L'enquête Polynesienne - Épisode 3 : dans lequel on commence à douter

On revient donc en Europe en janvier 2024 avec dans nos bagages un alpaga et un ouvrage magistral, il vient juste d’être édité. C’est l’œuvre d’une vie, celle d’Éric Conte. Directeur de la Maison des sciences de l’Homme et du Pacifique à Tahiti. Professeur en ethnoarchéologie océanienne. Directeur de l’Université de la Polynésie française de 2011 à 2017. Il a consacré son existence à la Polynésie.

Ce livre renseigne avec brio sur les techniques de navigation traditionnelle et le peuplement des îles du Pacifique. Indispensable viatique et référence actualisée pour consolider nos recherches. Une Bible ! (CE)

L’ouvrage se lit d’un trait, il est abondamment documenté, illustré, cartographié. Les découvertes les plus récentes, en particulier sur les dates des migrations et leurs modes opératoires, sont rapportées. Un bonheur. Mais un bonheur un peu assombri par le peu de place laissé aux recherches génétiques qui font, elles, tout le poids de mes investigations.

« Mandola, Florez, Hernandez », Mark Eddowes me cite quelques-uns des patronymes hispaniques d’origine chilienne dont les familles sont installées à Fatu Hiva. C’est la grande désillusion, la douche froide. En quelques secondes, dans une coursive du Paul Gauguin en route vers les Marquises, Mark vient de détruire ce qui semblait être une preuve indiscutable du contact entre les Polynésiens et les Amérindiens.
Mark, et avec lui Jonathan Chastel, guide marquisien que mes propos font rire, explosent la confiance que j’ai dans l’étude génétique d’Alexander Ioannidis parue en 2020 (IA). Peut-être est-ce la revanche des littéraires sur les scientifiques, une vexation compensatoire ?
Mais faisons les présentations de Mark et d’Alexander Ioannidis.

 

 

Mark Eddowes (EM), originaire de Nouvelle-Zélande, a d’abord visité Tahiti en 1988 en tant qu’étudiant diplômé en anthropologie à l’Université d’Auckland. Il est resté en Polynésie française, dirigeant les fouilles de sites anciens dans tout l’archipel de la Société, les Australes et les îles Marquises. Mark est une autorité et un chercheur reconnu dans le domaine de l’anthropologie polynésienne, ayant été honoré en 2006 du titre de « National Geographic expert en archéologie de la Polynésie française et des îles Cook ». Il a également été invité à diriger un comité de recherche archéologique chargé de classer le site historique du temple de Taputapuatea, sur l’île de Raiatea, en tant que site du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Quand nous faisons sa rencontre, Mark anime un cycle de conférences sur la Polynésie ancestrale pour cette croisière dans les trois archipels, où l’on fête Noël et le Nouvel An. Mark a délaissé une carrière convenue à Auckland pour vivre entièrement sa passion d’archéologue. Fin linguiste, il parle le maori, le tahitien, le marquisien et le français avec l’accent polynésien… en roulant les R ! Il habite actuellement à Moorea et a vécu de nombreuses années aux Marquises. Le monde polynésien le possède, il en discourt sans retenue.

 

Mark Eddowes sur le site pétroglyphe de Fatu Hiva dont il a assuré les fouilles.
Mark Eddowes sur le site pétroglyphe de Fatu Hiva dont il a assuré les fouilles.

 

Alexander Ioannidis est, lui, professeur de génie moléculaire à Stanford, USA. Les instituts collaborateurs de l’étude qu’il dirige, généticiens et mathématiciens, sont mexicains, chiliens et norvégiens.
L’article s’intitule : « Des gènes amérindiens circulaient en Polynésie avant le peuplement de l’île de Pâques ». Le travail cité en référence porte sur l’analyse génomique de 807 individus, certains habitants de 17 îles polynésiennes et les autres appartenant à 15 groupes amérindiens de la côte ouest de l’Amérique du Sud. L’étude conclut à un contact évident des Polynésiens avec les Amérindiens (vers 1 200 après J.-C.), simultanément au peuplement par les Polynésiens des îles les plus éloignées dispersées dans l’océan Pacifique. L’analyse génomique suggère fortement qu’un contact s’est fait dans l’Est de la Polynésie, entre les Polynésiens et des Amérindiens ancêtres des actuels Colombiens, avant même l’établissement des Polynésiens à Rapa Nui (l’île de Pâques)… Autrement dit, les découvreurs polynésiens seraient partis des Marquises vers la côte sud-américaine et en seraient revenus avec des Amérindiennes.
Henri, notre guide de Hiva Oa, avait donc raison : « Mes ancêtres ont découvert l’Amérique du Sud et en sont revenus » !

