L'enquête Polynésienne - Épisode 7 : les hollandais s'en mêlent
Les traités entre Espagnols et les Portugais validés par le pape, ils s’en tapent les Bataves, ils sont protestants ! Une société privée, la première multinationale au monde, la VOC, « La compagnie Néerlandaise des Indes orientales », s’est arrogée tout pouvoir sur la route des Indes et la colonie indonésienne que l’on baptise Batavia. Les Espagnols contrôlent le détroit de Magellan. La route vers le Pacifique est ainsi bloquée à l’Est par la VOC des Provinces-Unies et à l’Ouest par Philippe III d’Espagne.
Isaac Le Maire, néerlandais méridional né à Tournai fonde « la Compagnie australienne », qui s’est vu attribuer le droit de faire quatre voyages et de commercer avec les Moluques. Il convainc les commerçants de la ville de Hoorn qui chargent son fils Jacob Le Maire et Willem Schouten de contourner l’interdit de la VOC : si on trouve un passage au sud de l’Amérique du Sud on peut aller en Asie et commercer en se moquant : et des Espagnols, et des Portugais, et des compatriotes de la VOC qui restent quand même des concurrents, vous pensez, des Hollandais ! En Patagonie, alors qu’il a été abattu en carène, pour nettoyer les œuvres vives, le navire de Schouten, le Hoorn, est la proie d’un incendie qui le détruit entièrement. C’est donc l’Eendracht qui récupère l’équipage et continuera, seul navire, l’aventure. La suite vous la connaissez, ils franchissent le 31 janvier 1616, un cap qui deviendra mythique et dont le nom reste attaché à la ville des commanditaires de l’expédition commerciale.
Ce que l’on sait moins est que nos deux audacieux capitaines firent de nombreuses rencontres dans le monde polynésien. Allez quelques indiscrétions : consultons le journal de bord de Schouten ! (SW) L’expédition débouche sur le nord des Tuamotu.
Le 14 avril 1616 ils reconnaissent Takaora par 14°Sud : « Vers le soir, alors que nous étions avec notre navire à environ une lieue de la terre, un canot vint à notre rencontre, avec quatre Indiens à bord, tous nus, de couleur rougeâtre, avec de longs cheveux noirs. Ils se tinrent à bonne distance de notre navire et nous appelèrent d'abord, nous faisant signe de venir à terre, mais nous ne les comprîmes pas, ni eux non plus, bien que nous leur répondîmes et les appelâmes en espagnol, en moluque, en laotien et dans notre propre langue néerlandaise. »
Faisant route au sud-ouest, ils continuent à découvrir les îles les plus septentrionales des Tuamotu qui prendront le nom « d’îles du roi George ».
Le lendemain 15 avril ils sont à Takapoto à une vingtaine de milles de Takaora :
« Nous avons longé la terre, où nous avons vu de nombreux hommes nus debout sur le rivage, nous appelant et criant (semblait-il) pour nous demander de venir à terre, et puis un autre canot est venu de la terre vers notre navire, avec trois Indiens à bord, qui nous ont également appelés, et n'ont pas voulu monter à bord, mais ont ramé jusqu'à la chaloupe, et s'en sont approchés… Des gens étranges, tout nus, avec seulement un morceau de natte suspendu devant leurs membres. Leur peau était marquée de diverses figures, comme des serpents, des dragons et autres créatures similaires, qui semblaient très colorées, comme si elles avaient été brûlées avec de la poudre à canon. Nous leur avons donné du vin, assis dans le canot, mais ils n'ont pas voulu nous rendre la coupe. »
Les rapports avec les locaux illustrent le stéréotype de ces navigations :
« Nous avons renvoyé notre chaloupe à terre…, pour voir ce qu'il y avait à trouver sur l'île et nous lier d'amitié avec eux. Mais dès qu'ils furent près de la grève et que les hommes arrivèrent à terre, au moins trente Indiens sortirent du bateau avec de grandes massues ou gourdins. Ils auraient voulu prendre nos armes et tenter de tirer la chaloupe sur la terre ferme. »
Enfin après avoir reconnu Ahe le 16 avril, ils sont impressionnés, deux jours plus tard, par l’étendue du plus grand lagon de Polynésie : Rangiroa.
« Le 18 au matin, nous avons aperçu une autre île basse au sud-ouest de nous, située à l'ouest-nord-ouest et à l'est-sud-est, aussi loin que nous pouvions voir, à au moins vingt lieues de distance de l'autre. »
L’estimation est juste, une lieue marine correspond à trois milles marins*, mais là encore le local n’est pas accueillant :
« Mais, n'ayant pas d'armes avec eux et voyant un homme méchant qui, pensaient-ils, tenait un gourdin à la main, ils retournèrent aussitôt à la chaloupe et remontèrent à bord sans rien faire. S'étant bien éloignés du rivage, cinq ou six hommes méchants arrivèrent sur le rivage, qui, voyant que nos hommes étaient partis, retournèrent dans la forêt. »
Et pour qui connaît l’insistance pesante de la mouche polynésienne, cette observation prouve qu’elle tient sa virulence depuis des siècles :
« Lorsque nos hommes revinrent à bord, ils étaient couverts de mouches, en si grande abondance que nous ne pouvions pas les reconnaître, leurs visages, leurs mains, et les fleurs aussi loin qu'elles étaient hors de l'eau, étaient couvertes de mouches noires, merveilleuses à voir : ces mouches sont venues avec eux à bord de notre navire et ont coulé si dru sur nos corps et sur nos visages, que nous ne savions pas comment les éviter, car nous pouvions à peine manger ou boire, mais tout était plein d'elles : nous nous essuyions toujours le visage et les mains, et faisions des battements pour en tuer autant que nous le pouvions, cela a continué deux ou trois jours avec beaucoup de difficulté pour nous tous : à la fin nous avons eu une bonne rafale de vent, par laquelle, et en les tuant continuellement, à la fin, lorsque trois ou quatre jours se sont écoulés, nous en avons été débarrassés, nous avons appelé cette île, « l'île aux mouches » et nous en sommes partis ».
