehors du village, ils avaient de très longues pirogues bien faites, faites d'un seul arbre, en forme de quille, de proue et de poupe, et dont les planches étaient solidement fixées avec des cordes en fibre de coco. Dans chacune d'elles, il y avait de la place pour trente ou quarante indigènes comme rameurs ; et ils nous ont fait comprendre, lorsqu'on les a interrogés, qu'ils allaient dans d'autres pays dans ces grandes pirogues. Ils travaillent avec des herminettes, qu'ils fabriquent avec d'épaisses arêtes de poisson et des coquillages. Ils les aiguisent avec de gros cailloux, qu'ils ont à cet effet. ».
Mais c’est surtout la beauté de ce peuple qui fascine : « … quatre cents indigènes, presque blancs et de forme très gracieuse, bien faits, robustes, avec de bonnes jambes et de bons pieds, des mains avec de longs doigts, de bons yeux, une bonne bouche et de bonnes dents, et de même pour les autres traits. Leur peau était claire, ce qui montrait qu’ils étaient une race forte et saine, et en effet robuste. Ils arrivèrent tous nus, sans aucune partie couverte ; Leurs visages et leurs corps étaient peints de dessins de couleur bleue, avec des poissons et d'autres dessins. Leurs cheveux étaient comme ceux des femmes, très longs et dénoués, certains les avaient tordus et ils les tournaient eux-mêmes. Beaucoup d'entre eux étaient roux. Ils avaient de beaux jeunes gens qui, pour un peuple barbare et nu, étaient certainement agréables à voir ; et ils avaient de nombreuses raisons de louer leur Créateur. »
Mieux encore : « … Une indigène très belle était assise à côté de Doña Isabel, avec des cheveux si roux que Doña Isabel aurait voulu lui couper quelques mèches ; mais voyant que cela ne plaisait pas à l'indigène, elle s'abstint, ne voulant pas la mettre en colère… Le pilote en chef (Queiros parle de lui) n'a rien vu des femmes, car il n’était pas à terre au moment où elles sont arrivées ; mais tous ceux qui les ont vues ont rapporté qu'elles avaient de belles jambes et de belles mains, de beaux yeux, un beau visage, une taille fine et des formes gracieuses, et certaines d'entre elles plus jolies que les dames de Lima, qui sont célèbres pour leur beauté. Quant à leur teint, s'il ne peut pas être qualifié de blanc, il est presque blanc. Elles sont couvertes d'une certaine manière depuis la poitrine jusqu'en bas. »
Ou d’apprécier la première description de l’arbre à pain, le mei (uru* en tahitien), et du poipoi la pâte fermentée de ce fruit, assurance de survivre durant la saison sèche. « Les arbres dont on a parlé dans l'espace ouvert qui précède le village produisent un fruit qui atteint la taille d'une tête de garçon. Sa couleur, lorsqu'il est mûr, est d'un vert clair, et lorsqu'il n'est pas mûr, il est très vert. L'écorce a des écailles croisées comme celles d'un ananas, sa forme n'est pas tout à fait ronde, étant plutôt plus étroite à l'extrémité qu'à proximité de la tige. De la tige pousse un pétiole qui atteint le milieu du fruit, avec une gaine qui le recouvre. Il n'a ni noyau ni pépins, ni rien d'immangeable, sauf la peau, qui est mince. Tout le reste n'est qu'une masse de pulpe lorsqu'il est mûr, pas autant lorsqu'il est vert. Ils s'en nourrissent beaucoup de toutes sortes de façons, et il est si sain qu'ils l'appellent nourriture blanche. C'est un bon fruit et de beaucoup de substance. Les feuilles de ces arbres sont grandes et très dentelées, comme ceux du papayer. Ils trouvèrent de nombreuses cavernes pleines d'une sorte de pâte aigre, que le pilote en chef goûta ».
À SUIVRE…
* URU, pour l’illustration du URU : Forest & Kim Starr, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=6118404
(CM) Cartwright, Mark. Francis Drake https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-19017/francis-drake
(IJ) Ijzerman, J.W. De reis om de wereld door Olivier van Noort, 1598,1601 https://www.atlasofmutualheritage.nl/page/10948/the-voyage-around-the-world-led-by-olivier-van-noort
(QP) Quiros, P.F. The voyage of Pedro Fernandez de Quiros, 1595 to 1606. Translated and edited by sir Clements Markham. https://archive.org/details/voyagesofpedrofe01queiuoft/page/14/mode/2up, et en français : https://www.gutenberg.org/cache/epub/41200/pg41200-images.html.
(TdMA) Testard de Marans, Alfred. Souvenirs des Îles Marquises, 1887-1888 . Société des Océanistes consultable sur https://books.openedition.org/sdo/509 Mendaña et Queiros, d’intéressantes biographies de sur le site : ile-en ile.org