 

Des Zapotecs mexicains aux Pehuenche chiliens, les gènes amérindiens diffusés en Polynésie et la date d’apparition.
Des Zapotecs mexicains aux Pehuenche chiliens, les gènes amérindiens diffusés en Polynésie et la date d’apparition.

 

L’étude est d’autant plus convaincante qu’elle différencie bien, à Rapa Nui justement, un contingent apparu vers 1 350 issu des Zenu colombiens et un contingent apparu vers 1 860 issu des Pehuenche chiliens, établis entre 40° et 35° de latitude Sud. Le Chili a annexé Rapa Nui en 1888. Difficile de faire plus concluant ! Mark m’explique que plusieurs biais ont été mis en évidence dans l’étude statistique et que, par exemple, on aurait dû retrouver à Fatu Hiva les ancêtres chiliens des familles dont il m’a cité les noms.

L’étude génétique d’Alexander Ioannidis fait controverse. Nous évoquons avec Mark d’autres indices. Il m’invite à revoir les travaux de Lisa Matisoo-Smith, dont j’avais lu certains articles. À l’évidence, la génétique ne suffit pas. Un faisceau d’arguments archéologiques, ethnographiques, anthropologiques et linguistiques est nécessaire pour conclure avec certitude au contact entre les Polynésiens et l’Amérique du Sud, d’ouest en est. Mark Eddowes devient alors, au cours de cette quête, notre grand témoin.

Comme toute enquête humaine, l’enquête polynésienne ne déroule pas la pureté et le bel esthétisme d’un problème de géométrie euclidienne à résoudre. On part ici sur de fausses pistes, on atterrit dans des culs-de-sac, on rebrousse chemin. Tout porte, en tournant le dos à la démarche scientifique, à se faire un « a priori ». Les faux témoignages ne manquent pas, les faux témoins non plus, d’ailleurs. Certitudes, rebondissements, doutes jalonnent le parcours de l’amateur, trop rapidement avide de savoir et de percer le secret. Je me suis senti plus proche d’Hercule Poirot, que tous cherchent à égarer dans L’Orient-Express, que de l’implacable démonstration de Sherlock Holmes, évident mon cher Watson !


Les recherches dans les domaines les plus variés de la science continuent. Elles affirment des vérités que d’autres chercheurs ou d’autres fouilles présentent comme des dogmes dépassés. Naît alors, avec la progression des connaissances, un sentiment permanent d’insécurité et de frustration. Comme en navigation ou en médecine, l’horizon semble toujours fuir devant la connaissance… Une évidence apparut. Il fallait, pour réussir, non pas se laisser balader comme Jack Palmer dans L’Enquête corse, mais s’inspirer de Maigret, étudier les personnages, connaître les ressorts intimes, leur histoire, les origines mêmes de l’affaire. Je décide d’aller chercher les indices les plus anciens, les plus ténus, de m’immerger dans les bibliothèques, de retourner aux premiers découvreurs, de plonger dans les livres de bord des navigateurs, de lire les plus fins analystes de cette civilisation, de m’imprégner de l’histoire de ce peuple et des navigations pacifiques. Alors là, à bord du Paul Gauguin, en décembre 2024, et sur les lieux de l’énigme, je décide de reprendre tout à zéro !

 

 

À SUIVRE…

Bibliographie
(CE) Conte, Éric. Sur le chemin des étoiles. Au vent des îles, Tahiti, 2023.
(EM) Eddowes, Mark. Cycle de conférences sur la civilisation polynésienne à bord du Paul Gauguin, excursions et conversations privées, 12/2024 – 01/2025.
(IA) Ioannidis, Alexander et al. Native American gene flow into Polynesia predating Easter Island settlement. Nature 583, 572-577, juillet 2020. Consultable en ligne.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.