La mémoire collective a oublié les Tuamotu, car c’est Futuna qui est citée, avant tout, comme découverte des deux Hollandais qui baptiseront Futuna et Alofi : « Îles Horn » qu’ils abordent le 21 mai après avoir subi des vents et une houle de Sud puissants et reconnu l’atoll de Niuafo’ou au nord des Tonga le 14 mai.
Les 1 750 milles depuis Rangiroa ont été parcourus en 33 jours.
Entre temps, le 9 mai, ils font une curieuse rencontre. L’Eendracht en route vers l’Ouest croise une embarcation venant du Sud et qui fait cap au Nord. Il s’agit d’une pirogue de voyage. Le contact est rugueux : pour faire stopper le catamaran, les Hollandais, fins psychologues, tirent deux coups de canon au-dessus de leur embarcation, ce qui invite les Polynésiens à fuir ! On met alors à l’eau une chaloupe et on les poursuit, en leur adressant, en guise de message d’amitié, des balles de mousquet… Les gens nus sont blessés pour certains, d’autres se jettent à l’eau, deux ou trois se noient.
« En ce bateau trouvâmes huit femmes et trois enfants allaitant et d’autres de l’âge de neuf ou dix ans, de sorte que selon notre opinion, ils étaient jusqu’au nombre de 25 personnes. »
Finalement on amène ces indigènes à bord, ils n’ont pas d’arme, on panse les plaies qu’on leur a infligées, on échange des présents et chacun reprend sa route. La traduction en français du « Eendracht » néerlandais est : Concorde, Harmonie…
Au-delà de la démonstration de la diplomatie de la canonnière, L’intéressant de cet épisode tragique est la rencontre avec une pirogue de voyage, qui, à l’évidence, d’après la position de L’Eendracht et le cap du catamaran, se rend soit aux îles Kiribati à 1000 milles de là soit aux îles Hawaï à 2000 milles ! Et la description qui est faite de ces Polynésiens et de leur navire ne lasse pas de surprendre :
« Nous vîmes qu’ils buvaient de l’eau marine et en donnaient aussi à leurs petits enfants, chose qui nous semblait contre nature, aussi bien les hommes que les femmes avaient un petit voile devant leurs parties honteuses… Ils étaient de couleur rouge et se frottaient ou s’oignaient de certaine huile ou quelque autre graisse. Les femmes avaient les cheveux tondus et les hommes les portaient fort longs. Leur bateau était de merveilleuse construction et d’étrange façon comme l’on peut le voir dans la figure qui suit (nb : qui précède dans notre texte) : il était fait de deux longs et beaux canoës entre lesquels il y avait un bon espace au milieu desquels il y avait deux planches fort larges… le tout bien clos et fermé l’un sur l’autre. Sur le devant d’un canoë, à tribord, il y avait un pieu fourchu servant de mât, dans lequel leur voile (étant faite de natte et de telle façon que portent les barques d’Espagne (nb : des voiles latines) étaient fichées. Ils étaient fort propres et bien adroits à naviguer, ils n’avaient ni boussole ni autre instrument marin, mais seulement des hameçons pour pêcher, desquels étaient de pierre, de quelque os noir ou d’écaille de tortue, aucun aussi de coquilles de perles… Quand ils partirent de nous ils faisaient leur course vers le Sud-Est. »
Justement choqués nos Polynésiens s’en retournent d’où ils viennent : à Pora Pora !
En effet, en recoupant les données de navigation de l’Eendracht, on peut estimer qu’ils étaient proches de 15°20’S et 152°30’W à environ 80 milles au NNW de Pora Pora. Il s’en est fallu de peu que les Îles sous le vent devinssent hollandaises !
A SUIVRE…
* La Lieu marine correspond à 1/20 du degré de l’arc de Grand Cercle terrestre.
(SW) Schouten, Willem, Cornelius. The relation of a wonderfull voiage made by VVilliam Cornelison Schouten of Horne Shewing how south from the Straights of Magelan, in Terra Del-fuogo: he found and discouered a newe passage through the great South Sea, and that way sayled round about the world. Describing what islands, countries, people, and strange aduentures he found in his saide passage. Dawnson &Newbery London 1625
https://quod.lib.umich.edu/e/eebo2/A11585.0001.001/1:4?rgn=div1;view=fulltext
(SW) En vieux François: //gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8702453f







